Bernard BalaynLa Femme au talon blesséSTELLA MARIS 472 SOMMAIRE
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Dans notre quête de l’intelligence des moments saillants des Saintes Ecritures1, l’on ne peut faire abstraction de la condamnation de Lucifer et, par contrecoup, de l’exaltation de la «Femme au talon». Car tout le développement de l’histoire humaine et de son salut est contenu dans cette simple phrase punitive pour l’un, salvatrice pour l’autre: «Elle t’écrasera la tête et tu la blesseras au talon.» Abordons ce mystère et essayons d’en tirer les enseignements.
La Genèse: l’émergence de la «Femme»
Le premier drame de la Genèse est celui de la corrosion de la première femme: Eve, dont la faute – le péché originel2 - retentit sur sa réputation et notre destinée de façon funeste. Pour comprendre son opprobre et celle de ses descendantes dans la Bible, il faut se souvenir de cette chute initiale et de la condition féminine dans toute l’histoire du peuple hébreu, israélite puis évangélique. Dans ce dernier, l’on voit la condition humiliante qui est celle de la femme: culpabilisée si elle est stérile – au point d’être remplacée par une servante –, lapidée si elle est adultère... Dans l’univers hébraïque, elle est sous la domination constante de la masculinité, en application littérale de la malédiction attachée à sa faute d’origine, comme si l’homme n’avait pas été de connivence avec celle-ci. La femme paraît confinée dans une position de soumission perpétuelle («ton mari dominera sur toi»), ne se valorisant guère que dans la maternité (cf. Sarah, Elisabeth…).
Or Dieu n’a pas créé la femme pour en faire une créature «inférieure». Différente de l’homme, il l’a voulue son égale en dignité, communauté de vie et de destin: «Il les créa homme et femme.» Condition en un sens supérieure à son époux, puisqu’elle seule donne la vie: Eve signifie en effet «mère des vivants». Voyant cette malédiction touchant Eve, le Dieu miséricordieux fait intervenir tout de suite une autre Eve, qu’il appelle également «mulier», comme plus tard à Cana et au Calvaire: «femme». Cette dénomination, apparemment identique, est le point de départ d’un développement mystérieux et considérable qu’il convient de commencer à élucider à la lumière de la foi.
Cette femme nouvelle, dont le nom est volontairement inconnu, est d’abord assimilée à la première du fait qu’elle sera par la chair une descendante d’elle, en ignorant son privilège profond de «sans tache». C’est pour laver en devenir l’opprobre pesant sur son ancêtre et toutes ses descendantes jusqu’à la dernière, car, si Dieu a tiré l’univers matériel de rien, il peut tirer ses plus grandes œuvres de grâce des conditions les plus compromises. Donc Eve et la condition féminine ultérieure sont sauvées en anticipation par l’intervention de cette nouvelle femme. Et puisqu’elle est mère, ses enfants, filles et garçons – donc toute l’humanité – sont sauvés en elle. Reste alors à savoir le pourquoi, le quand et le comment.
La nouvelle Eve antagoniste du Serpent
Le texte hébreu fait clairement comprendre qui est la nouvelle intervenante. Bien qu’appelée femme, il ne s’agit pas d’une femme ordinaire, car il est écrit d’elle l’histoire d’une élection, d’un destin et d’une puissance hors du commun: «Je mettrai – dit l’Eternel – une inimitié entre toi [Satan] et la femme, entre ta descendance et la sienne; celle-ci t’écrasera la tête…».
Qui donc est cette femme? Avant de savoir son nom, l’Ecriture nous fait cheminer pas à pas avec sa connaissance progressive, avec son mystère. Ainsi procède la pédagogie divine. Car il s’agit de pages d’amour, pas seulement d’historicité. En indiquant qu’elle doit terrasser le «Menteur et l’homicide», l’on comprend qu’il s’agit d’une créature supérieure en mission et en grâce. A preuve le terme d’«inimitié», c’est-à-dire que cette Femme sera le signe de contradiction éternel de Satan, envers Qui il aura une haine proprement diabolique. Mais, dans une sorte de charité suprême lui ne sera pour Elle que son «adversaire»; elle peut réprouver et souffrir, mais non haïr. L’essentiel est que la lutte entre les deux sera sans merci, inexpugnable, car ce sont deux êtres antinomiques, irréconciliables, l’antithèse parfaite. L’Ecriture trace son identité et son portrait à travers diverses femmes «fortes» de l’histoire d’Israël, de Sara à Elisabeth (v. plus loin). Les textes sapientiaux et les prophètes nous font comprendre qu’elle sera choisie entre toutes les femmes, sera mère, mère du Sauveur, qu’elle aussi devra souffrir pour cela, mais d’une autre manière, qu’elle sera récompensée en devenant la reine d’univers.
Pour l’instant, nous n’en savons pas plus, mais suffisamment pour deviner Qui elle est réellement.
En effet, l’Evangile nous décrit la chute de Lucifer: «Je le vis tomber comme la foudre», dans son antre de haine et de désespoir: l’enfer: «Redoutez celui qui a le pouvoir de vous damner», dira Jésus. Lucifer était le chef inégalé des anges, mais il s’est perdu à tout jamais. En contrepoint, le génie de Dieu est d’avoir élevé, à sa place, au sommet de la création, la plus petite, la plus humble des créatures, Myrym (Myryam), Marie, et d’avoir «assis» son dessein sauveur sur ce qui «est méprisé aux yeux des hommes, mais grand auprès de lui… Car Il a regardé la bassesse [l’humilité extrême] de sa servante». Ainsi, en la faisant potentiellement mère de son Fils et reine des anges, le Père humilie infiniment plus Satan en le vainquant par une autre créature que s’il le châtiait Lui-même, comme le dit si bien G. de Montfort.
Quand et comment? La morsure au talon
Le mal étant entré dans le monde par une femme, il fallait qu’il en sorte par une autre, la Femme accomplie par excellence. La femme première a été corrompue, la nouvelle Eve sera immaculée. Elle a perdu Abel et compromis toute sa descendance. Marie perdra son fils Jésus, mais pour sauver l’humanité. La première mère a mis au monde les «vivants»: la race humaine. La seconde et «parfaite» Mère deviendra sa mère spirituelle: ainsi, l’Evangile, puis l’Eglise mettront en pleine lumière Marie, en sa personne et en sa vocation.
Dieu est le Maître du temps et de l’histoire: Marie viendra «quand les temps seront mûrs», lorsque ce sera l’heure du Sauveur. Les prophéties avaient fixé ce temps. Il est advenu au terme de la longue et laborieuse préparation du peuple d’Israël. Engendrée de toute éternité dans la Pensée du Père, sa Fille unique, pourvue du privilège de l’immaculée conception, elle paraît en ce monde sous l’empereur Auguste, par le miracle de sa conception humaine entre sainte Anne et saint Joachim. Enfant consacrée par eux au Temple; adolescente consacrée personnellement et virginalement à Dieu, elle n’aspire qu’à voir et servir le Sauveur en excluant par humilité la possibilité même d’être mère. C’est alors que le Père «abaisse ses yeux sur elle» et envoie l’archange Gabriel… Ainsi se rejoignent les temps nouveaux et anciens.
Satan doit être vaincu, non par Marie elle-même, mais par son Fils. Cependant leur victoire est commune puisque le Père a voulu leur destin inséparable.
Cette victoire sur Satan («elle t’écrasera la tête») sera le fruit de leur aimante et douloureuse coopération, par la Rédemption à laquelle Marie se joindra librement et pleinement en vertu de sa consécration absolue à Dieu. Ainsi se dévoile le comment. Satan sera vaincu par l’humilité, l’obéissance, l’amour et la Passion de la nouvelle Eve et du nouvel Adam. Tout est là.
Ou presque, car si l’homme s’est fourvoyé à l’origine, il est juste qu’il coopère désormais à sa rédemption. D’où la haine redoublée de Satan: «Tu lui mordras le talon». Le talon est ce qui marche, qui prend appui, qui édifie le royaume de Dieu. Cela signifie que l’Adversaire essaiera de se venger en faisant souffrir, mais sans pouvoir aller plus haut, car le talon est l’extrémité inférieure du corps de Marie. Un corps immaculé, inatteignable en son Cœur. Le vrai talon, selon l’exégèse montfortaine, ce sont les enfants de Marie qui sont consacrés à son Cœur, le «petit reste» dont parle le prophète Sophonie, le petit carré resté fidèle à la Vierge et à Dieu. Partie intégrante de Marie par leur consécration, elle les protège et les nourrit du lait de sa grâce dont elle est emplie et Satan se brise devant ce talon bien que blessé. Pour sa honte et sa perte.
Ainsi, quiconque se consacre au Cœur immaculé de Notre Dame est sûr de triompher avec Elle, ses blessures – qu’elle cicatrisera – étant sa force et sa gloire. Cette gloire des enfants et de leur Mère nous est préfigurée en saint Jean, dans son Apocalypse XII-XIII: «Je vis une Femme couronnée d’étoiles, ayant le soleil [= Dieu] pour manteau, la lune [= les puissances mauvaises] sous les pieds… Réfugiée au désert [= l’apostasie actuelle], avec son Enfant, Elle crie dans les douleurs de l’enfantement…»
Les annonces de Marie dans la Bible
De nombreuses figures féminines, ainsi que des prophètes, des textes allégoriques, annoncent Notre Dame. Annonces plus ou moins
voilées, à charge pour l’Esprit-Saint de les expliciter au moment voulu.
Diverses dans leur choix, leur représentativité, elles vont cependant dans le même sens, car «Si les charismes sont variés, c’est le même Esprit qui travaille», affirme saint Paul.
Les femmes annonciatrices
Telle une escorte prémonitoire, il est normal que leur nombre témoigne de l’importance de Celle qui vient à leur terme. Par leur vie, leur vocation ou leur témoignage, chacune d’entre elles semble préparer son avènement. Chaque figure détermine clairement un aspect de la personne ou de la mission future de Marie, si bien que Celle-ci apparaît comme le couronnement de toutes les «femmes fortes» d’Israël. Choisissons parmi les plus représentatives. Mise à part la prophétie précise de la Femme au talon meurtri, pendant longtemps la préfiguration de la Vierge ne progresse que lentement. Eve est une mère torturée par la mort de son fils innocent, comme sa Descendante le sera par celle de l’«Agneau immolé», son fils Jésus; sa maternité – quoique exclusivement physique et morale - est le premier échelon de la maternité multiforme et universelle de la nouvelle Eve.
Sarah, comme la mère de Samson, Elisabeth et Anne, font confiance en Dieu pour l’obtention de l’enfant qu’elles souhaitent et que, par un dessein mystérieux, le Père leur accorde.
L’amour préférentiel de Rebecca pour Jacob – figure de l’Eglise à venir – annonce la maternité ecclésiale de Notre Dame. La sœur aînée de Moïse est la première nommée portant le nom de Myryam, Marie. Sa sollicitude le sauve des eaux, comme la prière de la Vierge anticipera la résurrection de Jésus. Désormais, les exemples des vertus et privilèges de Marie sont annoncés de plus en plus distinctement par ses devancières. Au temps de la captivité de Ninive, par exemple, le jeune Tobie épousa, sur intervention divine, Sara, fille de Raguel, demeurée vierge avec ses sept époux antécédents. Leur mariage, vécu initialement dans la prière et la chasteté, prélude à celui de Joseph et de Marie, qui restèrent totalement chastes.
A l’époque d’Assurbanipal, roi d’Assyrie (VIIe s. av. J.-C.), Judith, une veuve de la ville de Béthulie qui résistait à l’assaut des armées commandées par Holopherne, se rend, par la ruse, au camp du général et lui tranche la tête. Elle est le symbole de la foi, de la prière, de l’abnégation, du courage contre l’ennemi. Son héroïsme, qui provoqua la défaite assyrienne, fut célébré par son peuple: «Tu es la gloire de Jérusalem, l’honneur de notre peuple». Judith devint ainsi une figure de la Vierge triomphatrice de Satan, qui délivre le monde de son infernale domination, une illustration de la prophétie de la Genèse sur l’écrasement de la tête du Serpent. C’est pourquoi la liturgie de l’Eglise la salue du même cantique que les gens de Béthulie. Mais Marie ne tuera pas Satan; c’est son orgueil [sa tête] qu’elle écrasera. Marie ne donne que la vie. Au Ve s. le roi de Perse Assuérus (Xerxès), suborné par son mauvais premier ministre Aman, condamna les juifs de son empire à l’extermination. Mais son épouse, la splendide reine Esther, lui révéla sa race – juive – et le complot d’Aman, faisant abroger son édit criminel et obtenant elle aussi le salut de son peuple: «Devenue éclatante de beauté, elle invoqua Dieu qui veille sur tous et les sauve, puis entra chez le roi, lui demandant [au prix de la crainte et de la défaillance humaines, mais, surtout, de la confiance en Dieu]: accorde-moi la vie de mon peuple!» (Est 4,5). Ce qu’il consentit, vaincu par sa fragilité et sa foi. Avec elle, un pas de plus est fait dans la révélation progressive de la puissance de la Vierge: par sa beauté sublime, son intercession et son héroïsme, Esther l’annonce davantage encore: plus élevée que Judith, elle n’a pas eu besoin de tuer pour sauver. Le salut universel! C’est pour cela que le Père a créé Marie, salvatrice, intercédante, servante héroïque et magnifique, mais au prix de quel martyre spirituel! Cette mission suprême est incarnée par la mère des sept frères Maccabées 2, M. 7), sous la persécution horrible d’Antiochus (IV, Epiphane) au IIe s. Elle encouragea ses fils au martyre devant le roi qui exigeait leur idolâtrie («Ne craignez pas ce bourreau – s’écria la valeureuse mère - mais acceptez la mort afin que je vous retrouve dans la miséricorde»); ils résistèrent grâce à elle, préférant sauver leur âme que leur corps («Scélérat, tu nous exclus de cette vie, mais le Roi du monde nous ressuscitera pour une vie éternelle»). Cette femme héroïque se laissa immoler comme ses fils. La Vierge Marie n’empêcha pas le sacrifice de son divin fils, qui mourut pour le grand Israël dans d’atroces souffrances, tandis que la Vierge connut le martyre du cœur.
Les textes scripturaires
Les Livres inspirés, comme les prophètes, annoncent eux aussi la venue de la Vierge, puis sa maternité, tel le Livre des Proverbes: «Avant les abîmes, je fus enfantée…» (8,24); tel Isaïe: «La vierge concevra un fils» (7,14), et Michée: «…Jusqu’au temps où enfantera celle qui doit enfanter» (5,2)… Le Cantique des Cantiques célèbre l’allégorie de la Fiancée du Christ, sa Servante parfaite, dans sa beauté comme dans sa sainteté: «Tu es toute belle, ma bien-aimée et sans tache aucune (l’Immaculée Conception)… Elle est un jardin bien clos, une source scellée (virginité parfaite de Marie)… Que mon bien-aimé entre dans son jardin… unique est ma colombe (allusions à l’Esprit-Saint dont la Vierge est l’Epouse et le Sanctuaire où Il repose et qu’Il sanctifie)»; «Qui est celle-ci qui surgit comme l’aurore, belle comme la lune, resplendissante comme le soleil, redoutable comme des bataillons? (reprise de la Genèse)… Qui est celle qui monte du désert, appuyée sur son bien-aimé? (allégorie de la servante du Seigneur, son Fils, au temps de la détresse; cf. l’Apocalypse de Jean)…
Ainsi, l’Esprit-Saint, Ame et guide de l’Ecriture, a préparé les chrétiens à la venue de la Vierge-Mère, prête à vaincre le Dragon infernal par sa maternité divine. Pour ce faire, il lui faudra la coopération des fils d’Adam tout au long des siècles, à commencer par notre père dans la foi: Abram…
Bernard Balayn
Notes:
1. V. les nos 465, 466, 467, 469 de S.M.
2. Thème du n° 469.
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