Frère André (1845-1937)

par Bernard BALAYN

STELLA MARIS 472 SOMMAIRE

Livres de Frère André

 


Après des années d’attente, la Papauté va canoniser Alfred Bessette, plus connu sous le nom de Frère André, qui s’est sanctifié pendant près d’un siècle sur sa terre natale canadienne au sein de la Congrégation de la Sainte Croix. Canonisation au retentissement universel étant donné sa renommée de sainteté établie depuis ses plus jeunes années, au cours d’une vie dépouillée et charitable à l’imitation de celui qui l’a tant inspiré, le glorieux saint Joseph, dont il a magnifiquement déployé le culte au point de lui vouer le plus grand sanctuaire mondial: l’Oratoire de saint Joseph de Montréal.

Les jalons d’une vie enfouie
Retracer sa vie, c’est y voir une nouvelle fois la miséricorde que Dieu a voulu déverser sur le monde actuel bouleversé par le manque d’amour. Pour cela, Il a choisi de «réactualiser» l’humble des humbles, le plus puissant des saints après et avec Marie: son Epoux de la terre. Frère André a passé sa vie à dire que Jésus, Marie et Joseph étaient inséparables, qu’il fallait les invoquer et les imiter sans cesse pour construire un monde enfin fraternel.
Au niveau essentiel du témoignage, l’existence de Frère André est comparable à celle de deux grands saints de son siècle: Frère Bénilde et saint Jean-Marie-Vianney. Il n’avait pas le savoir du premier, mais il avait la pauvreté, le renoncement et l’amour des deux. A lui s’applique la parole de Pie XI canonisant Frère Bénilde: «Il a fait les choses ordinaires d’une manière extraordinaire.» La grâce de Frère André, la chance de l’Eglise, l’espérance du monde actuel résident dans sa destinée: un illetré qui a mis ses pas dans ceux de saint Joseph et de Marie pour mieux vivre du Christ et le désigner à la manière de Jean-Baptiste comme le Sauveur incontournable d’un monde enfoncé dans un horizon barré par le désespoir et le matérialisme: un désert sans Dieu.

Alfred Bessette naît en 1845 près de Montréal d’une famille nombreuse, pauvre, besogneuse, exemplaire. Hélas, son père, Isaac, charpentier, meurt écrasé sous un arbre alors que l’enfant n’a que 9 ans; sa mère, Clotilde, s’éteint à son tour, épuisée par la tâche et minée par la tuberculose à 43 ans après 13 maternités. Elle s’est attachée davantage à Alfred, car il est et demeurera chétif; femme de grande piété, elle l’a initié, comme ses autres enfants, à la prière, qui sera, pour lui, l’axe de sa vie. Orphelins, les dix enfants restants sont confiés à la parenté. Alfred est élevé par sa tante maternelle, mais quand le foyer émigre en Californie, il doit chercher à survivre. Pendant 13 ans (1857-1870), éternel apprenti limité par la faiblesse physique et l’ignorance, il s’essaie à de nombreux métiers manuels, trop lourds à porter; il va même travailler de l’autre côté du Saint-Laurent, en Nouvelle-Angleterre (USA), mais revient définitivement au bout de quatre ans (1867).

A Saint-Césaire, près de la tombe de ses parents, la Providence l’attend: il rencontre le nouveau curé, le Père Joseph André Provençal, qui, remarquant sa disponibilité et sa générosité, l’oriente vers une Congrégation nouvelle, fondée par le Père français Basile Moreau en 18431 — et vite répandue au Canada2 — celle de la Sainte Croix, au programme tout tracé: suivre le Christ par l’évangélisation et la charité, notamment envers les jeunes. Au moment même où le pape Pie IX proclame saint Joseph «Patron de l’Eglise universelle» (8 déc. 1870), Alfred, jeune homme de 25 ans, prend l’habit religieux au noviciat de Montréal (27 déc.), et le nom d’André. Il sera désormais «Frère André». Assuré de «savoir prier à défaut de pouvoir travailler», il est admis à la profession perpétuelle en 1874.

Pendant près de 40 ans (1870-1909), il sera portier au Collège Notre-Dame où ses charges subalternes diverses — être bon à tout faire — lui permettent de se sanctifier par un dévouement et une oraison inlassables. En contact avec les élèves, leurs parents, les visiteurs que sa renommée attire, les pauvres et bientôt les malades à la recherche de réconfort, il a un emploi du temps qui le dévore, mais tout donné à Dieu. Car, non seulement il reçoit, mais il visite souffrants et indigents, se souvenant de la disponibilité de saint Joseph: «Soutien des familles, consolation des affligés, espérance des malades, patron des mourants», selon les Litanies. En imitant sa prière, son abandon à la Providence, sa confiance en Dieu et son extrême charité, il lui confie les éprouvés, assuré qu’il les secourra. De fait, sa dévotion ardente à saint Joseph lui vaut des grâces extraordinaires d’intercession auprès des membres souffrants du Christ, et les soulagements et guérisons se répandent.

Si bien que, matériellement, Frère André est invité à recevoir les malades dans un pauvre abri sis en face du Collège, près de la station de tramway (1900).
Là, sur la pente du Mont Royal, il a érigé dans une niche une statue de l’Epoux de Marie, que l’on vient vénérer de plus en plus, à l’appel secret du «thaumaturge du Mont-Royal». L’afflux et la dévotion son tels, que Frère André réussit à faire édifier une modeste chapelle (de bois) en son honneur: «L’Oratoire de saint Joseph du Mont-Royal», agrandi à plusieurs reprises jusqu’à devenir en 1967 le plus grand sanctuaire mondial dédié au chef de la Sainte Famille, une basilique pouvant abriter de nombreux
pèlerins, venus du monde entier.

Déchargé de ses fonctions en 1909, Frère André est naturellement nommé gardien de l’Oratoire (il a 64 ans), jusqu’à sa mort, soit encore 27 ans. Il habite une petite chambre près de la chapelle conservée.
Devenu malgré lui célèbre dans tout le continent nord-américain, Frère André voyage auprès des parents et amis. Les dons récoltés sont affectés à la construction de la basilique, ralentie un moment par la Grande Crise économique (1929-1936).
En décembre de cette dernière année, pris d’un malaise, hospitalisé, il s’éteint pieusement au soir du 6 janvier 1937, après 91 ans d’une vie entièrement vouée à Dieu et au prochain. Pendant une semaine — sans parler des obsèques — un million de fidèles vient vénérer sa dépouille placée dans un simple cercueil de bois, inhumée dans un caveau de marbre, au coeur de la Basilique.

Un ami de Dieu et des hommes. Sa ligne de vie
Quel a donc été le secret de cette grande âme? C’est l’intériorité d’une conscience forgée par sa mère, vivifiée par la souffrance, épanouie par la grâce et sublimée dans le dévouement aux autres. Son père et surtout sa mère étaient de droits et purs chrétiens. Il se souvient que, avant d’avoir aimé saint Joseph, il tenait de sa menotte enfantine le chapelet que la pauvre veuve égrenait pour supplier le secours divin. Il sera un homme dévoué à Marie, disant le chapelet presque sans cesse, le conseillant, aimant les fêtes mariales, portant et diffusant la Médaille Miraculeuse, pratiquant les dévotions en l’honneur de la Mère de Dieu. Il lui réservait 2 jours par semaine, le vendredi et le samedi, en pieux égard à ses Douleurs. Mais il sera avant tout un homme du Sacré-Coeur et du saint Sacrement, suivant la messe régulièrement, adorant Jésus-Hostie, exerçant la pratique du premier Vendredi du mois. Il accomplissait fréquemment le Chemin de la Croix, enseignant cette dévotion à ses proches. Dans la ligne de la spiritualité de sa Congrégation, non seulement il a donné l’exemple de la foi aux jeunes si longtemps côtoyés, mais il a évangélisé en vivant l’Evangile, en le communiquant plus par son exemple de bon Samaritain permanent, que par la parole qu’il ne sut guère écrire. Il racontait avec tant de foi la Passion du Christ qu’on la sentait méditée, et plus encore, vécue, au point que ses auditeurs en étaient remués et transformés. C’est cela la sainteté.
Il priait et agissait; c’est pourquoi il récoltait. Il donnait aussi: médailles, images, sans parler de sa personne, ne comptant pas sa peine, ses veilles, ses courses apostoliques, ses visites.
Sa charité fut nourrie et enrichie par ses épreuves: la pauvreté de son enfance, la perte cruelle de ses parents, surtout de sa maman qui
l’a tant aimé; la séparation de ses frères et soeurs, ses soucis permanents de santé, l’apprentissage difficile de la vie sur les routes et dans les ateliers, l’humilité constante de sa condition, les moqueries des «sages»…
Son génie, c’est-à-dire sa grâce, a été de ne pas se laisser enfermer par sa souffrance, mais de l’assumer en épousant la croix de son Maître, et ainsi, de s’ouvrir à la douleur du prochain. Se faisant proche de Dieu, Dieu s’est fait proche de lui. Ainsi a-t-il vécu l’ascension de la «souffrance transformante3». Imbu de la Passion et du Discours sur la montagne qu’il savait par coeur, il a expérimenté le centre du message christique: la compassion, qui permet de s’identifier à l’autre par amour.
C’est dans cette optique qu’il a aimé saint Joseph, si près de Dieu, si près de l’homme. Il a fait sienne la pensée de saint Bernard à propos de Marie: «On n’aimera jamais assez saint Joseph». Il a appris à le connaître en profondeur, pour le rendre intime et efficace auprès des fils de son Fils. Mais il n’a pas isolé sa dévotion envers lui. Au contraire, Frère André disait qu’il ne «fallait pas séparer ce que Dieu a uni», donc prier Jésus, Marie et Joseph ensemble. Le Christ s’est manifestement servi de lui pour faire honorer et offrir la puissante intercession de son père terrestre si oublié, alors, qu’à y regarder de près, Joseph est un grand maître pour notre temps.

En effet, au fond de tout cela réside la perle de la spiritualité de Frère André. Lui qui n’était rien, un bonhomme d’un mètre cinquante, malingre, longtemps ignorant, sans métier et démuni, par son amour envers le père de Jésus, il s’est identifié au Tout4. Il rappelait toujours que la foi-confiance était l’essentiel de la vie du chrétien. C’est avec cette foi, cette confiance, qu’il priait sans relâche, y compris la nuit, disant à qui s’en étonnait: «Si vous saviez la souffrance du monde, vous ne me diriez pas cela». «Faites confiance à Dieu, s’il ne vous exauce pas, il vous donnera la force de porter votre croix».
Et c’est bien de la Croix, qui débouche sur la Lumière de Pâques, qu’il a vécu; c’est cette lumière qui l’a introduit au paradis pour récompenser ce serviteur désintéressé et fidèle.
De l’humus à la gloire.
Le message de saint Joseph et de Frère André
Magnificat! La gloire de Dieu resplendit sur les plus petits. A Frère André aussi s’est appliquée la fameuse parole du Christ à sainte Marguerite-Marie: «Apprends que plus tu te retires dans ton néant, plus ma grandeur s’abaisse pour te trouver».
A une époque illusionnée par l’appétit du pouvoir et le mirage des biens matériels au détriment de l’âme, utopie qui, sous des aspects différents, mais toujours à même racine: l’orgueil, l’égoïsme et la présomption humains portés à l’incandescence, ont provoqué des catastrophes planétaires, la vie de Frère André «sera présentée comme un modèle et un guide pour notre monde et pour toute l’Eglise», a déclaré le supérieur actuel de la Congrégation, le Père Jean-Pierre Aumont, à l’annonce de la canonisation du Frère, le 19 février dernier.
En un siècle qui exalte la réussite du «self made man», voici, au delà de la vie exemplaire de Frère André, la réponse de Dieu: regardez saint Joseph, pauvre, oublié, moqué même. Et considérez combien Dieu et l’Eglise l’ont exalté: l’élu de Dieu pour être l’époux de l’Immaculée, choisi pour abriter l’enfance du Sauveur, L’éduquer à sa mission de Rédempteur, s’oublier devant Elle et Lui pour mieux laisser voir la grandeur divine, Joseph proposé comme Modèle de toute l’Eglise, des fiancés, des époux, des familles! En un temps où l’Eglise subit la tempête entrevue par don Bosco, où le sacerdoce est violemment attaqué par Satan, où l’institution familiale, divine, est violée par l’Impur, contemplons, près de Marie, son Epoux virginal qui resplendit de la Pureté de Jésus et de son Epouse incomparable, lui qui est apparu auprès d’Eux dans le ciel de la Cova da Iria à Fatima le 13 octobre 1917, comme pour confirmer la dévotion de Frère André envers la trinité de la terre. N’est-il pas étonnant qu’au moment même ou la Vierge du Rosaire demande une chapelle pour son Fils, Frère André construit une autre capelinha pour son royal Epoux? Il n’y a pas de hasard dans la foi.

Derrière saint Joseph, Frère André est donc une «petite voie», comme celle de sainte Thérèse de Lisieux — si vénérée au Canada — mais une voie capitale, comme toutes celles qui sont étroites, éprouvantes et éprouvées, et finalement victorieuses. Cette voie nous assure que l’homme est peu par lui-même, mais qu’il peut tout par Celui qui, seul, est le maître de l’impossible. L’homme ne peut se sauver. Seul Celui qui n’a pas péché a cette puissance, car seul il est le Dieu-Homme qui est Vie et Résurrection.
La Providence a opportunément émis ces signes très forts plus actuels que jamais au moment où le monde et l’Eglise sont si secoués, pour les encourager à relever la tête. Cette évidence nous est rappelée par un autre vice-postulateur5: «Il s’agit de découvrir le sens profond des événements en cherchant à discerner en eux l’espérance qu’ils renferment». Frère André a été béatifié par Jean Paul II (le 23 mai 1982) avant même le fondateur de la Congrégation (2007), et sera canonisé en ce dimanche 17 octobre 2010, le précédant encore. C’est reconnaître non seulement la force de la grâce, mais aussi l’importance du rôle des laïcs dans l’Eglise.
Louons Dieu pour ses merveilles, pour les secours qu’il nous apporte. Prions ardemment saint Joseph en faveur de la sainte Eglise et saint André Bessette pour la sauvegarde des multitudes de souffrants dans ce monde oublié des «puissants» de l’heure.
B. Balayn

Notes:
1. Reconnue officiellement par le pape Pie IX en 1857.
2. Et aujourd’hui dans le monde entier (environ 5000 membres dans une vingtaine de pays).
3. Selon le vice-postulateur de la cause de Frère André, le P. Lachapelle.
4. Cf. sainte Marguerite-Marie: «Mon Dieu, mon Unique et mon Tout, vous êtes tout pour moi et je suis toute pour vous!»
5. Celle de la cause de canonisation de J. et F. Marto, Soeur A. de Fatima Coelho. In «Bulletin des Pastoureaux» n° 197. Mai 2010.

Littérature:
«Frère André - La force tranquille» Collection «Paroles de Vie» Jacques Gauthier, 64 pages, 10,5x15 cm Euro 6.– CHF 9.60
«Trouvère de Saint Joseph»
Le bienheureux Frère André du Canada, Frère Marie-Ludovic Bastyns, 150 pages, 12,5x19 cm Euro 11.– CHF 18.70

 

 


 

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