Par Bernard BALAYN,
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Au moment où le pape Benoît XVI s’apprête à fouler le sol de la Cova da Iria, il est nécessaire, pour comprendre son pèlerinage, de le situer dans la perspective imprimée par ses prédécesseurs. Car nul ne peut ignorer l’impact considérable du message de Fatima dans l’histoire actuelle et future de l’Eglise et du monde, à cause de trois demandes capitales: la dévotion et la consécration au Cœur immaculé de Marie, ainsi que la promesse grandiose du triomphe de ce même Cœur immaculé. Voyons donc, en résumé, l’action de la papauté contemporaine à l’égard du message de Fatima.
Six papes sont concernés par le charisme de Fatima: Benoît XV (1914-22), Pie IX (1922-39), Pie XII (1939-58), Jean XXIII (1958-63), Paul VI (1963-78), Jean Paul II (1978-2005). Les deux plus importants sont Pie XII et Jean Paul II. Le pape Benoît XV étant mort peu après les apparitions, Pie XI les reconnaît en 1930; mais celui-ci ne satisfaisant pas les demandes de Notre-Dame: l’adoption de la pratique des premiers samedis du mois (1925) et la consécration collégiale de la Russie à son Cœur immaculé (1929), les prophéties conditionnelles se réalisent: extension du communisme athée avec persécution antireligieuse à l’est, et guerre de 1939-45.
Pie XII (1939): l’amorce de la consécration
Il est le premier grand pape de Fatima par sa prise de conscience de l’acuité du message de 1917 et par ses réalisations. Consacré évêque le 13 mai 1917, nonce en Bavière, secrétaire d’Etat de Pie XI, il prend la mesure des ravages du marxisme et de la montée du nazisme. C’est ailleurs à lui que le Pontife confie la rédaction des encycliques les condamnant (1937): Divini redemptoris et Mit brennender Sorge. Le signe de l’aurore boréale (janvier 1938) annoncé par Marie, révèle au pape l’imminence des grands châtiments («Si l’on ne m’écoute pas, une guerre pire surviendra; le communisme s’étendra, entraînant des persécutions contre l’Eglise et le Saint-Père…»). La preuve des paroles de la Vierge du Rosaire étant patente, la papauté passe enfin aux actes. Dans un message radiodiffusé au Portugal, le 31 octobre 1942, Pie XII consacre «la sainte Eglise et le monde» au Cœur immaculé de Marie et, de manière voilée, la Russie; consécration qu’il renouvelle avec plus de solennité, devant quelques prélats, à Saint-Pierre de Rome, le 8 décembre suivant. Tenant compte de ces premiers gestes, Notre-Dame arrête la guerre (1945), mais non l’extension du communisme, faute de la consécration voulue selon ses dispositions. Pie XII va donc plus loin et, le 7 juillet 1952, consacre nommément la Russie et tous ses peuples, mais sans la collégialité épiscopale mondiale. Il faudra donc tout reprendre, tôt ou tard. Marie voulait la consécration totale pour bien montrer qu’elle est la mère de tous les hommes, de toute l’Eglise, ensemble que son Fils lui a confié du haut de la croix comme mère et reine universelles. Pie XII, grand pape marial, avait compris l’importance du rôle médiateur et intercesseur de Marie. C’est pourquoi, il l’honora le plus possible, en établissant la Fête du Cœur Immaculé de Marie (1944), en proclamant le dogme de son Assomption (1er novembre 1950), au seuil d’une Année Sainte. C’est alors qu’il eut le privilège de voir dans le ciel de Rome le renouvellement du prodige de Fatima du 13 octobre 1917: le tremblement du soleil, et ce, pendant quatre jours. Le sommet de sa vénération mariale est représenté par la reconnaissance de la royauté universelle de Notre-Dame (encyclique Ad coeli Reginam, du 11 octobre 1954). Le 1er novembre, il couronna l’icône de la Vierge Salus populi romani, tandis qu’il ordonnait à tous les évêques du monde de renouveler chaque année la consécration de leurs diocèses au Cœur immaculé de Marie.
Jean XXIII et le Concile Vatican II
Avec ce pape débonnaire, dévot de son Patron saint Joseph, c’est la pause mariale, avant le nouvel élan de Paul VI. Sa convocation du concile Vatican II fait que le début des apparitions fatimides (1916) se situe — comme un signe — à mi-chemin des deux conciles du Vatican (1870 et 1962), ce qui n’est pas sans rejaillir sur la problématique de la consécration plénière attendue. En effet, c’est Vatican II qui remet en vigueur la collégialité voulue par Notre-Dame du Rosaire comme condition de la validité de la consécration. Une collégialité qui signifie non seulement une participation spirituelle globale, mais surtout la manifestation de l’unité de l’Eglise («Père qu’ils soient un comme nous sommes Un») et du sens de sa responsabilité, sources de force et de crédibilité aux yeux des autres Eglises et du monde. Ainsi, le processus de la consécration pouvait être relancé.
Paul VI proclame la maternité ecclésiale de Marie et se rend le premier à Fatima
La redécouverte de la collégialité allait faciliter la voie au nouveau pape. A peine élu, en octobre 1963, il amorçait la définition de la vocation ecclésiale de Marie au sommet, avec, en corollaire, son rôle de toujours dans le cheminement de l’Eglise. Il le fit avec cette prière magnifique à la Vierge: «Marie, fais qu’au moment de se définir elle-même, l’Eglise de Jésus qui est aussi tienne te reconnaisse comme sa Mère, sa Fille, sa Sœur, pour son Modèle incomparable, sa gloire, sa joie et son espérance». Dès lors, l’objectif de sa démarche mariale était en vue: le 21 novembre 1964, à la fin de la 3e session conciliaire, Paul VI proclamait Marie Mère de l’Eglise, ce qui justifiait amplement son intervention dans les affaires de l’Eglise et du monde à Fatima. Le même jour, il donnait au cardinal Cento la Rose d’or — privilège des papes envers la Mère de Dieu — à charge de la porter au sanctuaire de Fatima, ce dont il s’acquitta le 13 mai suivant. Offrande royale destinée à préparer son voyage dans l’illustre cité mariale. Il y avait fait graver ces mots chargés de sens: «A Toi, ô Marie, je Te confie l’Eglise».
C’est le samedi 13 mai 1967, pour le 50e anniversaire des apparitions, que le Pontife se rendit en pèlerinage à Fatima, malgré les avis divergents de son entourage et la crainte de Moscou. Il fut reçu avec tous les honneurs et accueilli par une foule de deux millions de pèlerins, dont sœur Lucie, seule survivante des trois voyants. Mais il ne se laissa pas influencer: prudent — d’autres diront timoré — il en resta au niveau de Pie XII et ne renouvela pas sa consécration et n’usa pas de la collégialité demandée par Marie. Il ne fit que prier pour l’Eglise, la paix, et engager chacun à vivre sa consécration. En même temps, il publiait une Exhortation apostolique de circonstance: Signum Magnum (Un grand Signe parut dans le ciel) qui accentuait sans plus la dévotion mariale de l’Eglise, et qu’il allait reprendre dans sa seconde et non moins mémorable Exhortatio: Marialis Cultus (1974).
L’important était que, par ce voyage, la Papauté dégelait ses relations avec Fatima et entrebâillait la porte pour l’avenir. Sœur Lucie comprit qu’il fallait attendre un autre pape…
Le vrai pape de Fatima, Jean Paul II, achève la consécration et ébranle l’athéisme de l’est
Dès qu’elle en perçut les premières images, elle reconnut celui qu’ils avaient vu dès 1917 dans la lande d’Aljustrel avant même sa naissance: «l’Evêque vêtu de blanc, pleurant dans une grande église et consacrant le monde au cœur immaculé de Marie…».
Grand dévot de saint L.-M. G. de Montfort, il est totalement consacré à Marie comme en fait foi son blason: Totus Tuus, et, dès ses premiers voyages d’évangélisation, lui consacre les pays un à un. C’est alors que la Dame du Rosaire lui fait signe par l’attentat du 13 mai 1981 Place Saint-Pierre au cours duquel sa main maternelle le sauve1, le poussant à aller à son tour à Fatima2, accomplir ce qu’elle attend depuis si longtemps. Alors qu’aucun pape n’était encore allé à Lourdes, citadelle mariale internationale, voici qu’il est le deuxième à aller à la Cova da Iria. C’était le premier de ses trois voyages dont j’ai été le témoin direct. Le jeudi 13 mai 1982, après une nouvelle tentative d’attentat la veille, en présence d’un million de pèlerins il s’agenouille devant la Dame du Rosaire et, en faisant allusion aux actes de Pie XII, consacre collégialement3 «l’Eglise et les nations» à son Cœur immaculé, mais sans nommer la Russie. Sœur Lucie, présente, lui fera observer que, si Notre-Dame a obtenu la collégialité, elle tient toujours4 à la référence de la Russie, afin que sa consécration soit complète. C’est pourquoi, bien qu’ayant renouvelé cette consécration — inchangée — Place Saint-Pierre, le 16 octobre suivant, il la reprend solennellement le 25 mars de l’Année sainte de la Rédemption 1984, lors du Jubilé des Familles, sur le même parvis, en présence de la statue officielle de la Capelinha, qu’il a fait venir exprès de Fatima5. Et, au cours de son allocution, il consacre in pectore, mais réellement, la Russie au Cœur immaculé de Marie. A ceux qui ont douté de la réalité de cette consécration, Sœur Lucie a répondu devant Mgr Bertone, envoyé spécial du pape (le 17 novembre 2001), qu’elle était bien complète et définitive et qu’il n’y avait pas lieu d’y revenir: «…La consécration désirée a été accomplie en 1984 et a été acceptée par le Ciel»6. Donc toute polémique doit être close. La preuve la plus évidente de la satisfaction de Marie est que, peu après l’arrivée au pouvoir en Russie de M. Gorbatchev (1985), à la suite des ébranlements venus de Pologne elle-même dès 1981 (le syndicat Solidarnosc de Lech Walesa), sa politique
de perestroika et de glasnost aboutit à l’éclatement de la Fédération soviétique, avec l’indépendance de ses 15 républiques constitutives, dont la Russie, qui resurgit de 70 ans d’étouffement, le tout, en 1989-91, tandis que l’Europe de l’est est libérée de l’esclavage marxiste.
Fort de cette victoire de Marie sur le Dragon rouge, le pape, reconnaissant, revient à Fatima — le lundi 13 mai 1991 — rendre grâce à Notre-Dame du Rosaire d’avoir
sauvegardé l’Eglise et d’avoir repoussé l’athéisme idéologique: «… Il y a dix ans, c’était le Totus Tuus scellé dans le sang… Les ténèbres semblaient envelopper, avec l’Eglise, le monde entier. Mais Dieu, le même jour, sembla vouloir déposer sur le successeur de Pierre le sceau de sa propriété divine, contre la puissance du Mal…». Et, avec un accent particulièrement filial, il remercia Marie d’avoir tenu ses promesses maternelles: «Salut, sainte Mère! Salut, espérance qui ne déçoit jamais! Totus Tuus! Merci, Mère céleste, “Icône la plus parfaite de la liberté et de la libération de l’humanité et du cosmos”, d’avoir conduit les peuples vers la liberté...» (12 mai). Et, dans son homélie du 13, il adjure la Vierge de continuer sa bienfaisante maternité: «Monstra Te esse Matrem… Montre-Toi, ô Marie, toujours notre Mère, à l’heure des dangers sans cesse présents…» Et, avant de repartir, comme en 1982 il est revenu à la Capelinha, vers 17 heures, heure de l’attentat, rendre grâce une nouvelle fois à Marie de l’avoir sauvé.
Lors de l’Année du Grand Jubilé de l’An 2000, trois événements significatifs sont à nouveau relatifs au charisme de Fatima. D’abord le 7 mai, devant le Colisée, Jean Paul II rend un vibrant hommage aux martyrs de la foi du XXe siècle, en relation avec la 3e partie du secret de Fatima, disant que jamais au cours des siècles, autant de sang n’avait été versé en témoignage de la foi au Christ. Une semaine après, le samedi 13, il revenait une dernière fois à Fatima, béatifier et remercier les deux petits bergers de Fatima, Jacinta et Francisco, qui avaient «tant vu souffrir le pape et avaient tant prié pour lui». Nous assistions encore à cette mémorable journée, à quelques mètres de lui, et avons entendu la lecture du 3e secret, si impatiemment attendu par le monde, et qui concernait effectivement le grand martyrologe de l’Eglise contemporaine, spécialement celui du pape Jean Paul II, prototype de ces persécutions, avec l’attentat de 1981 et le reste. Troisième étape: à l’automne, lors du Jubilé des Evêques (début octobre), il faisait
revenir la statue de Fatima, disant: «Notre prière se situe dans la lumière du message de Fatima». Il récitait le chapelet avec eux, faisait processionner la statue sur la Place Saint-Pierre au milieu de la foule et prononça finalement un Acte de Confiance, s’achevant ainsi: «… A Toi, Aurore du salut, nous confions notre marche vers le nouveau millénaire».
Puis, en 2002, suite à l’Année Mariale de 1987-88, qui avait vu la publication de l’Encyclique Redemptoris Mater (25 mars 1987), Jean Paul II édictait une Année du Rosaire au cours de laquelle, il publiait la magnifique Exhortation Rosarium Virginis Mariae (du 16 oct. 2002), qui ajoutait au rosaire un quatrième chapelet, celui des mystères lumineux7.
Enfin, en août 2004, le Saint-Père ne voulant pas partir de ce monde sans restituer à la Russie la fameuse Icône de Kazan, «mère tutélaire de toutes les Russies», chargeait un émissaire de la rapporter au Patriarche Alexis II. Le «mystère de Fatima» était ainsi bouclé. Et, avant de s’éteindre (le 2 avril 2005 — premier samedi du mois), il apprenait la disparition de Sœur Lucie (13 février), qui le précédait de peu à la «fenêtre du ciel».
La béatification prochaine du «Pape de Fatima», jettera la pleine lumière sur son amour sans limite pour la Dame du Totus Tuus qui, si elle avait été davantage écoutée, aurait sauvé le monde depuis longtemps. Le peuple chrétien et le monde attendent ce que son successeur va manifester à Fatima, «Autel du monde».
B. Balayn
Notes:
1. Il l’a dit plusieurs fois dans ses allocutions. C’est alors qu’il prend connaissance du message et du secret de Fatima.
2. Dès la Pentecôte 1981 (7 juin), encore convalescent, il avait
prononcé un premier acte de consécration collégiale depuis la Basilique Saint-Pierre, sur l’initiative de feu le Cardinal-Primat Wyszynski.
3. Après avoir envoyé à l’Episcopat mondial une lettre (datée du 10 avril 1982) de demande référencée sur Pie XII et Paul VI, de s’associer à l’acte du 13 mai suivant.
4. A Lourdes, l’Immaculée avait fait preuve de la même ténacité à propos de la chapelle
5. Pour remercier Mgr Cosme do Amaral de l’avoir amenée, il offre au Sanctuaire de Fatima la balle de l’attentat, qui sera enchâssée sous le pommeau de la couronne officielle de la Vierge.
6. Oss. Rom. N° 2706, p. 6, du 01.01 2002.
7. Rappelons que, le 3 mars 1979, il avait inauguré la récitation publique du chapelet le premier samedi de chaque mois.
Littérature:
Pour en savoir plus, nous recommandons vivement le livre de notre collaborateur:
«Fatima, au seuil du triomphe?» Parvis, 2007 Euro 18.– CHF 29.–
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