Bernard Balayn

Marie déposa son fils premier-né dans une crèche

 

STELLA MARIS 464 SOMMAIRE

Littérature de Bernard Balayn

 


La fête de Noël est l’une des fêtes les plus universelles et populaires qui soient. C’est celle qui, au delà de son contenu dogmatique, parle peut-être le plus au coeur des hommes, celle qui exprime la tendresse de Dieu devenu petit Enfant, qui suscite chez les enfants l’étonnement, l’admiration, et, pour les mieux catéchisés, la contemplation et l’adoration. Depuis que saint Jean a évoqué l’Incarnation dans son protévangile, les chrétiens du haut Moyen Age ont célébré Noël en songeant surtout au mystère qu’ils n’ont pas su ou pas osé représenter concrètement. A la suite de saint Luc, qui a décrit le décor de la Nativité, longtemps après, les croyants, emmenés par saint François d’Assise, ont voulu donner à cette scène biblique une représentation imagée capable de nourrir leur ferveur et leur piété. Ainsi sont nées les crèches où notre foi rejoint le mystère devenu comme palpable à nos yeux. De génération en génération, les crèches sont devenues ainsi le berceau de notre croyance. C’est le moment où jamais de nous abreuver à la source de Vie et d’imiter les pieux bergers de Bethléem, d’écouter les anges de la paix, de suivre les Mages, guides vers le Roi des rois.

Jean initie les premiers chrétiens au mystère du Dieu fait homme
Des temps apostoliques au milieu du Moyen Age (au XIIIe siècle), la liturgie chrétienne et la piété populaire s’en tiennent à l’essentiel quant à l’expression de leur foi dans la célébration de Noël. En effet, les foules de fidèles restent rivées au cadre théologique de l’Incarnation fixé par le début de l’Evangile johannique, qui donne un contenu vrai, historique et perpétuel aux anciennes prophéties annonçant la venue du Fils de Dieu pour sauver l’humanité compromise par le péché originel: «Depuis plus de quatre mille ans nous le promettaient les prophètes…» chante le cantique de nos pères. De fait, face aux controverses issues des hérésiarques orientaux, la piété occidentale s’appuie sur cet essentiel qui suffit à nourrir sa foi: Dieu a envoyé sur terre un rédempteur; il est né par l’opération du Saint-Esprit, en Terre promise, d’une femme, la Vierge Marie, qui se définira longtemps après comme l’Immaculée Conception. Marie a conçu virginalement de l’Esprit-Saint un enfant, né tout aussi virginalement, selon le concile du Latran (649)1: Jésus, l’Oint du Seigneur, le Messie annoncé. Au delà de la parole de saint Jean, ce mystère du Dieu fait homme a été laborieusement fixé par l’Eglise au cours des premiers conciles, de Nicée I (325) à Constantinople III (680), en passant par celui d’Ephèse (431).
A des époques où l’âme et la prédication savaient se contenter de ce contenu essentiel, la piété ordinaire sut en rester là. Tout au plus les premières églises romanes, simples, robustes et dépourvues d’artifices, n’enseignent les vérités du dogme que parcimonieusement, au fronton des porches. Les tympans enferment la Nativité dans les autres vérités du salut, le mystère dominant étant celui de la parousie: le Christ ressuscité, en gloire, entraînant derrière Lui la foule des élus et laissant en enfer les réprouvés. Les Eglises orientales, surtout le monde orthodoxe, à partir du schisme de 1054, privilégient les représentations purement iconographiques, donc peintes et non sculptées, où l’on découvre le mystère dans son expression la plus dépouillée: Marie tenant son Enfant sur son bras, et même joue contre joue. A partir du XIIe s., l’Occident, plus assuré, élève ses majestueuses cathédrales gothiques où les vitraux viennent faire pièce aux sculptures se rapportant toujours davantage à la gloire du Christ enseignant (Amiens), ou jugeant (Bourges, Chartres), ou couronnant sa Mère (Reims), encore qu’un tympan de la cathédrale de Quimper montre une Vierge à l’Enfant entourée de deux anges, de même que celui de droite de la façade de Chartres; mais ces vitraux annoncent quelque chose des futures crèches: on admire la Vierge de la Belle Verrière avec Jésus sur ses genoux, de même au centre de la rosace nord de Notre-Dame de Paris, et à Auxerre.

Saint Luc dépeint la Crèche originelle
A partir de la fin du XIIe s. la piété populaire évolue en fonction des circonstances. La foi ayant définitivement établi la vérité du Dieu incarné en Jésus-Christ, la sensibilité religieuse, moins exigeante sur le fond, le devient sur la forme; le développement de la vie des riches campagnes aime à évoquer le cadre rustique de la crèche décrite par saint Luc: une crèche [d’animaux], des langes [à cause du froid]: donc un endroit précaire, des bergers… Luc relaie donc saint Jean et «humanise» le mystère. Les sociétés médiévales de la maturité étant devenues plus urbaines, les cathédrales jouent sur leurs parvis des scènes de la vie de Jésus, dont la Nativité; et puis, le développement de la prière du Rosaire, avec saint Dominique, aboutit à représenter – au moins mentalement – les scènes de chaque mystère, dont celui de la naissance du Christ (mystères joyeux). Ainsi, la piété populaire est-elle peu à peu préparée à intégrer dans son fonds, l’imagerie et le sens de la crèche. En effet l’évangéliste enracine humainement et historiquement la scène de la Nativité. Nous sommes sous l’empereur Auguste (627 + 14), au temps du roi Hérode dit le Grand (-37 + 4); Auguste ordonne un vaste recensement qui n’épargne pas la Judée; c’est là, à Bethléem dans l’antique cité royale de David, que doit naître le Sauveur (cf. Michée). Une fois sur place, le voyage n’étant rendu possible que par une bête de somme, vu leur pauvreté, donc un âne, Marie, guidée par Joseph, sa grossesse étant arrivée à terme, ne trouve pour enfanter qu’un abri dérisoire, vraisemblablement une étable dans une grotte, hors des salles communes dont la délicatesse et la dignité de la Vierge ne pouvaient s’accommoder, Joseph s’employant à limiter la précarité du lieu. Il est question de l’apparition des anges, qui évoquent la paix messianique apportée par le Christ au milieu de la Pax romana d’alors; ainsi que des bergers, allusion évidente à tout ce peuple hébreu qui avait été conduit par des bergers, d’Abel à David jusqu’au Berger des bergers, le Nouveau-né apparu au milieu d’eux, les anawim d’Israël. Ces pâtres innocents, à l’invitation des esprits célestes, apportent leurs humbles présents, et surtout leurs hommages. Saint Matthieu est le seul des quatre évangélistes à rapporter l’épisode des rois-mages, venus représenter les grands et les peuples de l’orbis terrarum. Leurs cadeaux nous confirment l’identité, la mission et le destin de cet Enfant désormais à l’abri d’une maison offerte (en attendant de connaître à nouveau l’infortune par la fuite impromptue en Egypte): l’or pour le Roi, l’encens pour le Dieu, la myrrhe pour le Sauveur crucifié. La crèche ne manque plus que d’un initiateur pour être mise à la portée des chrétiens.

Saint François d’Assise popularise la crèche
La tradition attribue au Poverello la mise en place de la première crèche. Même si l’on en ignore l’auteur initial et réel, il est certain que par l’extension qu’a favorisée par la suite le modèle franciscain, on peut imaginer que François a été au moins son «catalyseur». On a vu notamment comment l’art religieux et les besoins de la piété populaire ont préparé cette heureuse initiative. Au delà de la légende, l’histoire rapporte que, lors de la nuit de Noël 1223 – peu avant la stigmatisation de François –, celui-ci se trouvant dans la forêt de Greccio (au sud d’Assise et de Spolète, près de Rieti), il eut l’inspiration d’offrir aux habitants du lieu l’occasion de revivre quelque chose de la nuit de Bethléem. On sait combien François était pétri de la sainte humanité du Christ, de sa pauvreté, de son humilité, de son renoncement, de son message de paix. A l’aide du seigneur local, il envisage donc de célébrer solennellement la fête de Noël. Thomas de Celano raconte: «De partout, on vit venir des hommes et des femmes, préparant avec grande exultation chandelles et torches afin de célébrer la nuit sainte. Enfin, on vit arriver le saint homme de Dieu [François] qui, voyant tout préparé, s’en réjouit fort. Car, en vérité, on avait pensé à tout; et l’on y porta du foin, l’on y mena le boeuf et l’âne. Et là furent honorée la simp­licité, exaltée la pauvreté, louée l’humilité. La nuit était illuminée comme en plein jour…» Puis fut célébrée la messe à laquelle Francesco lut l’Evangile et «prêcha au peuple qui l’entourait et parla avec douceur du pauvre roi et sur Bethléem, cette pauvre cité…»
Les exégètes expliquent à bon droit que la raison qui poussa ainsi François à magnifier la crèche, vient du fait que, selon lui, la chrétienté n’était pas assez centrée sur l’humanité du Christ, qui méritait d’être davantage exaltée. Il s’agissait, en lien avec la méditation biblique et théologique, d’exprimer au niveau liturgique et populaire cette humanité profonde de Celui qui est venu épouser notre chair, et l’exprimer dans tous les aspects de sa vie, à commencer par sa naissance.

La crèche devient universelle
Ainsi, avec l’approfondissement des évangiles de Luc et de Matthieu, la chrétienté occidentale, puis mondiale, a été conviée – saint François aidant – à mieux percevoir l’enracinement du Christ dans son mystère de l’Incarnation, et, du coup, notre insertion à nous dans son propre mystère d’abaissement et de rédemption. Et l’homme étant l’homme, il avait besoin pour se mettre à l’unisson de son doux Maître, des facultés d’émerveillement, de contemplation, d’imitation qu’Il lui donne par le charisme de la crèche qui fait partie, à l’instar des paraboles, de la pédagogie de Dieu pour attirer ses enfants à Lui. Qu’elle occupe magnifiquement tout le choeur d’une église, comme celle de Bitche, en Lorraine, ou qu’il s’agisse d’une pauvre crèche africaine «réduite» à la sainte Famille modelée en terre cuite; que, par leur figuration, les personnages soient transposés en telle ou telle ethnie du globe; qu’ils véhiculent dans leurs aspects secondaires telle ou telle tradition, comme la crèche provençale ou bretonne, peu importe; du moment que l’essentiel est représenté, l’inculturation de l’Evangile commence avec la crèche. Elle est un langage, un chemin, une étoile qui guide le croyant ou le chercheur de Dieu, à la manière des mages suivant l’Etoile, symbole de Jésus, la «Lumière venue dans le monde», dit saint Jean.
Bernard Balayn

Note:
1. Au cours duquel le pape Martin I a proclamé la virginité perpétuelle de Marie: «Elle conçut du Saint-­Esprit, sans semences, L’enfanta sans préjudice, et après Sa naissance préserva sa virginité intacte.» On attend que l’Eglise adopte officiellement cette doctrine.


 

 



 

Copyright © 1999 - 2009
Conformément aux dispositions du Code de la Propriété Intellectuelle, tous les textes et illustrations sont protégés par le Droit d'Auteur.
EDITIONS DU PARVIS - STELLA MARIS - CH-1648 HAUTEVILLE / SUISSE.
Tél.: 0041 (0)26 915 93 93 FAX: 0041 (0)26 915 93 99 E-MAIL librairie@parvis.ch

PAGE D'ACCUEIL PARVIS // STELLA MARIS