Le Saint Curé d’Ars

son pastorat (1815-1859)

Bernard BALAYN

STELLA MARIS 459 SOMMAIRE

 

par Bernard Balayn

 

A l’occasion du Jubilé du 4 août prochain, nous avons commencé à faire un raccourci de la vie de saint Jean-Marie Vianney, en traitant dans un article précédent (n° 457), de sa jeunesse jusqu’à son accession au sacerdoce, le 13 août 1815. Maintenant, nous sommes à même d’évoquer son pastorat exemplaire au service de ses deux paroisses successives et de l’Eglise tout entière, finalement, compte tenu de son élévation ultérieure à la gloire des autels.


Deux pastorats, un seul ministère

On a vu qu’à peine consacré prêtre — en l’absence des siens1 Jean-Marie Vianney est affecté par l’archevêché de Lyon auprès de son père spirituel, le Père Charles Balley, comme (unique) vicaire à sa paroisse d’Ecully. Cela est en même temps un effet de sa délicate bonté et du souci, en prêtre expérimenté, d’aider son jeune novice. Cependant, exténué par un ministère absorbant, il meurt en décembre 1817; et comme son successeur est loin de lui ressembler, Mgr Joseph Courbon donne au vicaire une autre affectation, la plus humble qui soit, la chapellenie2 rurale d’Ars, devenue paroisse autonome en 1821.

L’important est de voir dans ces événements la main providentielle de Dieu, et une réelle continuité d’action dans la vie de Jean-Marie. M. Balley lui a beaucoup appris: non seulement le ministère pastoral en tant que tel, mais aussi, la sanctification inhérente à la responsabilité des âmes, fussent-elles peu nombreuses; la destinée du saint curé ne sera pas en effet de convertir des foules (encore que…), mais de donner l’exemple accompli de la plus haute sainteté pastorale auprès de son petit troupeau, selon l’adage: «On est plus saint par ce que l’on est que par ce que l’on fait.» Le vicariat auprès d’un véritable saint lui a mis «le pied à l’étrier», de sorte qu’il a été le vrai «laboratoire» du pastorat d’Ars. En effet, dès Ecully, Jean-Marie a une profonde piété, est recherché pour les confessions, vit sa consécration totale en se livrant aux âmes, notamment par sa charité exemplaire, mais aussi par ses pénitences. Dès lors, il est prêt pour Ars.

Le programme d’Ars: «Vous y ferez aimer le bon Dieu»

C’est avec ce mandat de Mgr Courbon que le nouveau desservant d’Ars arrive, le 13 février 1818 (et non le 9 comme le dit par erreur la stèle de la Rencontre), à 32 ans, dans l’humble village que la Révolution et ses suites avaient spirituellement ravagé. Il fallait reconquérir les âmes autant que reconstruire l’église, reflet de l’abandon. La réponse au Vicaire général ne se fait pas attendre, lorsque demandant sa route à un petit berger, il lui répond: «Tu m’as montré le chemin d’Ars, je te montrerai le chemin du ciel».
Quels sont ses buts et par quels moyens va-t-il s’y prendre? Ceux qu’il a expérimentés à Ecully et qu’il va déployer au maximum.
Depuis longtemps, au regard de ce qu’il a vu de la déchristianisation dans le lyonnais, ses seuls objectifs anticipent ce que Mgr Courbon lui a recommandé et ce que M. Balley lui a montré. Il veut d’abord être un vrai prêtre, un saint prêtre, montrer ensuite son ardent amour de Dieu («Qu’il est beau, qu’il est grand, de connaître, d’aimer et servir Dieu. Nous n’avons que cela à faire dans le monde», répétait-il dans ses catéchismes); en montrant enfin un égal amour des âmes («Je vous donne un second commandement semblable au premier, aimez-vous…»: Il s’agit donc de réaliser leur salut. Certes, il n’aura pas l’éloquence d’un Lacordaire, mais l’éloquence ne convertira jamais le monde. Il aura plus: l’Esprit Saint. Ne disait-il pas: «Ceux qui sont conduits par le Saint-Esprit ont des idées justes. C’est pourquoi il y a tant d’ignorants qui en savent plus long que les savants»? Dans son zèle pour le salut, il a, chevillé à l’âme, le feu dévorant de l’évangélisation. Quand, après des années de supplications, Notre-Dame lui apparaît en 1840, lui demandant ce qu’il désire, il répond invariablement: «Notre-Dame, je demande «la conversion de ma paroisse». (Il suppliait sans cesse en son église et jusque dans les bosquets: «Mon Dieu, convertissez ma paroisse!», rapportent les témoins).

Pour cela, il va tout mettre dans la balance

Son premier moyen est sa piété. Debout en toutes saisons dès trois heures, voire une heure et demie du matin, il va à son église prier jusqu’à sa messe de sept heures. Il prie avec ardeur, persévérance, confiance et une foi qui suscitent l’admiration. Il prie avec le cœur, le bréviaire, le chapelet, à genoux, même quand l’église est glacée. Il ne s’y ennuie jamais, car le Maître est là dans le tabernacle, qui l’attend. Sa prière trouve son achèvement dans sa piété eucharistique à nulle autre pareille, et qui culmine dans sa messe et les grandes fêtes liturgiques. Pauvre pour lui, mais prodigue pour Dieu, il refait peu à peu l’église. Son deuxième moyen se confond avec sa charge, la cura animarum: le prêtre est un «alter Christus» qui se dépense sans compter pour son peuple, sur tous les fronts: il baptise, marie, secourt malades et mourants à tout moment, en tous lieux, même quand il est à bout de forces, assure les sépultures, enseigne inlassablement (catéchismes journaliers, prêches dominicaux), forme la jeunesse (ouvrant un orphelinat féminin et une école de garçons, fustigeant les danses publiques), donne ses propres biens et les oboles qu’il reçoit aux nécessiteux, ne laissant personne dans le dénuement immédiat. Plus, il aide ses confrères prêtres, lors des journées de mission; il emmène parfois ses paroissiens en pèlerinage, comme à N.-D. de Fourvière (Lyon).
Mais, parmi ce qui l’a rendu le plus célèbre, figure son dévouement pénitentiel. Le Curé d’Ars défie, depuis deux siècles, tous les confesseurs de l’Eglise, donnant l’exemple à un Padre Pio, et confessant de 15 à 18 heures par jour, au point que vers la fin, on le ramène chez lui presque à demi plié, grelottant, et littéralement épuisé. Il a été, pour l’amour insatiable de son
prochain, un vrai martyr du confessionnal. Conscient de la chose, il se surprenait à dire: «Les pécheurs tueront le pécheur.»
Pour accomplir ces tâches surhumaines, il use d’un moyen infaillible: une totale abnégation de soi, qui se traduit par un dénuement personnel poussé jusqu’à l’extrême limite, des «austérités et pénitences incroyables» (Jean Paul II), se privant de tout: aises, nourriture, sommeil, repos, dominant un caractère originellement impétueux. Ces «excès» le poussent, en contrepartie, à trois tentatives de fuite. Chaque fois, l’immolation le ramène à son héroïque devoir de Curé. Et à sa place, c’est Jésus qui agira, selon le mot de saint Paul: «Ce n’est plus moi qui vis mais le Christ en moi.» Oui, il a bien été l’alter Christus évoqué plus haut. Sachant que le Démon le guettait, il s’est si bien anéanti, il a si bien vécu, dans l’esprit et la lettre, sa consécration, qu’il a malmené son corps, au point de l’abandonner à Dieu («M. le Curé s’est tellement vidé de lui-même qu’il a laissé toute la place à l’Esprit-Saint», déclarera Catherine Lassagne, directrice de la Providence. Un jour de 1843, gravement malade, mourant même, au cours de l’extrême-onction Dieu le guérit. Il avait encore besoin de lui.

«Cette maladie n’est pas pour la mort» (Jésus – Jn 11,4)

En 1818, la paroisse d’Ars était tenue pour morte: «Il n’y a pas beaucoup d’amour du bon Dieu…» avait dit Mgr Courbon… En moins de dix ans, au régime imprimé par M. Vianney, digne des Pères du désert, elle avait remonté la pente. Sa maladie n’était pas pour la mort, mais pour une «résurrection». Non seulement la paroisse était méconnaissable, mais l’extérieur venait à elle. A partir des années 1830 naissait le «pèlerinage d’Ars», flot ininterrompu de pèlerins attirés par la sainteté rayonnante du saint Curé.
Qui eût prophétisé une telle espérance lors de la débâcle de 1815? Tel était en effet l’état d’esprit en France, au sortir de l’Empire. C’était celui de Marthe et de Marie-Madeleine à la mort de leur frère Lazare. Elles avaient dit à Jésus: «Seigneur, celui que tu aimes est malade.» La France, portion chérie du royaume, était exsangue, elle pouvait paraître moribonde même. Alors Jésus leur répondit: «Cette maladie n’aboutira pas à la mort; elle est pour la gloire de Dieu: par elle, le Fils de Dieu doit être glorifié»; car, avait affirmé l’archange Gabriel à Marie: «Dieu est le Maître de l’impossible». Ars, la Dombes, le Lyonnais: bref la France était très malade. Jésus est venu panser ses plaies, la relever, lui redonner la foi, à travers un homme, un consacré. Un jour, en effet, un Parisien ayant entendu louer ce prêtre de province thaumaturge, avait voulu se rendre compte sur place. Il était revenu tellement bouleversé que ses amis lui ont demandé: «Que t’est-il arrivé là-bas?» Et il avait fait cette réponse étonnante: «A Ars, j’ai rencontré Jésus-Christ dans un homme!» Oui, comme le redira le Pape Jean Paul II en pèlerinage à Ars (6 octobre 1986) «Quand un saint passe, Dieu passe avec lui.»

Mais quel était le secret fondamental de la réussite de Jean-Marie Vianney? Car il ne manquait pas de bons prêtres en France alors. Le prochain article nous le dira…
Bernard Balayn

 

Notes:
«1. En effet, sa mère est décédée un mois avant son retour des Noës [et non l’inverse comme il a été écrit par mégarde], et son père n’a pas fait le déplacement à Grenoble. Précisons aussi que son frère cadet François reviendra de la Campagne d’Allemagne, mais ne reparaîtra pas à Dardilly.
2. En cette année-là la paroisse d’Ars dépendait de la paroisse voisine de Misérieux



 

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