Lourdes et la souffrance«Venez à Moi vous tous qui souffrez, et je vous soulagerai» (Mt 11,28)par Bernard BalaynSTELLA MARIS 448 SOMMAIRELittérature de Lourdes |
![]() |
Dans l’esprit de tous, Lourdes est inséparable de la souffrance humaine. L’illustre cité mariale apparaît surtout comme une capitale mondiale des malades, surtout depuis que le Pape Jean Paul II a créé la Journée Mondiale du Malade, le 11 février 1993. Des foules accourent depuis 150 ans pour trouver une guérison ou, du moins, un soulagement à leur souffrance.
Expression du Mal, elle fait partie intégrante de notre nature, mais le Christ l’a vaincue et transfigurée par sa mort. C’est là notre espérance que l’Immaculée — l’Anti-péché — nous dévoile à Masssabielle. Le monde ploie sous
le mal, mais, dans le Christ rédempteur, cette espérance est plus forte que lui et nous invite à la confiance et à l’amour, vainqueurs du péché.
Pour répondre à ces questions, il faut interroger l’Ecriture et à son sommet le Christ, connaître les écrits du Magistère, en particulier ceux du grand pape souffrant Jean Paul II, avec son texte majeur: la Lettre Apostolique Salvifici Doloris [S.D.], du 11 février 1984, lors de l’Année jubilaire de la Rédemption, qui traite du rôle salvifique de la souffrance.
La maladie a pour racine le mot mal, depuis que celui-ci a été introduit dans le monde par le péché et son auteur, Lucifer. De sorte que la nature humaine est blessée par lui, malgré la Rédemption qui nous en libère potentiellement, mais laisse subsister les conséquences du péché originel, dont la plus essentielle est la souffrance, qui s’exprime à travers le travail, l’enfantement, la maladie, et au terme, la mort.
L’homme est donc un être fragile, écartelé entre deux éternités, entre la vie et la mort, sujet à toutes les sortes de souffrances: physiques, morales (du psychique à la douleur spirituelle, dit S.D.), n’épargnant ni les époques, ni l’âge, ni les conditions des personnes, ni aucun secteur des sociétés: la souffrance est un mal historique et universel. Il est inutile d’énumérer les maladies; nous savons tous combien elles font souffrir, sont cruelles et capables de dresser la créature contre le Créateur. Et malgré l’apport scientifique, elles sont loin d’être vaincues: si des maux semblent avoir disparu, d’autres naissent et ravagent l’humanité, laissant l’homme désemparé, à défaut de connaître leur origine, d’en comprendre la signification, donc d’apprivoiser le mal. Il ne peut le vaincre sans faire appel au Maître de la Vie et de la mort: Dieu. Malgré leur valeur, la science et le progrès ne peuvent rien sans Lui; hors de lui et contre lui, ils peuvent même accroître le mal et faire souffrir davantage l’homme. C’est ce que l’Immaculée est venue révéler à Lourdes et qui demeure d’autant plus vrai aujourd’hui faute d’avoir été vraiment écoutée, alors qu’elle avait dénoncé cette racine du mal au bord du Gave: le péché. De sorte que l’humanité entière est une plaie béante. Pourtant Marie n’a pas ménagé les moyens, allant jusqu’à se présenter comme la Sans tache, l’Immaculée Conception, Celle qui est inaccessible au Mal, mais qui, cependant, en a accepté certains effets, comme, justement, la souffrance. Car, derrière le mal, se cache un bien. C’est ce que nous révèle l’Evangile.
Seule la Révélation peut éclairer ce mystère, lié lui-même à celui du Mal. Il faut donc recourir à elle, à partir du meurtre d’Abel, la souffrance de Job, jusqu’au couronnement: la Passion du Christ.
Ce que nous savons du mystère du mal, qui est l’essentiel et nous suffit, est qu’il n’est ni fatal, ni invincible, car il a un maître et un vainqueur, le Christ: «Voici l’Agneau de Dieu, celui qui enlève le péché du monde». Comment? par l’amour, la seule voie, la seule réponse efficiente, qui a crucifié la haine satanique et offert, dans la grâce retrouvée, un nouveau chemin de vraie liberté et une ouverture à l’espérance. En effet, l’amour du Fils pour le Père répare tout le mal dans les enfers et dans notre histoire; l’amour du Frère
des hommes les rachète de ce mal («Par Ses blessures, nous sommes guéris»), les réconcilie avec le Père et leur ouvre le ciel («Venez à Moi, les bénis de mon Père»). Cette puissance du édempteur lui vient de sa double nature, divine et humaine, et au fond de tout cela, de son Amour incréé, tout-puissant et infini.
L’une des grandeurs de Dieu est que Lui seul, qui ne connaît pas le mal, peut cependant en tirer un bien. Paradoxe incompréhensible à notre raison, limitée, mais
accessible par la Révélation et la foi.
Dans le contexte de l’humanité post-adamique, le mal apparaît d’abord comme un châtiment, une punition, certes, mais qui est en fait un effet de la miséricorde divine: le mal est par le regret, le repentir, source de conversion; en tant que «vide», «nuit», «négativité», il appelle l’océan de la miséricorde divine, la lumière de la Vie, les oeuvres de réparation et de salut: «la souffrance sert donc à la reconstruction du bien» (S.D.); la pénitence — que Marie demande à Lourdes — n’a pas d’autre objet que le salut par la compassion divine; «elle a pour but de triompher du mal» (id.).
En deuxième lieu, non seulement la souffrance arrache l’homme au mal, mais, comme épreuve, elle le grandit, le rend capable de se surpasser, de transcender sa condition, car elle est un puissant appel à la sainteté. Beaucoup de saints, comme Paul, Augustin, Ignace de Loyola..., sont passés par le creuset du mal pour accéder à la béatitude. De ce point de vue, la souffrance est un «mal nécessaire»: «Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il renonce à lui-même, prenne sa croix et me suive.»
Ainsi, la souffrance l’associe au Christ, le rend co-rédempteur: «Je complète en ma chair ce qui manque aux souffrances du Christ pour son Corps qui est l’Eglise.» L’exemple le plus achevé est Marie, devenue la co-rédemptrice du genre humain par son association parfaite à la Passion de son Fils.
Ainsi, la quatrième victoire sur le mal est la «divinisation» progressive de l’homme («J’ai dit: ‘vous êtes des dieux’»), lequel, dans la parousie, participera éternellement au bonheur divin, en fonction de ses souffrances acceptées ici-bas pour l’amour de Dieu et du prochain, et de ses mérites.
La cinquième participe de la Béatitude même de Dieu, qui est joie, sérénité, paix indicibles. Saint Paul dit que cette joie est possible dans la souffrance elle-même, donc dès cette terre: «Je trouve ma joie dans les souffrances que j’endure pour vous»: c’est le sommet de l’amour. Les martyrs du Colisée et d’ailleurs ont trouvé cette suprême consolation de souffrir en aimant et d’aimer en souffrant parce que pénétrés de la joie même de Dieu, comme le premier d’entre eux, le diacre Etienne, qui vit les cieux ouverts et Dieu qui l’attendait pour lui donner la couronne de gloire.
Cependant, tous les mortels ne parviennent pas à ce degré d’héroïcité.
Si Bernadette, Thérèse de Lisieux, Jacinthe et François de Fatima, Marthe Robin, Jean Paul II... n’ont pas demandé à être guéris de leur maladie, la plupart des malades cherchent à l’être ou à voir l’allégement de la souffrance, donnant un contenu à la compassion de Jésus: «Venez à Moi, vous tous qui souffrez, et je vous soulagerai».
A Lourdes, l’Immaculée en a montré elle-même l’exemple en nous donnant l’eau dite miraculeuse, parce qu’elle a le «pouvoir» de guérir ou soulager les maux du peuple. On s’en est aperçu tout de suite à travers l’une des premières guérisons retentissantes, celle de Catherine Latapie, venue à la Grotte à pied, au temps des apparitions, en pleine nuit, enceinte de neuf mois. Non seulement la Vierge guérit sa main impotente, mais elle permit à son retour la naissance sans encombre d’un fils (plus tard devenu prêtre).
Depuis l’instauration du pèlerinage, les malades viennent en foule demander l’intercession de la Vierge et de sainte Bernadette. Des structures adaptées — bien connues — ont été créées pour eux, uniques au monde dans le cadre des sanctuaires marials. Le coeur en sont
les piscines où combien de malades ont recouvré la santé, après avoir prié et être sortis secs de l’eau vivifiante; combien ont été soulagés ou guéris après avoir bu un peu d’eau de Lourdes chez eux? Dans son livre: «Les miracles du pape Wojtyla», A. Tornielli raconte l’histoire émouvante d’Emile, cet enfant australien atteint de paralysie cérébrale, venu en 1980 avec sa maman, Barbara, voir Jean Paul II à Rome. Depuis sa voiturette, il appela le Saint-Père: «Pope, come here!». Il l’entendit, et plein de compassion vint à lui, l’embrassa et dit à sa mère: «Emmène ton fils à Lourdes, tu verras qu’il marchera» Puis il donna à Emile son propre chapelet et une croix tirés de sa poche (quels symboles!). Ils allèrent à Massabielle, l’enfant fut plongé dans la piscine, sans être guéri; mais il dit à Barbara, stupéfaite: «Ne pleure pas, maman, la Madone m’a dit que je marcherai!». De retour à Melbourne, la vie reprit son cours, et la maman priait, priait, jusqu’au jour où, 6 semaines après, elle reçut un coup de fil de l’école: «Venez vite, il y a une surprise pour vous...». Elle découvrit Emile debout sur ses jambes...
Qui guérit? la Vierge? le Pape, un saint?
Non! nul n’a le pouvoir
de guérir, même pas Notre-Dame. N’ayant qu’un pouvoir
de «délégation», non d’opération1, Elle et les saints
ne peuvent qu’intercéder,
recommander des intentions de prière, avec le degré de grâce correspondant au «poids» de leurs mérites. C’est pourquoi, en vertu de ses
prérogatives extraordinaires de co-rédemptrice et de Mère universelle, la Vierge a une puissance d’intercession exceptionnelle, dont elle use de façon «visible» spécialement dans les lieux d’apparitions comme à Lourdes2.
Trois puissances seulement peuvent obtenir ou opérer un miracle: la foi, la prière et le Christ fondamentalement. En plusieurs circonstances, Jésus dit aux miraculés: «Va, ta foi t’a sauvé». L’Evangile nous l’assure: Jésus passait son temps à prier; il priait avant d’accomplir un prodige; à Cana, c’est la prière de Marie qui permit le miracle, non elle-même. La conjugaison des deux obtient ce qui est impossible aux hommes, mais ce qui touche le coeur d’un Dieu; ainsi, le centurion mérita cet éloge du Christ: «Je vous le dis, même en Israël, je n’ai point trouvé pareille foi.» A ses disciples, il reprochera: «Si vous aviez la foi comme un grain de sénevé, vous diriez à cette montagne, jette-toi dans la mer et elle le ferait.» C’est la foi qui inspire notre prière, qui valorise et féconde notre souffrance offerte.
A Lourdes, celui qui, seul, a le pouvoir de soulager et guérir, c’est le Sauveur, la Miséricorde incarnée; il soigne, à travers les réponses aux demandes de Marie (elle sollicite le retour à la pureté évangélique), et surtout par la puissance eucharistique: combien de malades ont été guéris lors de la procession du Saint-Sacrement? A Lourdes, c’est le même Christ qui passe, comme lorsqu’il marchait sur les routes de Palestine où la foule courait à lui «qui les guérissait tous». Sa miséricorde envers les souffrants est telle que «Si on enlevait ces signes du Pouvoir de Dieu que sont les miracles et les guérisons, écrit le P. Emiliano Tardif3, il ne resterait de l’Evangile — tel celui de saint Marc — que quelques pages4.
Les miracles les plus nombreux et individuels ne sont pas forcément ceux de la chair, mais de l’esprit: le Christ guérissait surtout les victimes morales du péché, dont les plus pitoyables, les possédés. A Lourdes, les plus grandes guérisons, et apparemment les moins spectaculaires, sont celles de l’âme; Jésus assurait en effet: «Ne craignez pas ceux qui tuent le corps; craignez surtout celui qui après avoir tué, a le pouvoir de jeter en enfer; oui, je vous le dis, celui-là, craignez-le!»?
Les miracles ne sont pas que personnels; ils se réfèrent aussi à des «maladies» collectives. Ainsi, à Lourdes, Marie est venue porter remède aux grands maux philosophiques de l’époque, tels que le rationalisme, le laïcisme, ou sociaux, comme l’égoïsme forcené de la bourgeoisie, source de misère pour les masses ouvrières; elle est venue prévenir leurs conséquences dramatiques, telles les utopies politiques qui se traduiront par les systèmes dictatoriaux tragiques du vingtième siècle, avec leurs dizaines de millions de victimes.
Enfin, les guérisons portées à leur point ultime manifestent la gloire de Dieu. Ainsi la «résurrection» de Lazare: à la question dubitative de
Marthe, Jésus répond: «cette maladie ne va pas à la mort, elle est pour la gloire de Dieu». Satan trompe, dénature, détruit. Seul Dieu crée, construit et répare.
En notre temps, un grand Témoin a incarné et montré la voie royale de la souffrance, le pape Jean Paul II. Son pontificat a connu une ascension vertigineuse vers la croix, conformément à la prophétie du 3e secret. Par une grâce insigne, il s’est identifié à son divin Maître qui affirmait à ses privilégiés: «Si vous ne buvez pas cette coupe, vous n’aurez pas part avec moi». Jean Paul II a été un authentique héros de la souffrance et un martyr de la foi, cristallisant dans sa douleur mystique et aussi physique, tout le drame de la persécution de l’Eglise du silence. Il a vécu à la lettre le précepte du Christ: «Le disciple n’est pas au-dessus du Maître; ils m’ont haï et persécuté, ils vous haïront et vous persécuteront...». Il ne s’est pas regardé lui-même, mais s’est sacrifié et consumé par amour. Son ultime pèlerinage à Lourdes, le 15 août 2004, qui est dans toutes
les mémoires, a montré aux
yeux de tous combien il s’est identifié aux malades et à la Passion du Christ. C’est par sa vie et pas seulement par ses paroles qu’il a indiqué le sens général de la souffrance et le sens final qu’il a entendu lui donner en tant que personne et comme Pontife, quand, à l’heure de l’un des paroxysmes de sa souffrance, il a dit au fameux Angelus du 29 mai 1994: «Le Pape devait souffrir...5 Pour faire entrer l’Eglise dans le 3e millénaire, j’ai compris que la prière ne suffisait pas: il fallait l’y faire entrer avec la souffrance. La souffrance est un Evangile supérieur...» Cette lutte, cette passion vécues restent pour le monde et l’Eglise un exemple et un encouragement à accepter la souffrance comme un élément fondamental de la corédemption, derrière Marie. N’écrivait-il pas, encore, dans ses poèmes: «La vie meurt sur la Croix, afin que de sa mort la vie jaillisse... Ne crains pas de mourir avec moi pour revivre» («Le Pâtre blessé»).
En somme, la souffrance est un grand don de Dieu pour qui sait voir et peut supporter. C’est pourquoi le Christ confiait à sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, docteur de l’Eglise: «Les âmes les plus chéries de mon Père sont celles à qui il envoie le plus d’épreuves, et la grandeur même de ces preuves est la mesure de son Amour».
Bernard Balayn
Littérature:
Jean Paul II: L.A. «Salvifici doloris», 11 février 1984.
«Dolentium dominum» (C.P. p. la Santé) (11 fév. 1985).
De l’auteur: «La grâce de Lourdes», Le Parvis.
«Jean Paul II le Grand», id.
Erratum: Dans le n°447, p. 11 («Actualité et permanence du message de Lourdes»), colonne 3, il fallait lire: «Elle [Marie] est une vivante, élevée en gloire en son Assomption, comme l’a dit le Pape Pie XII, participante de la résurrection du Christ6, la «Femme couronnée de douze étoiles»... Etc.
Notes:
1. Exemple capital entre tous qui établit à ce niveau une différence radicale avec le Christ-Dieu, Marie ne s’est pas «ressuscitée» elle-même, c’est Dieu qui a opéré le
prodige de l’élever en gloire au ciel.
2. Elle use de sa puissante médiation dans l’unique médiation du Christ.
3. «Jésus a fait de moi un témoin» p. 36. Jésus a beaucoup guéri à travers son ministère, très connu.
4. Il poursuit: «Nombreux sont ceux qui, pour avoir éliminé cet aspect, n’ont qu’un Evangile mutilé, pauvre, réduit à de la doctrine et de la théorie».
5. Il reprenait ici implicitement ce que la Vierge du Rosaire avait
prophétisé aux petits bergers: «Le Saint-Père aura beaucoup à souffrir».
6. Cf. le Catéchisme Catholique.
|
Copyright © 1999 - 2010 |