Pâques: avec Lourdes, de l’Annonciation à la Résurrectionpar Bernard BalaynSTELLA MARIS 445 SOMMAIRELittérature de Bernard Balayn |
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La solennité de Pâques, en ce 23 mars 2008, année jubilaire de Lourdes, rappelle que les apparitions d’il y a 150 ans se déroulèrent autour de cette fête. Tout a commencé en réalité le Jeudi 18 février 1858, quand la Vierge a dit à Bernadette: «Voulez-vous me faire la grâce de venir ici pendant quinze jours?» C’était le lendemain du Mercredi des Cendres. La quinzaine se déroule donc durant le Carême et s’achève sur l’annonciation du privilège marial du 25 mars («Je suis l’Immaculée Conception»). Mais la fin de ce cycle ne signifie pas celui des apparitions. Elles enjambent le temps de Pâques (dont la célébration est alors le 4 avril) et le dépassent puisqu’il reste encore deux apparitions, celles du 7 avril et du 16 juillet. A Lourdes les mystères de l’Annonciation et de la Résurrection sont ainsi étroitement liés. Reste à en voir la signification profonde pour l’Eglise et nos vies, à l’heure où ce grand Jubilé, avec l’Indulgence plénière qui y est attachée, vient rappeler pour l’humanité blessée par le péché, sa puissance de «résurrection».
Le message de Lourdes tout entier est une Annonciation nouvelle, une grande espérance. Il s’enracine en effet dans l’Ecriture: «Une Femme t’écrasera la tête», promet Dieu au Serpent, initiateur du Péché originel; il rappelle plus près de nous la réalisation de cette attente, dans l’Evangile, par l’événement si cher au coeur de Marie: la visite de l’archange Gabriel et la conception de Jésus en son Sein virginal.
A Lourdes, Marie vient faire une annonce, celle de son privilège de l’immaculée conception. Privilège qu’elle ignorait à Nazareth, mais que l’Esprit Saint lui fit comprendre peu à peu. Cependant, elle-même par la suite dans son humilité prodigieuse, ne pouvait pas le faire connaître, à moins d’une volonté d’En-haut. L’important était que sans cette prérogative unique, il ne pouvait y avoir ni l’Incarnation, ni la Rédemption, ni la Résurrection, car tout est lié dans les desseins divins. Marie était ce «néant comblé par la grâce» dont a parlé l’ancien évêque de Lourdes, Mgr P.-M. Théas, «gratia Plena».
Ce caractère d’annonce est renforcé par le fait qu’il est inédit, ne survenant qu’après deux mille ans: «Il faudra à l’Eglise des siècles et des siècles pour découvrir la portée des paroles de l’Archange: “Réjouis-toi, comblée de grâce!” Il lui faudra même attendre 1854 pour arriver à expliciter la profondeur du mystère...», affirme de son côté Mgr J.-P. Cattenoz1; inédit et surprenant même, parce qu’il est effectué par la Bénéficiaire elle-même. Car, pour la première foi, mue par son Epoux mystique, Notre-Dame dit Qui elle est réellement, en désignant sa nature, son être, son essence profonds. Elle est celle qui est restée après nos premiers parents pécheurs l’unique exception au Péché originel; son fils, Jésus, en tant qu’homme, ne pouvant naître amputé de sa pureté incandescente, éternelle, sublime, parfaite. Sa mère devait être absolument immaculée. A Nazareth, c’était l’archange Gabriel qui, envoyé par le Père, était descendu du ciel accomplir l’Annonciation; à Lourdes, c’est donc la Protagoniste en personne qui vient du paradis définir son privilège, dans le giron du Père que représente le rocher de Massabielle. Par là, elle vient établir la relation entre le mal et l’innocence, le péché et l’immaculéité, la Faute et la Rédemption, le désespoir et l’Espérance. La grande annonce du 25 mars 1858, à l’instar de la qualité intrinsèque de la Vierge, est qu’Elle vient relancer le Salut.
La manifestation de Marie comme étant l’«anti-péché» vient en effet réorienter et réconforter une humanité égarée et affaiblie par l’orgueil et la suffisance des maîtres du monde, ceux-ci compromettant le salut de la masse des petites gens d’alors par leurs erreurs sur Dieu et l’homme. Le même danger menace l’humanité actuelle, et beaucoup plus encore; c’est pourquoi, l’écho des paroles de Marie retentit jusqu’à nous comme une aube d’espérance nouvelle, ainsi que l’a dit le pape Benoît XVI dans son encyclique Spe salvi [Nous sommes sauvés en espérance]. Ceci en vue de la «Civilisation de l’Amour» prophétisée par ses prédécesseurs.
L’affirmation de l’immaculéité de Marie est un signe de la Miséricorde divine, pour nous faire réagir. Les malheurs prédits douze ans plus tôt à La Salette ne l’ont été que dans la mesure où ils montrent la conséquence du péché, et la nécessité du repentir afin de retourner à Dieu, toujours prêt à pardonner et à établir l’homme dans la paix spirituelle et temporelle. C’est dire que dans le secret de toute annonciation se cache l’amorce d’une résurrection, d’une pâque.
Lourdes est un espace de résurrection. Pour tout homme qui est en pèlerinage vers la Jérusalem céleste, Massabielle est une halte tonifiante qui accentue cette marche; c’est une pâque.
La pâque juive fut le passage de l’esclavage physique et politique à la liberté, et le symbole d’une libération spirituelle plus importante encore.
La Pâque chrétienne est le passage douloureux de la crucifixion du Christ à la gloire de la Résurrection. Elle exprime la plus haute liberté, celle qui se fonde sur le martyre. Elle permet le passage de la mort à la Vie pour le Rédempteur; elle annonce la résurrection de chacun à la fin du monde; elle opère ici-bas les conversions, l’accession à la sainteté: «Ton frère était mort, il est revenu à la vie; il était perdu, voici qu’il est retrouvé... Je ne suis pas venu pour les bien-portants, mais pour les malades.»
Tout homme vit sa pâque. Depuis Adam, hormis Marie, nous naissons tous dans le péché originel. Mais, par sa Passion, le Christ nous appelle de la mort de l’esprit à la vraie Vie par sa grâce venue de sa divine Croix et du trésor de la Rédemption, qui prend corps dans l’Eglise. La Résurrection accomplissement de cette Rédemption nous délivre d’une mort éternelle, rachète l’homme pécheur, lui ouvre la porte du ciel. C’est la principale fête chrétienne, qui commande toutes les autres.
A Lourdes, l’Immaculée Conception nous introduit dans cette pâque.
L’Annonciation de Nazareth est déjà une pâque pour la jeune Marie, car elle signifie qu’elle est déjà sauvée (par rédemption préservatrice), la plus sublime des rachetés. Tout en étant de cette terre, par son immaculéité parfaite elle est déjà en quelque sorte introduite dans la Jérusalem nouvelle. En effet, par l’Incarnation, elle a le Christ, c’est-à-dire le Paradis, en elle. La lumière de la Résurrection illumine par anticipation la blancheur immaculée de la Vierge: elle vit déjà cette Résurrection. Elle est donc pour nous, ses enfants, après son Fils, le gage le plus sûr de la nôtre, d’autant plus qu’elle est la première des ressuscités par sa glorieuse Assomption.
A Lourdes, deux maternités nous introduisent au mystère de notre résurrection dans celles du Christ et de Notre-Dame: sa maternité à elle, mystique, et la maternité de l’Eglise, née à la Pentecôte.
La finalité du message lourdais est que «l’homme vivant rende gloire à Dieu2». Cette vie de l’homme doit faire de lui un ressuscité en Jésus. Car le baptême du Christ nous ouvre le ciel: quand le Père dit: «Celui-ci est mon Fils bien-aimé qui a tout mon amour», cela signifie qu’en Lui, nous sommes bénis et aimés du même amour par le Père. Ce baptême nous est proposé à Lourdes par la demande de la Vierge sans tache: «Allez boire à la fontaine...». La source du rocher de Massabielle rappelle l’eau du Jourdain où Celui qui n’avait nul besoin d’être baptisé, le reçoit pour nous en montrer le chemin et la nécessité: nous ne pouvons renaître à la grâce sans le baptême de fait, de martyre ou de désir. Notre première résurrection commence dans les eaux du Jourdain qui remémore la traversée de la Mer Rouge, l’océan du péché héréditaire humain, notre plongée pour y engloutir nos fautes, et revêtir «l’homme nouveau».
Le baptisé poursuit son chemin de résurrection par ce que nous recommande ensuite la Vierge: «Allez ... vous y laver». Le sacrement du baptême, s’il nous libère de la tache originelle, n’enlève hélas pas notre propension à pécher. Nous devons donc faire appel à notre Mère l’Eglise pour recevoir par elle ses ministres l’absolution de nos fautes, par le sacrement de la Réconciliation. Pardonné, l’homme est passé d’une mort (en cas de péché mortel), à une résurrection à la grâce. L’état de grâce est la situation de celui qui a retrouvé sa vie intime de fils avec son Père en Jésus-Christ. Il a revêtu la robe blanche des noces comme le fils prodigue qui s’est repenti.
Notre sanctification passe (toujours la pâque) par une purification incessante qui s’opère selon l’accession à une authentique pauvreté que nous octroie la pénitence, le retour à notre intériorité. En effet, la possession du Ressuscité exige l’entière dépossession de soi: «Fais-toi capacité, Je me ferai Torrent» nous redit le Christ sorti du tombeau.
Cette pauvreté radicale a été voulue par Marie, notre Chemin de grâce, quand elle ordonne à Bernadette:
«Pénitence, pénitence...Allez baiser la terre pour la conversion des pécheurs...Vous mangerez de cette herbe qui est là.»
Le problème de fond est toujours le Mal, auquel la Mère du Verbe vient nous enlever, avec toute la grâce de son Immaculée Conception; elle vient nous revêtir de sa splendeur de lumière pour nous arracher à nos ténèbres. «Pénitence!» signifie nous soustraire à ce mal par la force sacramentelle; le réparer, afin de revêtir la robe de lumière. «Baiser la terre» est le signe du pécheur qui reconnaît son néant, parce qu’il est tiré du limon de la terre: «Tu es poussière et tu retourneras en poussière.» Bernadette se maculera le visage de boue, provoquant l’indignation et la risée des Lourdais. C’était pour stigmatiser l’orgueil de l’homme, greffer l’innocente enfant sur la Passion de son Sauveur. La pâque c’est bien suivre celui qui seul peut nous délivrer du Mal: «Si tu veux me suivre [ouvrir ton chemin de lumière], prends ta croix et suis-Moi.»
«Vous mangerez de cette herbe»: «Mais elle est folle!», répliquent les bien-pensants de Massabielle. Le Christ aussi a passé pour fou; on lui en a mis le manteau écarlate. Mgr Théas l’exprime, en vérité: «les raisonneurs de Lourdes et d’ailleurs tuent l’Evangile. Lourdes se soustrait à leur sagesse. Nous sommes ici dans un monde surnaturel: Lourdes ne révèle son mystère que dans la lumière de la foi». Jésus disait: «Mes voies ne sont pas vos voies.» Pour ressusciter à la grâce, il faut aller au-delà de nos pauvres catégories, rejeter le «vieil homme», penser avec les pensées de Dieu, entrer dans sa lumière, en contemplant Celle qui lui a fait totale confiance, sans se soucier des modalités. Le chrétien vit en pleine lumière quand il se laisse guider par Dieu sur la route qu’il lui a tracée de toute éternité.
La résurrection est présente à Lourdes par l’Eucharistie: «Allez dire aux prêtres de construire une chapelle, qu’on vienne ici en procession.»
La chapelle est l’image de l’Eglise, du Peuple de Dieu. C’est son Sanctuaire, la nouvelle Tente, le lieu sacré par excellence où réside le Christ ressuscité. L’Eglise, comme l’a dit Bossuet, c’est «Jésus répandu et communiqué». Ainsi que nous le disions dans notre livre: «L’Eucharistie, Vie du monde», l’homme-Dieu, qui s’offre à nous dans son Sacrifice rédempteur, est le Sauveur ressuscité, le même que les Apôtres ont vu le soir de Pâques, le même dans les plaies duquel Thomas l’incrédule a mis ses mains. Et il veut être honoré dans sa Maison, dans toutes les «Bethléem», c’est-à-dire les «Maisons du Pain» du monde entier. Dans l’Eucharistie, en effet, nous «consommons» le Pain vivant descendu et remonté au ciel, mais toujours présent et vivant, le Christ ressuscité, avec son Corps, son Sang, son âme et sa divinité. Pour quoi faire, si ce n’est pour nous configurer à Lui, faire de nous de nouveaux Christs, de nouveaux soleils de sainteté et de justice? L’Eucharistie est ce Pain de Vie qui reconstitue l’homme, qui est capable de le transfigurer. Sur le Thabor, les trois privilégiés ont vu l’Inexprimable: Jésus-Eucharistie se transformer en Christ glorieux, pré-ressuscité. A Fatima, le soleil qui palpitera n’est autre que la figure de l’Eucharistie triomphante, seule à pouvoir régénérer l’humanité sous l’emprise du Prince des Ténèbres. Le privilège de l’Immaculée Conception est uniquement au service de l’Eucharistie. Elle est venue nous y conduire, d’où le fait qu’elle demande à ce qu’on y vienne en procession. L’Annonciation mène toujours à la Résurrection. Comme l’exprime si bien Mgr Théas, ce qui glorifie le plus Marie est ceci: «Lourdes est la cité où triomphe l’Eucharistie. Une perpétuelle Fête-Dieu y est célébrée. Le sommet des pèlerinages n’est-il pas dans ces splendides et quotidiennes processions du Saint-Sacrement sur l’esplanade?» Et l’évêque ajoute: «A ce moment, la Vierge s’efface. Elle reste seule, à la Grotte. Tous les pèlerins, dociles à l’invitation de la Mère, vont acclamer le Fils et lui faire une royale escorte. La Mère tressaille lorsqu’elle entend ses enfants acclamer le divin Jésus.»
Ainsi, Lourdes nous permet de pénétrer et d’unir les mystères de l’Annonciation et de Pâques. C’est pourquoi, dit l’actuel évêque, Mgr J. Perrier, le message de la Grotte permet de «nous situer au coeur de la foi, au coeur de l’Eglise, là où nous voulons être».3
«Si vous aviez la foi comme un grain de sénevé...» La parole messianique est toujours actuelle, et de plus en plus pressante. Lourdes est un appel perpétuel à ce que par Marie, on aille au Christ ressuscité. Si le chrétien se laisse regarder par le Père, s’il se laisse nourrir par la sainteté du Fils, s’il se laisse irradier par le Saint-Esprit, comme l’a fait Marie en tout, alors nous serons des soleils rayonnants et le monde commencera à ressusciter. Alleluia!
Bernard Balayn
Notes:
1. Archevêque d’Avignon, dans sa préface accordée à l’auteur pour son livre: «La Grâce de Lourdes».
2. Saint Irénée.
3. Postface du livre «Depuis 150 ans, la grâce de Lourdes».
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