Adhémar de Monteil, évêque du Puy, ou la plénitude d’un épiscopat

par Bernard Balayn

STELLA MARIS 440 SOMMAIRE

Littérature de Bernard Balayn

Notre dernier article sur l’histoire de Notre-Dame de Fresneau1 nous amène naturellement à parler sur l’auteur présumé de l’antienne célèbre du Salve Regina, née sous son épiscopat.
Avec Adhémar de Monteil, nous plongeons dans les racines médiévales de l’histoire de France et de son Eglise, à une époque où le temporel le dispute au spirituel, en ce siècle célèbre – le XIe – qui voit naître l’épopée des Croisades, dont il est l’un des précurseurs. A ce double titre, Adhémar s’occupe non seulement de son diocèse vellave, mais encore dirige la première croisade. Dans un sens et dans l’autre, il donne sa vie droite au Seigneur des seigneurs.


Ses origines méridionales

La vie d’Adhémar de Monteil se situe au début de la dynastie capétienne, au moins sous deux rois: Henri Ier et Philippe Ier (de 1031 à 1108), tandis que règnent à Rome de nombreux papes (en ces temps mouvementés, ces vieillards durent peu). Le royaume, encore faible, ne dépasse ni la Meuse, ni la Saône, et se trouve même en retrait du Rhône. Sur ses bords, entre Valence et Orange, au confluent du Roubion et du Rhône, le comté de Valentinois englobe la seigneurie du bourg de Monteil, sis sur la pente ouest d’un mont (d’où son nom originel), aux mains de la famille des Adhémar (ou Aymar), qui en ont la garde. Celle-ci est facilitée par la Tour dite de Narbonne, construite par les anciens suzerains, comtes de Toulouse et de Narbonne à la fois. Dès cette époque (Xè s.), par allégeance envers leurs maîtres, les habitants du bourg lui donnent le nom de la famille: Adhémar de Monteil, d’où Monteil-Aymar, et finalement, la Montélimar actuelle.
Le nom de la famille essaima autour de la contrée par la descendance, les mariages et les alliances. Mais, le personnage que l’histoire a le plus retenu est celui du «premier» Adhémar de Monteil, dont on sait seulement de ses débuts qu’il est fils du comte de Valentinois et chevalier avant d’entrer dans les ordres et d’être nommé prévôt de la cathédrale de Valence.


L’évêque de l’antique cité mariale du Puy

Pour en faire saisir l’importance, il suffira de dire que Notre-Dame du Puy est tutrice de Notre-Dame de Lourdes; qu’appelée aussi Notre-Dame de France, elle témoigne en ce pays de la force de la tradition mariale depuis le haut Moyen Age. C’est à ce siège prestigieux qu’est élu évêque2 le plus illustre des fils montiliens, en 10773, sous le pontificat si difficile de saint Grégoire VII (1073-85). Adhémar y donne toute sa mesure pastorale, dont témoignent les archives de l’évêché pour l’essentiel4. Son plus ancien document signé par lui date de 1082. A l’image du pape courageux, il s’attache dès son élection à réformer les abus de son diocèse, luttant par exemple contre l’ambition des seigneurs simoniaques5; en font les frais les puissants vicomtes de Polignac6, qui doivent se soumettre. Dans cette lutte nécessaire et sans merci, il n’hésite pas à recourir lui aussi à l’excommunication7.
Au pied du Mont Anis, l’évêque garde sa piété mariale acquise et renforcée au sanctuaire naissant de Fresneau pour lequel il léguera sa chapelle pontificale et d’où il est parti pour la capitale du Velay avec cette devise: «Ave Pretiosa» «Salut à Toi, Vierge Privilégiée». A l’ombre de la «Vierge Noire», qui traduit l’influence mauresque, il ne peut qu’accroître son amour de Marie, et c’est dans ce contexte qu’on lui prête la composition du Salve Regina8; sinon on voit mal pourquoi, dès son époque, la tradition parle de «l’hymne du Puy», en désignant ainsi l’une des plus anciennes et vénérables prières de la Chrétienté envers Notre-Dame.9
Sa renommée de piété et d’homme d’action, connue de Rome, va singulièrement être mise en relief pour l’histoire par un événement inattendu: le lancement des croisades.


L’homme de la Vierge et du Christ: le premier Croisé

La fin du siècle est marquée par l’avènement d’un fait historique et ecclésial majeur: la croisade, dans laquelle, deux hommes, deux Français, jouent un rôle de premier plan: le pape Urbain II, ancien moine clunisien d’origine champenoise, et Adhémar de Monteil.
Dès son élection (1088), sensible à la réunion des églises (catholique d’occident et byzantine d’orient), le Pontife veut répondre à l’appel angoissé du basileus de Constantinople10, vis-à-vis de peuples envahisseurs, dont les Turcs, qui occupent la Terre sainte (depuis les années 1070). Mais le but du pape est double: en s’alliant avec l’empereur byzantin, il pense écarter la lourde menace que fait peser sur son trône et sur l’Eglise l’autre empereur, Henri IV de Germanie, qui rêve de mettre en tutelle la Papauté (il a suscité contre lui un antipape, après avoir précipité la mort de Grégoire VII, et il lui dispute les nominations épiscopales11). La convergence de ces buts décide Urbain II à délivrer les Lieux saints de la présence musulmane pour y faciliter les pèlerinages. Il pense ainsi renforcer le Saint-Siège.
C’est là que la ville du Puy et son évêque acquièrent tout à coup une importance providentielle. En effet, la cité est le traditionnel point de départ des pèlerinages pacifiques vers saint Jacques de Compostelle; désormais, si croisade il y a, elle sera forcément militaire, car c’est au Puy que le pape dirige ses pas ( sur la route d’un nouveau concile). Là, le 15 août 1095, il rencontre Adhémar – dont il a avantageusement entendu parler – de retour d’un pèlerinage en Terre Sainte, et qui peut le renseigner sur la réalité des choses. Là est décidée la croisade, d’autant plus que l’évêque, dont la famille est étroitement liée à celle du puissant comte de Toulouse Raimond IV, pourra fournir au pape l’armée nécessaire. La reconquête de l’Espagne en cours fournit un précédent et une justification à ce projet, qui doivent le dépasser de beaucoup.
Le concile en question se réunit à Clermont, de la mi-novembre à début décembre, en présence de nombreux prélats (évêques et abbés), puis des seigneurs. A son terme, Urbain II annonce ses grandes décisions: le 27 novembre, il prononce son fameux sermon qui constitue l’appel à reconquérir la Terre sainte sur les Infidèles; Adhémar s’élance alors vers le Pontife et se propose de «prendre la croix». Il devient le premier croisé. Le lendemain, Urbain II le nomme légat, c’est-à-dire chef spirituel de la croisade. Enfin, le pape fixe le départ de l’expédition au Puy, le 15 août 1096, après les moissons.
Ainsi, par son jugement, son expérience et ses conseils, Adhémar a joué un rôle décisif dans le déclenchement de la croisade. Mais son rôle ne s’arrête pas là.


La haute conscience d’un grand serviteur de l’Eglise

Après qu’il ait prêché partout la croisade, Urbain II enflamme littéralement la Chrétienté occidentale si bien que le résultat dépasse de loin ses espérances. D’une part, de tous côtés on voit surgir des groupes spontanés, populaires, de pèlerins – et même des croisades d’enfants, ce que réprouve le pape. D’autre part, l’armée méridionale, la plus nombreuse, la mieux organisée, la plus efficace, grâce à l’amitié d’Adhémar et de Raimond de Toulouse et la confiance du pape, est doublée d’autres contingents venus d’autres horizons. Ainsi, issu du Puy et d’ailleurs, le grand pèlerinage armé – il faut l’appeler ainsi, comme le dit si justement l’éminente historienne Régine Pernoud – s’ébranle de France (c’est la «Gesta Dei per Francos») au coeur de l’été 1096, et converge d’abord vers Constantinople.
Blessé peu avant la Grèce, Adhémar ne peut négocier avec Alexis la question de l’allégeance de l’armée envers lui. Une fois le Bosphore franchi (au début de 1097), le légat devient le chef de toute l’expédition, entièrement réunie. Elle comprend 4 armées, soit 60 000 personnes au plus, dont 4 à 5 000 chevaliers. Il assume alors avec justesse sa discrète autorité, maintenant l’équilibre entre les nécessités concrètes, spirituelles et morales, ces dernières devant rester prioritaires, afin que l’esprit de la croisade ne dévie pas (comme on le verra plus tard).
Du point de vue militaire, son prestige est assez grand pour maintenir la cohésion des croisés traversant l’Anatolie. Après Dorylée, il ordonne un repos de trois jours pour ensevelir les morts. Lors du siège d’Antioche (un an!), il sait apaiser les querelles internes et prendre des mesures pour assurer la discipline. Spirituellement, il croit à l’alliance byzantine et au retour de l’unité chrétienne. En septembre 1097, il rédige avec le patriarche grec de Jérusalem Siméon, une lettre commune appelant des secours de l’occident. Avec ses confrères, il dispense les sacrements, confère en chemin les ordres sacrés, prêche sans cesse la croisade comme marche vers le siège de la Rédemption et grâce de pénitence et de rachat.
Pour lui, la croisade n’est pas un vain mot: ses armoiries sont ainsi blasonnées: «D’azur à une croix de légat pommelée d’argent»; les croix cousues sur les tuniques représentent plus l’abnégation que la conquête. Cet état d’esprit sera reconnaissable dans le choix de Godefroi de Bouillon, de s’intituler non pas «Roi de Jérusalem», mais «Avoué du Saint-Sépulcre». Dans les moments critiques (séismes, sièges), il préside des cérémonies d’implorations. Moralement, il galvanise les troupes longuement assiégées, accepte le signe de la découverte de la sainte Lance, ce qui catapulte les croisés, les fait triompher du siège et repartir enfin vers le but: Jérusalem.
Mais, le 1er août 1098, il meurt inopinément (vraisemblablement de la peste), non sans avoir désigné son (médiocre) successeur, Arnoul de Rodez. La dépouille du grand Adhémar de Monteil est inhumée sur place, dans la cathédrale Saint-Pierre d’Antioche.
Modèle de pasteur diocésain en une époque méritoire, conseiller écouté du pape, conducteur adroit d’une armée à la fois pontificale et féodale, le souvenir et la prière de ce «saint prélat» (R. Pernoud) ne sont sans doute pas étrangers à la victoire, même si elle est fort sanglante. Urbain II meurt peu après (29 juillet 1099), n’ayant pas eu le temps d’apprendre la délivrance du Tombeau du Christ (15 juillet).
La mort prématurée et quasi simultanée de l’illustre légat et du Pontife français – hommes responsables et pondérés – constitue à coup sûr une vraie catastrophe: sans doute n’auraient-ils jamais permis la personnalisation des conquêtes, qui a transporté l’esprit féodal avec ses cupidités là où les héritiers du Rédempteur n’auraient dû assumer que la permanence et la défense des pèlerinages. D’ailleurs, même saint Louis échouera de ses deux croisades. Celui qui a le mieux compris ce qu’il fallait faire: prêcher et prier pour convaincre, sinon convertir, sera le Poverello d’Assise, l’un des rares génies du Moyen Age qui ait su «transcender son temps12.»
Bernard Balayn

Sources: Oeuvres des historiens: Edouard Perroy, Marcel Pacaut et Régine Pernoud: «Les hommes de la croisade»; Archives du diocèse du Puy.


Notes:
1. N° 438, de juillet 2007.
2. Par le clergé et les fidèles du Puy, en fait surtout par le chapitre cathédral. A cette époque, les évêques n’étaient pas encore nommés par le Pape.
3. Il succéda difficilement à Etienne IV de Polignac, déposé puis excommunié par Grégoire VII.
4. Que soit ici vivement remercié le Père M. Cubizolles, Archiviste diocésain, pour son précieux concours.
5. La simonie est l’appropriation indue des objets sacrés ou des biens ecclésiastiques. C’est l’un des grands maux du siècle, un aspect de la confusion entre le spirituel et le temporel.
6. Dont on peut encore admirer la puissante bastide au nord de la ville.
7. Cette mesure excluait temporairement de la communion des catholiques tout grave coupable. Le cas le plus célèbre se passa en 1076 quand Grégoire VII excommunia l’empereur germanique Henri IV, qui, mauvais pénitent (à Canossa), se vengea cruellement ensuite...
8. «C’est là (au Puy) qu’avait pour la première fois résonné l’antienne du Salve Regina...» (Régine Pernoud).
9. Le Père Cros écrit dans son fameux livre sur les apparitions de Lourdes: «Le Salve Regina, que l’Eglise a adopté comme expression vraie de sa confiance et de son amour envers Marie, jaillit, d’abord, dit-on, du coeur de l’évêque du Puy, Adhémar de Monteil.»
10. L’empereur Alexis Ier Comnène (1081-1118).
11. C’est la fameuse «querelle des investitures».
12. Opinion du maître médiéviste grenoblois Bernard Bligny.



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