«Je suis l’Immaculée Conception»
Par Bernard Balayn
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Le 8 décembre est cher au cœur des chrétiens: il rappelle le privilège de l’Immaculée conception de Marie. C’est un dogme, c’est-à-dire une vérité intangible de la foi. Il y a son histoire et son contenu: deux choses différentes, mais interférentes. Qu’y a-t-il donc à savoir, à comprendre et à aimer? En ce domaine, l’exégèse doit beaucoup au Père Kolbe1, lui-même redevable à Grignion2 de Montfort. Ils éclaireront notre quête.
Une longue histoire
Entre la naissance de Marie et le privilège de sa pureté absolue, il existe un monde, alors qu’elles sont simultanées et inséparables. En effet, il a fallu vingt siècles pour que la conception immaculée de la Mère du Christ soit proclamée officiellement par l’Eglise. Et, même s’il y a interdépendance entre elles, il ne faut pas confondre Nativité, Immaculée conception et Virginité de Marie, sans parler de sa Maternité. Observons tout de suite que les trois premières sont entièrement relatives à la quatrième. Il a donc fallu près de 2000 ans pour que la Papauté se prononce. Encore que c’est la Vierge elle-même qui l’a confirmé à ce moment-là.
Le peuple chrétien, tant en Orient qu’en Occident, simples fidèles et contemplatifs (tels les moines), a toujours eu l’intuition profonde de l’Immaculée conception de la Vierge. Mais les «professionnels»: théologiens et Curie romaine, ont toujours tardé, par prudence, à admettre ce dogme. Finalement, ces derniers donnent raison à G. de Montfort qui disait: «Marie a été très peu connue dans le premier avènement de son Fils, pour le laisser paraître, mais elle le doit être beaucoup dans le second.»
En effet, la Providence a permis que, par l’Esprit-Saint, l’Epoux mystique de Marie, la Vierge révèle progressivement elle-même au monde, à la fois son identité et sa nature profonde (étant entendu, dit saint M.-M. Kolbe, que nos pauvres mots ne sauraient rendre compte de la réalité des merveilles surnaturelles, et qu’on connaîtra le mystère de Marie autant par la piété et le devoir quotidien que par l’étude).
En effet, la Vierge a dévoilé sa vérité intime en trois étapes: en 1830, lors de son apparition à Paris, Rue du Bac, elle montre à soeur C. Labouré la Médaille Miraculeuse avec l’inscription: «O Marie, conçue sans péché...». En 1842, à Rome, dans une église, au-dessus d’un autel, un jeune Français israélite, A. Ratisbonne, qui avait accepté de porter, par défi, la Médaille, voit l’Immaculée comme à la Rue du Bac, et se convertit, encouragé par Grégoire XVI. Son successeur, le bienheureux pape Pie IX, dans sa Bulle «Ineffabilis Deus» du 8 décembre 1854, après un long et minutieux processus de préparation, accède enfin au désir de l’Eglise universelle, en proclamant le dogme de l’Immaculée Conception: «Nous définissons et proclamons comme doctrine révélée de Dieu que la Bienheureuse Vierge Marie a été, au premier instant de sa conception, par une grâce et un privilège spécial du Dieu tout-puissant, en vue des mérites du Christ Sauveur, préservée intacte de toute souillure du péché originel, et par conséquent rachetée d’une manière plus sublime».
«Coup de grâce» dans tous les sens du terme: en 1858, à Lourdes, la Vierge confie et confirme à Bernadette: «Je suis l’Immaculée Conception». Le Ciel a parlé; désormais, il n’y a plus de contradiction possible.
Une vérité pour la Trinité et l’homme
Pour entrer dans le contenu du mystère, il faut le voir à deux niveaux, celui de la Trinité et celui du Salut. Marie a été créée par l’Une pour coopérer à l’autre.
La vocation de la Vierge s’enracine dans sa triple et unique origine trinitaire: le Père l’a pensée absolument pure en vue de la conception virginale de son divin Fils; le Fils l’a donc voulue intacte comme sa Mère et celle de l’Eglise, ne pouvant pas naître d’une pécheresse, ni l’Eglise originelle avoir l’ombre d’une tache et d’une ride, puisqu’elle est la «première Eglise» (Cardinal Ratzinger)3; l’Esprit-Saint, Fruit de l’Amour du Père et du Fils, «Acte incréé de la Conception» (P. Kolbe), la créant immaculée comme Lui. Le chantre de l’Immaculée a bien exprimé le lien intrinsèque existant non seulement entre Marie, le Père et le Fils, mais aussi entre Marie et son Sanctuaire, le Saint-Esprit, à cause de leurs relations: la Vierge est immaculée à l’image de l’Esprit-Saint; elle est son Epouse et donc son imitatrice parfaite; intégrée à sa Sainteté infinie, elle doit aussi avoir la fécondité correspondante. «Le fruit de l’amour créé est une conception créée. Mais le fruit de l’Amour, prototype de cet amour créé, est nécessairement conception. L’Esprit est donc la Conception incréée, le prototype de toutes les conceptions de la vie dans l’univers. Le Père engendre, le Fils est l’Engendré, l’Esprit est donc la Conception ‘jaillissante’, infiniment sainte, immaculée, qui conçoit Jésus absolument premier et, sur ce modèle, Marie», explique le P. Kolbe. Par conséquent, Marie, la créature voulue par la Trinité pour la glorifier4, est la plus totalement remplie de l’Amour du Père et du Fils qui règnent dans l’Esprit-Saint; en vertu de son union plénière en Dieu et spécialement dans l’Esprit, elle est Amour fécond qui vient de Lui, elle est participante de sa Conception et Conception elle-même. Immaculée, parce que dans son amour sponsal pour et dans l’Esprit-Saint, elle ne peut être que sans tache. Elle est donc l’Immaculée Conception.
Marie a été conçue dans un deuxième but: coopérer au salut de l’homme. A la différence des humains, tous maculés par le péché originel, Marie est proclamée par l’Eglise et elle-même unique conception immaculée: «Je suis l’...»: la seule. «Grâce et privilège spécial» a dit le Pontife. Comment les grands Docteurs médiévaux, tels saint Bernard, saint Thomas d’Aquin..., ne l’ont-ils pas vu? Saint Bernard, qui a eu tant d’influence sur son siècle (+1153), a bien vu la nécessité pour Marie d’être immaculée, mais si lui et les théologiens de l’époque comprenaient le pourquoi, ils ne voyaient pas le comment: comment pouvait-on dire Marie rachetée par le Christ, le Rédempteur de tous, si elle n’avait jamais été touchée par le péché, même pas par le péché originel?
La réponse fut inspirée à un humble théologien de la fin du XIIIe s., le franciscain Duns Scot, (+1308, béatifié en 1993): Marie étant une fille d’Eve, devait hériter du péché originel; pour l’éviter, il fallait qu’elle en soit préservée, et elle n’a pu l’être que par anticipation de la Rédemption par Jésus. Donc elle a bien été rachetée et ne fait nullement exception à la nécessité universelle de la Rédemption. Dans le chant du Magnificat, elle dit bien: «... en Dieu, mon Sauveur». Si nous sommes rachetés par une Rédemption purificatrice du péché originel après avoir été tachés par lui, la Vierge est rachetée plus profondément par une Rédemption préservatrice qui l’a préservée totalement de ce péché originel.
La raison d’être «terrestre» de son Immaculée conception est de pouvoir ainsi coopérer pleinement à la Rédemption, par l’Incarnation de son Fils par l’Esprit-Saint dont elle est pleinement investie, grâce à la perfection de Ses dons et sa pleine disponibilité à elle en vertu de sa consécration parfaite. Ainsi, «Marie fut immaculée parce qu’elle devait devenir Mère de Dieu; elle est devenue Mère de Dieu parce qu’elle fut immaculée» (P. Kolbe).
Son immaculéité domine tous ses autres privilèges. En effet, elle conditionne l’essentiel du point de vue du Salut, à savoir sa Maternité multiforme; donc sa Nativité, sa Virginité, sa fonction d’Avocate et de Médiatrice, jusqu’à sa Dormition et son Assomption: tous ces privilèges sont en relation directe avec ce privilège premier et suprême de son Immaculée conception: «Dieu envoie celle qui personnifie son Amour, Marie l’épouse de l’Esprit, l’Immaculée, toute belle, sans tache, bien que fille de la race des hommes. Dieu la charge de distribuer toute sa Miséricorde envers les âmes. Il l’institue Médiatrice de la grâce méritée par son Fils, elle qui est pleine de grâce, Mère des âmes nées de la grâce» (P. Kolbe).
C’est pourquoi, la Vierge a révélé son nom qui signifie sa nature propre le 25 mars (1858), anniversaire qui évoque son Annonciation et rappelle la sublimité et la finalité de sa vocation: sa Maternité en sa fécondité de grâce illimitée.
Mère du Bel Amour
Au-delà de l’intelligence, c’est donc par le coeur que nous entrerons, avec l’Immaculée, dans le mystère de Dieu. Parce que Dieu est Amour et que la Mère est Coeur, fruit de l’Esprit d’Amour. La raison finale de l’existence de Marie avec ses privilèges, conjuguée à la nôtre, est, par-delà le Salut, la pleine glorification de la Trinité. «Par la femme la malédiction est entrée sur terre, par la femme la bénédiction est rendue à la terre» a pu dire saint Pierre Damien. Ainsi donc, la Mère de l’Eglise, en nous lavant du Mal, nous présente à Dieu comme elle présenta jadis son Fils au Temple. Elle peut le faire parce qu’elle a eu une grâce exceptionnelle d’origine, reçue dès le premier instant de sa conception, et nous savons que le don premier est toujours le plus cher. Par cette appellation d’Immaculée Conception, Marie livre le secret de son coeur, qui est son amour incomparable pour chacune des Personnes divines, pour l’Eglise et chacun de nous. Celui qui, par la consécration, entre dans son Coeur Immaculé, comprend, dans le langage du coeur, qui surpasse toute connaissance, les mystères de Marie, née pour aimer et sanctifier.
Bernard Balayn
Notes:
1. V. «La doctrine mariale du P. Kolbe» (Manteau-Bonamy).
2. V. «Le Traité de la vraie Dévotion».
3. V. «Marie, première Eglise» (Card. Ratzinger-H. Urs von Balthasar).
4. V. nos articles précédents sur la glorification de la Trinité (Stella Maris nos 429 et 430).
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