Les 50 ans d’Emmaüs-Suisse

STELLA MARIS 424 SOMMAIRE

Il y a dix ans, le Conseiller fédéral Jean-Pascal Delamuraz, alors Président de la Confédération suisse, rappelait dans un communiqué de presse qu’en 1956, au plus profond d’un hiver glacial, «une poignée d’hommes et de femmes de bonne volonté allumait une petite flamme au coeur de notre pays. Ils décidaient de s’unir pour venir en aide à tous ceux qui étaient victimes de la cruelle morsure de la misère.» Et, adressant de chaleureux remerciements au nom du Conseil fédéral, aux fondateurs de ce vaste mouvement d’entraide qui portait le nom d’Emmaüs, il ajoutait: «Nous osons espérer qu’ils continueront de la sorte, longtemps encore, afin que chaque être humain puisse trouver, quelque part, une chance de se réaliser pleinement.»
L’aventure d’Emmaüs continue et, après 50 ans, les groupements d’Amis et les communautés d’Emmaüs, répartis dans deux grandes organisations, liées par une convention commune, ont encore intensifié leurs activités, aussi bien dans notre pays que sur le plan mondial. La Fédération Emmaüs-Suisse comprend cinq groupements d’Amis dont trois à Berne, un à Boncourt et un à Zurich, ainsi que la communauté d’Emmaüs de Genève, qui s’est adjoint récemment la Halte Emmaüs Femmes. Ils disposent, à côté de quelques spécialistes isolés qu’ils ont engagés, de centaines de personnes de tous âges, de différentes professions, langues et confessions oeuvrant à titre bénévole pour «servir le plus souffrant», selon la devise de l’Abbé Pierre qui a lancé Emmaüs en France dès novembre 1949. Cinq communautés d’hommes à Etagnières, Fribourg, Sion, La Chaux-de-Fonds et Rivera, regroupées dans l’Association romande des communautés Emmaüs, agissent dans le même esprit, rassemblant des êtres rejetés par la société ou présentant des difficultés d’intégration, afin qu’ils puissent vivre et travailler ensemble.
La Fédération Emmaüs-Suisse, durant de nombreuses années, a réalisé elle-même diverses actions de caractère humanitaire et social en Suisse et à l’étranger, mais, depuis bientôt 25 ans, elle se consacre entièrement, avec l’aide financière de ses groupements, aux quelque dix projets d’ECOMWEL (Fonds d’entraide communautaire Emmaüs en Inde) dont bénéficient les plus pauvres (la caste des dalits — intouchables — par exemple) et les organisations de femmes notamment; ceux-ci sont réalisés afin d’assurer, grâce à la contribution des intéressés eux-mêmes, le développement sanitaire, social et professionnel des populations des bidonvilles et de la campagne.
Les Amis d’Emmaüs de Berne et de Zurich et Emmaüs-Jura de Boncourt, en plus de l’aide morale qu’ils apportent en Suisse à des personnes défavorisées ou âgées, leur assurent souvent un soutien financier sous forme de livraisons de nourriture, la prise en charge d’une partie du loyer ou des primes des caisses-maladie, ou encore le paiement de factures en retard. Ils aident aussi certaines familles à s’installer et à trouver un emploi. Tout cela peut être réalisé grâce à des dons de la population et surtout grâce à la vente de meubles, habits, ustensiles de ménage, livres, etc. qu’ils recueillent par camions auprès des particuliers et qu’ils stockent dans leurs magasins et leurs entrepôts ouverts à la clientèle. Le bénéfice qui reste sert finalement à soutenir des actions ponctuelles de tous genres en Suisse et dans le tiers-monde. Il est aussi utile de mentionner, parmi d’autres, deux importantes initiatives dues à Emmaüs. La première a permis, grâce à Emmaüs-Berne, de créer le centre de coordination du volontariat qui porte aujourd’hui le nom de «Benevol Bern» et qui, depuis 1972, fournit des centaines de volontaires à diverses institutions sociales pour des accompagnements de personnes âgées, handicapées et aveugles, des gardiennages de nuit, des visites et prises en charge de personnes dans des homes et hôpitaux, de l’aide au ménage, des travaux administratifs, des lectures, raccommodages, lavages, etc. La seconde initiative a été menée par Emmaüs-Zurich qui a érigé, sur le toit de son centre principal, un home pour personnes âgées, géré et financé par ses soins et qui comprend 16 appartements d’une pièce sous la conduite d’une directrice compétente.
L’Aide aux lépreux Emmaüs-Suisse (Berne) à elle seule a, jusqu’à ce jour, créé ou soutenu des projets dans les pays en voie de développement qui dépassent un montant de 100 millions de francs, avec comme résultat qu’un demi-million de lépreux ont été non seulement soignés et la plupart guéris (multithérapie), mais encore ont retrouvé souvent un travail et le respect de leurs concitoyens. Ce groupement propage le traitement des malades de façon ambulatoire et s’engage aussi constamment pour la prévention de la maladie (diagnostic précoce) et le combat contre les stigmates et la peur infondée qu’ils engendrent. Ainsi, des cours pour l’abandon des préjugés, pour la prévention et l’éducation sanitaire sont fournis aux populations des villes et des villages. De plus, l’Aide aux lépreux Emmaüs-Suisse a lancé en Afrique depuis quelques années une nouvelle bataille contre l’ulcère buruli, une maladie tout aussi grave par suite des plaies et des déformations qu’elle provoque, à l’instar de la lèpre, mais que l’on peut guérir, si l’on s’y prend assez tôt, par une petite intervention chirurgicale. Le travail en perspective reste immense, car, chaque année, 7 à 80’0000 nouveaux cas de lèpre sont découverts et trois millions d’êtres humains handicapés et déformés doivent encore être soignés et bénéficier de chirurgie réparatrice.
Un des moments historiques les plus marquants pour ce groupement a certainement été la messe célébrée par le pape Jean Paul II dans la basilique Saint-Pierre de Rome, le 21 septembre 1986, pour le 20e anniversaire de la Fédération internationale des associations contre la lèpre (ILEP) — dont j’ai été le premier président, et l’évocation, dans son homélie, devant quelque sept mille pèlerins, de l’Aide aux lépreux Emmaüs-Suisse.
L’objectif principal du groupement Dessins et parrainages Emmaüs (Berne) est le soutien d’enfants des pays sous-développés, en détresse ou dans les rues, grâce à des parrainages personnels de fr. 30.- par mois qui leur permettent d’aller à l’école et d’apprendre un métier. Les filles et les garçons aidés font des dessins que des volontaires collent en Suisse sur des cartes, vendues par des écoles avec les mouchoirs brodés, confectionnés par des jeunes filles et mamans en difficulté. Le contact épistolaire de quelque 1850 filleuls avec leurs 1250 parrains et marraines renforce leur identité et leur initiative, mais éveille aussi la solidarité entre écoliers et écolières d’ici et des pays du tiers-monde. Le groupement se consacre en outre à l’aide aux familles — avec des milliers d’autres enfants — en leur procurant du bétail, des ustensiles de travail, des matériaux de construction et des outils, des semences et des engrais, mais aussi des prêts sans intérêts pour susciter des emplois (ouverture de petits magasins, d’ateliers, d’entreprises de tissage de nattes, etc.). Il soutient enfin des actions communautaires en fortifiant les infrastructures existantes des villages, villes et régions, notamment sous forme de construction de maisonnettes, rues, fontaines, puits et canalisations, d’écoles et de homes, de centres communaux administratifs et sanitaires.
Les six Communautés d’Emmaüs de Suisse romande rassemblent des hommes rejetés par la société ou présentant des difficultés d’intégration. Ceux-ci procèdent ensemble au ramassage de meubles et d’objets de tous genres, à leur réparation et à leur vente dans leurs propres magasins; ils récoltent en outre des livres, des habits, de la vaisselle, etc. Les «chiffonniers d’Emmaüs», comme on les appelle aussi, qui logent dans les communautés, n’y trouvent pas seulement un refuge et une vie de «famille», mais également un travail dont les ressources leur permettent de venir en aide à d’autres encore plus malheureux qu’eux. Par la suite, certains d’entre eux réussissent à obtenir un nouvel emploi sur le marché, avec ou sans l’aide d’une communauté, alors que d’autres y restent pratiquement jusqu’à la fin de leur vie. Des centaines d’hommes ont pu ainsi retrouver non seulement leur dignité, mais aussi le sens de la responsabilité et de l’initiative. Le travail des communautaires, qui consiste effectivement à récupérer des matières premières et de vieux objets, met en évidence le gaspillage des ressources mondiales et constitue en même temps, dans la liberté, la principale source de financement pour les diverses actions entreprises. Les dames de la Halte d’Emmaüs Femmes — qui, pour la plupart, ont rencontré des difficultés économiques ou psychologiques — sont accueillies avec leurs enfants et participent, dans la mesure de leurs possibilités et dans l’esprit d’Emmaüs, aux travaux de la communauté de Genève (tri des textiles, préparation des chiffons, nettoyage des locaux, etc.).
Toutes les activités précitées des groupements et communautés Emmaüs se déroulent sans distinction d’ordre politique, religieux, racial ou autre, dans le respect total de chaque personne qui y est impliquée. Grâce à celles-ci, des dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants ont reçu en Suisse, depuis 1956, un travail, une aide financière ou morale souvent importante, et des millions d’êtres humains à l’étranger, dans quelque cent pays, ont bénéficié d’aide humanitaire et de coopération technique de courte ou longue durée sous forme d’une aide urgente, de soins sanitaires, de formation, d’un logement ou d’un emploi, retrouvant ainsi la joie de vivre pour eux et leurs enfants.
Mais ce bilan positif a aussi un autre aspect puisque c’est seulement en partageant avec les autres — ne serait-ce qu’un sourire — qu’on peut trouver le bonheur. Tous ceux et celles qui ont apporté leur contribution à Emmaüs-Suisse au cours de ces cinquante dernières années l’ont certainement ressenti à cette occasion. Qu’ils soient sincèrement remerciés!

Marcel Farine
Président fondateur de la Fédération Emmaüs-Suisse

Littérature:
Les livres de Marcel Farine

Les liens utiles:

> Emmaüs France

> Emmaüs Suisse (Français, allemand et italien)

> Emmaüs international

A l’occasion du 50e anniversaire d’Emmaüs en Suisse, le livre de Marcel Farine, «Les rendez-vous de l’espoir», qui relate l’aventure d’Emmaüs et ses rencontres avec les prophètes de notre époque, comme il les désigne (Jean Paul Il, l’Abbé Pierre, Raoul Follereau, Mère Teresa, Soeur Emmanuelle, etc.), peut être obtenu aux Editions du Parvis au prix très bas de E 5.- CHF 8.- ou reçu gratuitement lors d’une commande pour un montant d’au moins E 30.- CHF 40.-.

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