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Lors d’une retraite de la «Vraie vie en Dieu» donnée aux Météores (Grèce) en mai 2004, le Père Vladimir Zielinsky a exposé l’expérience spirituelle «mariale» de l’Eglise orthodoxe:
Je voudrais présenter ici quelques méditations, nées avant tout au sein de l’expérience spirituelle «mariale» de mon Eglise orthodoxe, plutôt que dans mon expérience personnelle. J’ose dire que je suis de plus en plus convaincu de la nécessité du dialogue justement dans le domaine de cette expérience, unie à la prière devant la Vierge Marie. Cette conviction est mûrie dans la réflexion, aussi insuffisante et passagère quelle soit, sur deux grandes traditions de l’Eglise universelle, celle d’Orient et celle d’Occident: l’idée de la réconciliation entre les chrétiens doit trouver sa source vivante dans la figure de la Mère de Jésus. Il ne s’agit pas de la réconciliation dogmatique immédiate, mais tout d’abord d’une rencontre spontanée dans l’acte de la foi, enracinée en Christ, vécue en Eglise, ressentie ensemble dans la profondeur auprès de la Mère commune. Donc, le but de mes méditations actuelles sera la recherche de ces racines anciennes ou de quelques points de repères de l’unité qui existe déjà dans la substance de notre être croyant, mais cette unité doit être découverte et mise en lumière dans le nom, dans la présence ou dans le mystère de Marie.
Avant d’être un problème ou une icône, Marie est énigme. Peu de paroles d’Elle dans l’Evangile, d’une part, et les prières, les litanies, les images, les vœux, les manifestations innombrables de la piété, de l’autre. La présence de Marie, discrète dans les sources écrites, provient, semble-t-il, spontanément, de la source même de notre «être ecclésial» (métropolite I.Zizioulas).
Nous vivons en Eglise à côté de la Mère de Dieu, dans un fleuve invisible de Sa grâce que souvent nous ne sommes pas capables d’apercevoir. Et ce fleuve ne s’épuise jamais depuis la prophétie: «désormais toutes les générations me diront bienheureuse» (Lc 1,48).
Car chaque génération découvre à nouveau et dit Marie «bienheureuse» dans sa propre manière et pour cette raison, Sa béatitude trouve tant de formes pour son expression. Mais Elle, «l’humble servante» du Seigneur, ne prédit pas Sa propre gloire, Elle ne parle en fait que de la «béatitude» de l’Esprit Saint dont Elle devient la force, l’habitation ou la porteuse privilégiée. On entre désormais en communion à l’Esprit Saint à travers son Eglise, remplie par la présence bienheureuse de la Sainte Vierge.
Cette présence, secrète mais incontestable, fait partie de notre croyance, concentrée tout entière dans le nom du Christ, car «il n’y a de salut en aucun autre» (Ac 4,12). Une chose doit être claire: comme «Dieu est unique, unique aussi le médiateur entre Dieu et les hommes, le Christ Jésus, homme lui-même, qui s’est livré en rançon pour tous» (1Tm. 2,5).
Or, la foi en Christ s’éclaircit secrètement en Marie, se remplit d’une lumière tout à fait particulière. Et cette lumière nous dit que l’accès au salut en Christ est préparé par sa Mère plus que par quiconque, et l’œuvre du Christ se manifeste aussi dans la sollicitation et la béatitude de Marie. Mais comment s’approcher de ce mystère au «visage maternel»? Où prend origine ce courant de la piété mariale du temps de l’Evangile jusqu’à nos jours?
«Un seul nom de la Mère de Dieu contient tout le mystère de l’économie», dit saint Jean Damascène (De fide orth. III,12, P.G. 94). «L’économie» veut dire le «travail» de Dieu pour notre salut. Elle est la «source vivifiante», comme s’appelle une de ses images dans l’Eglise Orthodoxe, «la source qui purifie des âmes et des corps, qui guérit tous les maux par un seul contact», comme dit la prière dédiée à cette image. Elle est la source qui commence dans le passé, dans l’origine de notre foi et qui court vers nous mais de nous (ou de chaque génération de croyants) ce fleuve retourne en arrière, à l’origine, à la Parole même, conçue dans les entrailles de Marie. Et chaque fois que la Parole se revêt de la chair de notre cœur ou s’unit à notre pensée, ce cœur ressemble à Marie, cette pensée croyante devient mariale et nous reconnaissons la présence de la Mère de Dieu partout où l’économie est en œuvre, où le mystère du Dieu Vivant nous approche réellement...
Dans cette approche, il est peu probable de découvrir quelques vérités inattendues, mais on peut essayer de dégager sur les traces des vérités anciennes, un fil conducteur qui pourrait indiquer un chemin à la réconciliation entre les familles chrétiennes autour de la Mère de notre Seigneur commun.
Pour raccourcir, je voudrais raconter comment pour la première fois, le nom de Marie a été découvert dans l’histoire de l’Eglise. C’était au 2ème siècle quand Saint Ignace d’Antioche a été arrêté par les soldats romains et a été martyrisé, il a écrit à son Eglise: «Le prince de ce monde a ignoré la virginité de Marie, et son enfantement, de même que la mort du Seigneur, trois mystères retentissants qui furent accomplis dans le silence de Dieu» (Lettre aux Ephésiens,19).
«Ce que Dieu achève en silence est digne du Père. Celui qui possède en vérité la parole de Jésus peut entendre même son silence et ainsi arrivera à la perfection; celui-ci agira comme il parle, mais aussi en silence se montrera tel qu’il est... » Or, ce lien entre la parole de Jésus et son silence trouve son «abri», son «nid» caché en Marie. Le silence protège la Parole, car elle se fait chair non seulement par l’annonce de l’Ange mais aussi dans le secret muet de l’Esprit. Et la virginité éternelle de la Mère de Dieu est comme le signe du silence en Esprit.
«La virginité est un silence profond de tous les soins de la terre», dit sainte Thérèse de Lisieux. «Le silence est un sacrement du siècle à venir», dit saint Séraphin de Sarov, en refondant l’expérience des Pères.
«Nous, qui dans le mystère, représentons les chérubins», chante l’Eglise orthodoxe au moment de la Grande Entrée qui sépare la liturgie de la Parole de la liturgie eucharistique, - «déposons toutes nos préoccupations de la vie». Le mystère du silence précède le sacrement de la transmutation (le terme orthodoxe pour la transsubstantiation) qui se fait par les paroles.
Au fur et à mesure que «la parole de Dieu croissait et se multipliait» (Ac12,24), parmi les hommes, germait aussi son silence. Il vit toujours dans l’ombre de la parole, dans son «écho». Nos mots, nos songes, nos projets, nos fantaisies l’évincent le plus souvent, mais quand nous réussissons à donner l’espace à ce silence, il se fait entendre par le cœur de Marie.
Son cœur garde les paroles de Dieu apportées par les bergers, dites par Jésus même (Lc 2,19-51)… Marie est comme l’image de l’âme qui engendre le Seigneur qui nous parle. Le silence de Marie est transmis en paroles, ainsi naît la Tradition.
Quand Jésus, avant sa mort, a confié à sa Mère le disciple qu’il aimait et a donné son disciple à la protection de sa Mère, il a révélé dans une Eglise qu’il avait déjà conçue et fondée, une dimension nouvelle, celle de l’adoption, celle de la médiation maternelle. «Et de ce moment, lit-on dans l’Evangile de saint Jean, le disciple la prit chez lui» (19,27). Et c’était «chez lui», à coté de Marie, que naquit la révélation de ce disciple: son Evangile, son Apocalypse, ses lettres. C’était le silence du cœur de Marie, «transformé», en paroles, «développé» en images, qui engendra en Esprit Saint une confession de la foi la plus stupéfiante que l’homme ait jamais dit du Dieu biblique: «Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux et contemplé, ce que nous avons touché de nos mains, du Verbe de la vie...» (1Jn 1,1)
Je me pose une question concernant Vassula, est-ce que nous pouvons appliquer ces paroles à son expérience? Est-ce que son expérience porte l’empreinte de cette révélation johannique? Toucher le Verbe de la Vie par ses mains, par ses yeux, par son âme! Je pose la question.
Car c’est dans la mémoire de la Mère que commence, prend son origine la confession de saint Jean. C’est du «Verbe de vie» et de tout ce «que nous avons entendu de lui», que l’Eglise se remémore toujours en prêtant l’oreille au cœur orant de la Mère de Dieu qui a entendu, qui a vu, qui a touché le Verbe la première. C’est le langage du même cœur de Marie que nous entendons dans la Première lettre de saint Jean: «Et nous, nous avons reconnu l’amour que Dieu a pour nous et nous y avons cru. Dieu est Amour...»
Or, ce message «marial» de l’Ecriture est toujours ignoré par le prince de ce monde qui divise non seulement les chrétiens entre eux, mais aussi la parole et son sens, le cœur et l’Esprit, notre foi en l’Amour et l’Amour-même... «De toutes les Ecritures. les évangiles sont les prémices et, parmi les évangiles, les prémices sont celui de Jean, dont nul ne peut saisir le sens s’il ne s’est penché sur la poitrine de Jésus et n’a reçu de Jésus, Marie pour mère» (Origène, sur Jean 1,23).
«Nous avons reconnu...», et cette reconnaissance qui s’est faite en saint Jean embrasse nous tous, ses lecteurs, ses disciples. Cette «reconnaissance» provient du cœur de Marie. Mais Elle se voile, Elle fait parler les autres. Ainsi dans le passé et dans le présent parle Jean le Théologien, parle Pierre, le Prince des apôtres, parle Paul, l’Apôtre des païens, parle l’Ecriture et parle l’Eglise par son histoire, par son enseignement. Mais Marie reste inséparablement avec chaque apôtre qui prêche Son Fils car chaque parole qu’ils disent est imbibée par la présence et médiation de sa Mère.
«La reconnaissance de l’Amour» de saint Jean, comme celle de «trois mystères retentissants» de saint Ignace quelques générations plus tard, dévoilent un autre mystère qui unit Marie avec l’Eglise. L’Eglise sent la Parole du sein maternel de Marie, reçoit l’amour de Dieu des mains de Marie, se reconnaît en Marie, comme elle s’en souvient dans toutes ses images prophétiques que nous trouvons dans l’Ecriture.
Par le Père Vladimir Zielinsky
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