Benoît XVI — Les J.M.J. de Cologne

«Entre les mains des Jeunes la vraie révolution qui vient de Dieu»

Par Bernard BALAYN

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Jean Paul II a éminemment montré combien les Jeunes étaient l’avenir de l’Eglise et des sociétés, traçant ainsi la voie à ses successeurs. Il faut donc entrer dans la prophétie et la mettre à exécution. C’est pourquoi nous commençons par cet article, au service de la Jeunesse.
L’Année de l’Eucharistie s’est conclue sur deux moments forts, les JMJ de Cologne et le Synode des Evêques sur le sujet. Les JMJ représentent un événement charismatique touchant la dynamique de l’Eglise et du monde en devenir; le Synode s’inscrivant dans la permanence de l’institution ecclésiale (plus précisément dans sa continuité dogmatique et son intuition pastorale). Dans le domaine capital de la pastorale juvénile, qui concerne quatre milliards de jeunes sur la planète, il importe de connaître comment s’est assurée la transition entre Jean Paul II et son successeur, entre l’initiateur et le continuateur.

Les JMJ: «Un extraordinaire événement ecclésial» Benoît XVI

Le précieux héritage de Jean Paul II pour les Jeunes et l’Eglise

Le contexte contemporain offre aux Jeunes en quête d’espérance une Eglise en voie de rajeunissement, à travers le «printemps» du Concile Vatican II et la jeunesse d’esprit de trois papes: Jean XXIII, Paul VI, Jean Paul Ier. «L’intuition prophétique des JMJ, de Jean Paul II, l’une des plus marquantes de son pontificat» (Mgr Kohn)1, prend à bras-le-corps une jeunesse mondiale en pleine extension, surtout dans le Tiers-Monde, faisant de cette masse disponible et généreuse pour l’Evangile, des «interlocuteurs privilégiés» (Mgr Rylko)2. Dès lors, depuis les années 1984-853, le «Pape des Jeunes», Jean Paul II, a lancé la dynamique irréversible de ces grands rassemblements, le dernier programmé étant celui de Cologne. Il avait défini ainsi le but des JMJ: «Les jeunes sont périodiquement appelés à se mettre en pèlerinage sur les routes du monde. En eux l’Eglise reflète son visage et sa mission au milieu des hommes et accueille les défis du futur, sachant que l’humanité a besoin de retrouver une jeunesse d’esprit. Ce pèlerinage du peuple jeune jette des ponts de fraternité et d’espérance entre les continents, les peuples et les cultures.»
Le contexte actuel a évolué et s’est dégradé: à l’instar du monde, Mgr Rylko parle de la «crise d’identité», de «l’apostasie silencieuse» de l’Europe, malgré tous les efforts d’un Pape qui n’a pu obtenir la référence chrétienne explicite dans la Constitution européenne, témoignage incontestable, et espérons-le passager, d’un déclin spirituel de notre continent.
Dans l’esprit du Pape défunt, les JMJ, dont la majorité (six) ont eu lieu en Europe (contre 3 en Amérique, 1 en Océanie et 0 en Afrique), avaient pour mission secondaire de réanimer le continent «moteur» du monde au niveau historique et spirituel. Les trois dernières (europénnes): Paris, Rome, Cologne, ont constitué à ce double égard un temps très fort, destiné à nous secouer et à repartir du bon pied: «Duc in altum!». En effet, si le «Vieux Continent» défaille dans sa foi, que vont devenir les autres?
Après la mort du grand Pape (l’adjectif est désormais sur toutes les lèvres), le flambeau est donc à reprendre. Il faut redonner la foi à l’Europe pour galvaniser le monde, et rassurer une Jeunesse fragile, à la recherche perplexe du bonheur, à l’abri des tentations, des pièges et des chutes.

Un héritage à assumer

Le moment venu, le prophète doit s’effacer. Ceux qui le suivent, doivent expliciter l’héritage, comme l’a dit Benoît XVI lui-même: «Je pense avoir pour mission de faire assimiler le «patrimoine richissime» de Jean Paul II, authentique interprétation de Vatican II.»
Avant de s’éteindre, le Pape a poursuivi sa lancée, écrivant son ultime message pour sa XXe JMJ: «Nous sommes venus l’adorer». Il montre dans ce texte-programme, combien les Mages annoncent déjà la thématique moderne: chercher Jésus, le trouver, le célébrer, s’en imprégner pour se convertir, puis témoigner. De manière à donner une réponse à l’attente des jeunes, à leur «soif d’Absolu» (Mgr Kohn), et de quoi entraîner leurs aînés. Pensait-il pouvoir aller à Cologne? Trois semaines avant sa mort, il demandait à l’excellent cardinal J. Meisner, Archevêque de la métropole rhénane: «Vous m’attendez encore à Cologne?»… Dans son homélie d’ouverture des JMJ, il a répondu — par-delà le trépas: «Avec le Pierre d’hier et le Pierre d’aujourd’hui, nous serons confirmés sur notre chemin de foi».
En effet, Benoît XVI est venu dans sa patrie, prenant le relais de la pastorale des Jeunes inaugurée par son pionnier indiscutable. Et, fidèle et reconnaissant envers son «vénéré prédécesseur», il a mis en relief «l’extraordinaire événement ecclésial des JMJ», déclarant les assumer et les développer pleinement. Reprenant les termes mêmes de Jean Paul II, dans les mêmes circonstances, il l’a dit dès son élection et son discours inaugural du 24 avril: «Chers jeunes, n’ayez pas peur du Christ! Il n’enlève rien et il donne tout… Oui, ouvrez, ouvrez tout grand les portes au Christ — et vous trouverez la vraie Vie».

La continuité assurée

Benoît XVI dans le sillage de Jean Paul II

Parcourant le Rhin à la proue d’un navire, comme pour donner consistance au fameux songe de Don Bosco, Benoît XVI est parvenu ensuite à l’illustre cathédrale, seul monument local épargné par la guerre, et il a montré l’exemple en venant vénérer les reliques des Rois Mages. C’est la seule JMJ où il y avait en quelque sorte deux papes, ainsi que l’a souligné l’Archevêque: Jean Paul II et Benoît XVI.
Cela est d’autant plus vrai que la vaste rencontre survenait à peine après la disparition du saint Pontife, ce qui signifie que tout avait été préparé par ses services: Benoît XVI n’avait qu’à changer ses discours in extremis. Toute la préparation, le déroulement et ses structures désormais bien rodées: don des enseignements et des sacrements, liturgies, veillées d’adoration, se trouvaient fin prêts. Une fois encore, Jean Paul II a été perçu par tous, y compris Benoît XVI, comme un vrai père, qui a tout prévu.
Ainsi, son testament spirituel a été pris en compte, les JMJ apparaissant plus que jamais comme l’effet d’un pape rassembleur, incarnant un christianisme fort, capable de revitaliser spirituellement les Jeunes, de leur redonner confiance en Dieu, en eux, en l’avenir, et de les envoyer ensuite sur les chemins du monde. Le nouveau Pape n’a rien changé au planning établi, arrivant main dans la main avec des jeunes représentant les cinq continents; invoquant sur eux — comme jadis à Czestochowa — la descente de l’Esprit-Saint; invitant, lui aussi, douze d’entre eux à sa table (le symbole est clair en cette Année eucharistique); veillant avec eux le samedi soir 20 août, clôturant magnifiquement les célébrations le lendemain, avec les encouragements coutumiers.

La catéchèse de la veillée: les Mages

Venus de partout, mais surtout d’Europe et d’Amérique, les Jeunes étaient aussi nombreux qu’à Paris, cependant deux fois moins qu’à Tor Vergata. Exagérément éloignés du podium pontifical, ils ne pouvaient vraiment voir qu’à travers les écrans géants. A la nuit tombante, la cérémonie a commencé sur l’esplanade de Marienfeld, au large de Cologne. Après le témoignage de deux jeunes et la proclamation de l’Evangile de saint Matthieu, le Saint-Père a prononcé une saisissante homélie sur le thème des JMJ: la rencontre des Rois Mages avec l’Enfant Jésus. Avec la sûreté du théologien hors pair, la finesse de l’analyse de l’helléniste, conjuguée au style et à la pédagogie propres aux Latins, le professeur Joseph Ratzinger a su faire ressortir la vérité du contact des rois de la terre avec le Roi des rois bien qu’il fût un bébé. «En entrant dans la maison, ils virent l’Enfant, avec Marie sa Mère»: le Pape montre combien le cheminement extérieur de ces chercheurs de Dieu qu’ils viennent de trouver, les ouvre sur un cheminement intérieur encore beaucoup plus méritoire, déconcertant et étonnant. Ce roi est enfoui dans la petitesse, l’humilité, l’impuissance apparente; enveloppé dans la douceur plus que dans des langes; rayonnant d’une paix que tous les princes réunis ne sauraient donner. «Et, tombant à genoux, ils se prosternèrent devant lui»: en L’adorant, ils doivent changer leurs idées sur Lui, sur le pouvoir, le monde et eux-mêmes. Cette adoration ne les diminue pas, au contraire. Comme l’a dit le Cardinal Meisner, «l’adoration à genoux ne rend pas l’homme plus petit, mais elle le grandit, car elle l’élève à la hauteur des yeux de Dieu». Leurs offrandes corroborent les prophéties de l’Ancien Testament: Jésus est roi, prêtre et rédempteur. Sa manière de gouverner les âmes est aux antipodes du gouvernement des hommes par les potentats. «Ils partirent par un autre chemin»: à son contact, ils comprennent qu’il faut se mettre à son service, qui consiste à se donner, à «agir selon la vérité, le droit, la bonté, le pardon, la miséricorde». En un mot, Jésus irradie la sainteté. Et c’est elle qui doit changer, révolutionner le monde: «C’est de Dieu seul que vient la vraie révolution qui est la conversion des cœurs.»
L’adoration d’il y a deux mille ans n’a pas de raison de changer, le Christ est éternel: «il ne s’agit pas d’une histoire lointaine, mais d’une présence. Ici, dans la sainte Hostie, Il est devant nous et au milieu de nous. Il nous invite, nous aussi, au pèlerinage intérieur qui s’appelle adoration. Mettons-nous en route et demandons-lui de nous guider. Amen.»
La soirée s’achève sur cette adoration silencieuse, au cœur de l’éternité du Dieu fait homme.

La messe conclusive: l’exaltation de l’Eucharistie

La messe de clôture était une conclusion anticipée de l’Année eucharistique en même temps qu’une préface au Synode d’octobre. Devant la foule juvénile et les caméras qui sont les yeux du monde, le nouveau Pape a prononcé — comme on s’y attendait — une magistrale homélie sur l’Eucharistie. Magistrale parce qu’il s’agissait d’un maître en la matière, un morceau d’anthologie théologique. Avec inspiration, clarté et précision, il a défini le don d’Amour et de Vie qu’est le sacrement de l’Eucharistie, tout autant que sa finalité. Grand connaisseur des Ecritures, Benoît XVI a su lier les deux testaments, l’un annonciateur, l’autre «réalisateur» de l’Eucharistie: «dans sa prière à son Père, il suit les rites d’Israël, et, en célébrant la Cène pascale d’Israël, non seulement il accomplit la libération de son Peuple en évoquant implicitement la Loi et les Prophètes: «Ceci est mon Corps donné pour vous en sacrifice, ce calice est la Nouvelle Alliance en mon sang», mais, ce qui est nouveau, il remercie son Père (eukaristia) pour sa propre exaltation qui se réalisera par la Croix et la Résurrection». Le don de Lui-même est l’acte d’amour «la transformation substantielle qui visait à faire naître un processus de transformations dont le terme est la transformation du monde jusqu’à ce que Dieu soit tout en tous. La Cène, qui anticipe la Croix «réalise l’acte central de transformation seul en mesure de changer le monde: la violence se transforme en amour et donc la mort en vie. La mort est blessée, dépassée, et ne peut avoir le dernier mot; c’est la victoire de l’amour sur la haine et la mort. Tous les autres changements sont superficiels» et sont subordonnés à cette «explosion intime du bien qui vainc le mal». «Cette transformation initiale entraîne donc toutes les autres» jusqu’à notre conversion, notre immersion en Dieu, car «l’adoration est union au Tout Autre. Sa dynamique nous pénètre, nous change, s’étend de proche en proche au monde entier pour que son amour devienne la dominante de la terre.» Telle est «cette heure pascale», centre et moteur du monde. Nous pouvons y entrer, grâce à la Parole (le Christ est le Verbe incarné et sacrifié); «parole de pouvoir qu’est la prière eucharistique» (la parole engendre ce qu’elle dit). Cette parole, cette heure enclenchent le processus des transformations de Jésus à nous et de nous au monde. «C’est l’heure où l’amour est vainqueur, une bénédiction (eucharistia en grec, beracha en hébreu). L’Eucharistie doit donc devenir le centre de notre vie», de chaque vie, pour renouveler le monde; «le jour du commencement de la création devenant le jour de son renouvellement. Création et rédemption vont ensemble».
Telle a été la substance si profonde et si vraie de cette homélie, catéchèse des catéchèses des JMJ.
A l’issue de la cérémonie, le Pape a salué largement l’immense assemblée, et après l’Angélus, annoncé la prochaine rencontre, à Sydney en 2008, la confiant à «la Mère de Dieu, qui a pris la direction de la Journée Mondiale de la Jeunesse».
Désormais, avec Jésus pour viatique, Marie pour mère et guide, les saints pour frères, les Jeunes pouvaient repartir à cette «conquête» du monde à laquelle Pierre les a à nouveau invités, sous la motion du Saint-Esprit: «Laissez-vous enflammer par le feu de l’Esprit et qu’une nouvelle Pentecôte renouvelle l’Eglise». Ce que seule une nouvelle Jeunesse peut réaliser avec Eux tous.

Bernard BALAYN

Notes:
1. Mgr Francis Kohn, responsable de la section Jeunes au Conseil pontifical pour les laïcs; ancien chapelain à Paray-le-Monial.
2. Mgr Stanislaw Rylko (Polonais), Président du Conseil pontifical pour les Laïcs, dont dépend l’organisation des JMJ.
3. On peut lire dans mon livre: «Jean Paul II le Grand, Prophète du IIIe millénaire», l’histoire des JMJ.

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