Jean Paul II le Grand: l’héritage

Bernard Balayn

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«Nous nous remettons à son intercession pour conserver intact et vivant parmi nous son précieux héritage de foi et d’amour». Cardinal C. Ruini, Vicaire de Rome

Un pontificat, unique en ampleur et en profondeur, vient de s’éteindre. Il faudra des années pour en saisir la portée et en vivre le contenu, des décennies pour assimiler son enseignement, car Jean Paul II a bien été un prophète. Mais il est déjà possible de dégager les principales lignes de force qui concluent deux millénaires de christianisme intense, et qui ouvrent le troisième sur d’heureuses perspectives, grâce à son action et l’aide maternelle de Marie, dont il a été le Totus Tuus.

Force sera de reconnaître — on le fait déjà — que Jean Paul II fait partie de la lignée des grands papes de l’histoire de l’Eglise, et même des plus grands saints. Son engagement personnel absolu n’y est pas pour peu. Entrons dans cet héritage exceptionnel qui s’impose non seulement à l’Eglise, mais à la terre entière.

L’héritier de la Pologne

Karol Wojtyla a dit à bien des reprises ce qu’il devait à son terroir et à son histoire, ce qui a conditionné son devenir. C’est un homme pétri de mémoire et de gratitude pour ceux qui l’ont «fait».
La Pologne, séculairement meurtrie, lui a enseigné l’humilité, la patience, l’espérance, l’amour de sa terre, dont il parle avec passion jusque dans son dernier livre: Mémoire et identité. Karol sera un homme des racines, sans quoi l’homme est un fétu de paille.
Il a beaucoup reçu de sa famille: la gratitude pour la maternité, le respect pour la femme, la rectitude morale et le sens du service hérités de son père officier et de son frère médecin; de sa sœur, bébé tôt disparu, il acquiert à tout jamais le culte de la vie et l’amour de l’enfance.
De ses prêtres, puis de ses supérieurs — du Père Figlewitz au Cardinal Sapieha — il retire le sens de l’abnégation, du sacré, du dévouement.
La guerre, ajoutée à toutes les disparitions familiales qui l’ont rendu orphelin, lui inspire la douleur et une immense compassion pour autrui. Il est ce jeune homme au cœur plus large que ses épaules qui sauve en 1945 une adolescente juive sortie exsangue d’un camp de concentration, Elisabeth Tzirer.
De son expérience sacerdotale, épiscopale et cardinalice, il acquiert — surtout au moment du Concile — l’expérience irremplaçable de l’Eglise; celle-ci est devenue, après la Vierge Marie, comme sa troisième mère. De cette mère, il retire un suc qui innervera de plus en plus intensément son action pastorale, au point que Paul VI en fera comme son dauphin.

L’héritage spirituel et moral de Jean Paul II

Son magistère doctrinal est l’héritage prioritaire par rapport à sa mission de Pasteur universel. Il est considérable, tant par sa densité que par son caractère «lumineux» (G. Galassi, doyen des ambassadeurs), son engagement pour l’œcuménisme, et plus encore pour la réévangélisation.
A peine arrivé, le nouveau Pape poursuit l’aggiornamento du Concile et la réforme de Paul VI en ce qui concerne les organes et la vie de l’Eglise. Il restructure la Curie, ajoutant ou refondant des dicastères, créant des Conseils pontificaux; il rénove et multiplie les divers synodes et consistoires, dont ceux des cardinaux, modernise le droit canon, humanise les visites ad limina. Tout en gardant la main ferme sur le gouvernement de l’Eglise, il en décentralise et démocratise les rouages, afin de l’adapter à notre temps. Lui-même adopte des allures simples et cordiales (finie la sedia!), ouvrant les portes du Vatican comme celles de son cœur.
Il porte le Magistère de l’Eglise à son apogée, publiant à lui seul plus que ses prédécesseurs réunis, un «ruissellement doctrinal» (A. Frossard): un fleuve ininterrompu d’encycliques (14), de Lettres, Exhortations et Constitutions apostoliques et autres Instructions, sans parler de sa catéchèse hebdomadaire, de ses homélies et discours innombrables. Il traite de tous les sujets doctrinaux, ne laissant rien dans l’ombre, affrontant toutes les erreurs, les doutes, les relativismes. Il apparaît ainsi comme le «maître de vérité», ne cessant d’exhorter les évêques à la promouvoir partout avec foi et insistance.
Cette Vérité, il l’expose dans son Catéchisme Catholique, œuvre maîtresse du pontificat.
Joignant le geste à la parole, il prend son bâton de pèlerin et devient sur les pas de saint Paul et de Paul VI le plus grand missionnaire de l’Eglise, sillonnant toute la terre en 104 voyages apostoliques, sans compter ses courses à travers l’Italie, et ses visites à ses quelque 300 paroisses diocésaines. Après 2000, usé par la maladie, il n’a d’autre moyen que de les faire venir à lui, salle Paul VI. Ces marathons harassants lui permettent, outre d’aérer le Vatican et de s’informer sur place, d’entamer surtout la réévangélisation, leitmotiv capital de son fécond pontificat.
Jean Paul II aura eu le mérite d’intensifier l’ouverture œcuménique de ses deux prédécesseurs. Il n’a cessé de tendre la main aux autres religions chrétiennes. D’énormes progrès ont eu lieu, dans les discussions comme dans les attitudes, malgré certaines résistances (le Patriarcat russe). Le Dialogue interreligieux a permis d’accentuer la réconciliation avec le Judaïsme et de permettre la concertation avec l’Islam, dont l’extension en Europe est inquiétante. Le Saint-Père n’a pu enrayer l’essor des sectes, tant en Amérique Latine qu’en Afrique. Les clergés locaux devront se mobiliser davantage.
Ajoutant à sa formation théologique ses dons de philosophe, il promeut l’éthique au rang que nécessite une humanité profondément ébranlée dans ses bases morales. Avec une ardeur et une ténacité hardies, il proclame l’évangile des valeurs, à commencer par la vie, dont il se fait le chantre inlassable, la vie, toujours la vie, depuis la gestation jusqu’au seuil de la mort: «Il y a conjuration contre la vie. [Or] La vie est un don sacré dont nul ne peut se faire le maître.» Son expérience personnelle et nationale l’a convaincu autant que l’Evangile de la nécessité d’éradiquer la culture de mort par l’«Evangelium vitae». Dans cette optique, il use de toute son expérience pastorale antérieure (actes et écrits) pour soutenir par monts et par vaux la Famille et le mariage comme dons de Dieu afin de lutter contre les fléaux déliquescents de notre temps, de donner une espérance aux jeunes et de sauver notre génération. Il crée à cette intention le Conseil pontifical de la Famille et l’Académie pour la Vie, dont il nomme le Professeur J. Lejeune premier président. Ses rencontres avec les Familles, à Rome comme à Rio ou ailleurs, ses exhortations, parfois vigoureuses, pour la défense de la vie, sont devenues légendaires. Dans ses interventions, il a montré avec une lucidité venue de l’Esprit-Saint, combien les puissants, au nom de leur domination et de leur avidité, entravaient diaboliquement la vie, menaçant contre ses propres intérêts l’avenir de la société humaine tout entière.
Parmi les valeurs à exalter figure justement la Civilisation. Esprit pétillant et pétri de culture, il en a fixé le programme pontifical lors de son inoubliable Discours à l’Unesco (1980); le Pape s’intéresse à toutes les questions en cours, au sein d’un Conseil réaménagé, s’interrogeant sur les problèmes actuels, recevant savants et chercheurs, ordonnant des enquêtes (l’Inquisition), réhabilitant des savants (Galilée), ou confirmant leurs découvertes (Copernic). Il donne ainsi l’avis de l’Eglise sur les grandes questions ayant trait à notre civilisation, de la génétique à l’environnement, exaltant la science, mais jamais sans la conscience, comme disait Rabelais. La canonisation d’Edith Stein est une autre illustration de la sollicitude de Jean Paul II pour la Science. Au sommet, il s’efforce d’inculturer l’Evangile, en «l’exprimant dans le vécu quotidien selon le génie propre des cultures» (J. P. II), et d’évangéliser la culture en la pénétrant des principes divins et moraux. Cette question est si importante pour lui «qu’il y va de l’avenir de l’humanité».
Lui-même continue à écrire des ouvrages, reçoit des personnalités culturelles, crée l’Académie pontificale des Sciences sociales, désigne ses représentants — pas seulement masculins — aux délégations du Saint-Siège (Marie-Ann Glendon à la Conférence du Caire sur les Femmes). Il se soucie de l’Art, faisant rénover la Chapelle Sixtine, visitant les admirables mosaïques de Ravenne, sous la conduite de son ami André Frossard.

L’amour pour l’homme: «Je serai le témoin de l’amour universel» (20.10.1978)

Sa sollicitude pour l’homme

Dès le début du pontificat, il a fait cette promesse, et l’a admirablement tenue. Au cœur de son pastorat, Jean Paul II laisse donc l’héritage essentiel, celui d’un pasteur inébranlable et infatigable au service de l’homme, se souvenant à chaque instant que celui-ci est unique dans sa dignité et dans sa destinée, qu’il est si important aux yeux de Dieu qu’Il a envoyé son Fils pour le sauver. Toute sa formation, ses recherches, sa quête du prochain, son histoire, son orientation pastorale, le portent à ce qu’il appelle l’étude de l’anthropologie, ou science de l’humain, et, au delà, dans la perspective évangélique, à la quête du prochain. Pour lui, plus encore que pour Térence «Rien de ce qui est humain ne lui a été étranger». De cette puissance d’amour, des images fortes resteront gravées dans les mémoires.
Il défend la personne humaine contre toutes ses menaces, individuelles ou collectives, à tous les niveaux, dans toutes les situations, se battant pour un monde fraternel, juste, pacifique. Depuis la chaire de Rome, aux enceintes internationales et aux quatre coins du monde, il exprime l’Evangile en actes, se penchant sur tant de misères, adjurant les puissants de partager avec le Tiers Monde. On le revoit dans les favelas du Brésil, consolant une fillette pauvre, un garçon qui vient se blottir dans son manteau; écouter, dans un pays andin, un ouvrier plaidant en larmes la condition de travail inhumaine de ses frères; en Afrique, pénétrer dans une case de famille misérable, et créer pour le Sahel une Fondation de secours («L’appel de Ouagadougou»); on le voit, au Cambodge, ordonner prêtre un réfugié des camps communistes. Il sait que les souffrances du présent plongent leurs racines dans les fautes du passé: à l’île de Gorée, il déplore l’esclavage ancien; à Jérusalem, au mémorial de Yad Vashem, il évoque l’holocauste juif; devant le Mur des Lamentations, il demande pardon pour les erreurs des chrétiens eux-mêmes. Tout a commencé, quand, pendant la guerre, il secourait les victimes, portant dans ses bras E. Tzirer, et lorsque, vingt ans plus tard, l’évêque Wojtyla stimulera la lettre de pardon de l’Episcopat polonais auprès de ses confrères allemands, ouvrant la porte à la réconciliation.
Tout le long de son pontificat, on l’a vu aller au-devant de chaque homme, de toutes les foules, jusqu’à 5 millions à Manille, écoutant, dialoguant, conseillant, réconfortant, consolant, depuis les enfants jusqu’aux malades (l’enfant au Sida à Los Angeles), des séminaristes aux détenus (son assassin Ali Agça, visité et repardonné dans sa prison). Il n’a exclu personne de son amour. Il a passé son temps à prier et à aimer. Dans ce marathon de l’amour, il a rencontré une auxiliaire providentielle digne de lui, Mère Teresa, qu’il a béatifiée peu après sa mort. D’audiences particulières en rassemblements ecclésiaux et mondiaux, il a rencontré des centaines de millions de personnes, relayé par la télévision pour ceux qui ne pouvaient aller jusqu’à lui. Rares sont ceux qui l’ont refusé; mais, comme on l’a dit, aujourd’hui, plus présent que jamais, il peut se rendre comme il veut en Russie, en Chine ou au Vietnam. Rien ne peut barrer la route à l’Amour. Mais à l’amour dans la Vérité.

La diplomatie au service de l’homme

C’est pour cela qu’il avait dit, au début de son pontificat: «Comme chrétien, plus encore comme Pape, je suis, je serai le témoin de l’amour universel»! Sans qu’il y ait de césure, il a transposé sa charité évangélique à l’échelon de la société internationale. Sans intervenir dans les affaires intérieures des Etats, il s’est souvenu qu’il est un souverain, dirigeant l’Etat du Saint-Siège, et, qu’en vertu de sa sollicitude pour l’humanité, il devait non seulement veiller aux affaires ecclésiales des nations chrétiennes, mais encore coopérer à la vie internationale pour entretenir la concorde et les valeurs éthiques, bases incontournables du bonheur des peuples. C’est l’une des raisons de ses incessants voyages.
Cardinal extrait de l’Est, il affirme très vite qu’il n’y a plus d’Eglise du silence; que, désormais, il parle. De fait, aucun Pape en tant que tel n’a autant proclamé la vérité sur Dieu (le kérygme) et sur l’homme. Parti aussi pour le combat inévitable de la cité terrestre, il l’a d’abord concentré vers l’enfer communiste proche, celui de l’Europe orientale; à l’aide de divers moyens, au centre desquels figure la grâce miséricordieuse de Fatima, il a hautement participé à la chute du système athée, réussissant là où nul ne savait comment et quand on pourrait y arriver (1989-90). Au passage, il libère son pays et fait tomber l’odieux Mur de Berlin et le sinistre Rideau de Fer. Fort de la promesse de la Dame du Rosaire, il a commencé la fameuse conversion de la Russie, mais ce n’est pas lui qui en verra les fruits; et même s’il a pu desserrer quelque peu l’étau castriste, il n’a pas pu ouvrir la gueule du dragon chinois. Marie se réserve le dernier grand ennemi de son Fils, réfugié au «désert» avec Elle.
Européen convaincu, il a milité ardemment pour faire reconnaître les racines chrétiennes de l’Europe. Du haut du ciel, il veillera sur notre continent.
Etant donné sa fougue, sa perspicacité et son impartialité, il a été choisi à maintes reprises comme arbitre dans les conflits internationaux, bénéficiant du grand appel de Paul VI («Plus jamais la guerre!»), et de ses propres interventions à l’ONU et ailleurs. Ainsi a-t-il fait la paix entre le Chili et l’Argentine, poursuivant sans relâche ses médiations, comme encore entre Israël et l’Autorité palestinienne.
Grâce à ses réceptions, ses voyages, son action, ses spécialistes, il a considérablement étendu le champ de l’activité diplomatique du Saint-Siège, celui-ci étant conforté dans sa représentation à l’ONU et à Genève, au fur et à mesure de l’aura grandissante du Pape; de 1978 à 2005, il a fait passer le nombre des nonciatures de 85 à 176 (sur 192 Etats)!, créant des liens officiels avec la Russie, les USA ou Israël, exploits sans précédents. Le temps est loin où, en 1906, il n’y avait que 2 ambassadeurs accrédités auprès du Saint-Siège. Il a rencontré, dans la «Maison commune» du Vatican ou à l’extérieur, une foule de chefs d’Etat de tous horizons (dont les plus grands ou les plus inattendus: Gorbatchev, Castro ou Arafat) et de gouvernements, de personnalités politiques, d’ambassadeurs, envoyés divers.

L’héritage de la paternité

Avec le réflexe paternel, nous entrons dans le secret et le joyau de la personnalité charismatique et profonde de Karol Wojtyla.
La paternité divine englobe toutes les faces de l’Amour. Celle du Saint-Père en est la saisissante image; elle a fait resplendir sur notre terre enténébrée un rayon puissant de la Lumière divine. En effet, comme dans la magnifique parabole de l’enfant prodigue, plus l’homme s’éloigne de son père, plus il en a besoin et plus elle permet au père de transcender sa paternité. Ainsi, Jean Paul II a pu étendre au monde entier la stature inégalable de sa bonté. La privation précoce de toutes ses affections terrestres l’a vite plongé dans l’océan de l’amour.
A partir de son expérience de catéchiste de paroisse, puis d’aumônier estudiantin; à travers la mise en acte de son enseignement dans ses actions caritatives, Jean Paul II a inauguré toutes les faces de sa paternité, envers la jeunesse d’abord. Il a dit lui-même (dans ses poèmes et ses livres) que cette paternité s’était développée auprès de ses étudiants lors de ses cours universitaires. Sur le terrain, au sens propre, les randonnées montagnardes ou lacustres (jusqu’en 1977) ont emmené vers les cimes morales et spirituelles ses jeunes amis. C’est de là que sont nées en fait les célèbres Journées mondiales de la Jeunesse. Nées officiellement en 1985, poursuivies jusqu’au seuil de Cologne (les XXes), elles sont les rendez-vous du Père commun avec l’une des portions les plus précieuses de ses enfants, celle sur laquelle il se repose pour l’avenir de l’Eglise. «L’avenir du monde brille dans vos yeux!» leur confie-t-il en 1987; «Vous êtes mon espérance» (Paris); «Vous êtes mon cœur et ma couronne…; vous devez mettre le feu au monde entier!» (Tor Vergata.)…
Les jeunes le lui ont bien rendu. Frossard le lui avait dit: «Saint-Père, vous les emmènerez où vous voudrez!» Et il n’avait pas craint de lui répondre: «Je le crois!»
Il y avait un va-et-vient incessant, une secrète complicité d’amour entre eux et lui, un arc électrique que l’âge augmentait au lieu d’affaiblir, une osmose spirituelle profonde. Ils se reconnaissaient en lui et lui en eux, et ils l’appellent leur père. Les jeunes se réchauffaient en sa présence et buvaient son enseignement, car ils sentaient qu’à la différence de trop d’adultes mensongers, lui les aimait. Et à leur contact, tandis que la maladie gagnait, leur affection le galvanisait. Qui n’a vu l’image sublime de cette jeune fille lui faisant adresse d’hommage et lui disant: «Tu es Abba, notre papa!» Et elle de se mettre à genoux devant lui, et lui, après l’avoir longtemps écoutée, prendre sa tête contre son sein paternel. C’est pourquoi Frédérique Hébrard a pu écrire: «Mai 1968 a comme détruit la paternité, cependant, les JMJ de 1997 l’ont fait retrouver en la personne de Jean Paul II.» Et, la veille au soir de sa mort, ils étaient là, fidèles, à l’ultime rendez-vous, priant le rosaire sur la Place Saint-Pierre. Informé, l’auguste moribond a fait savoir: «Je vous ai cherchés. A présent, vous êtes venus à moi. Et je vous remercie! Merci à Toi, Père!»
Cette paternité n’est pas isolée. Elle a gagné de proche en proche pour ainsi dire tous les hommes, au point que, d’un bout de la terre à l’autre, chacun dit en ces jours: «Nous avons perdu notre père, nous sommes orphelins. Nous ne pouvons pas exprimer ce que nous ressentons.»
Ami, frère et père des travailleurs; aîné et père des prêtres, des évêques et des cardinaux; âgé, souffrant et titubant, et cependant, à Lourdes, encore père des malades: oui, Jean Paul II a accompli jusqu’au bout une extraordinaire paternité des peuples. Et comme tout père, il a bien été le serviteur de son prochain, faisant honneur à son titre de «Serviteur des serviteurs de Dieu le Père».

Un grand de l’Eglise.
Le père saint.

En effet, le monde l’a presque canonisé. Les banderoles polonaises du jour des obsèques: «Santo subito!» en disent long. Porté par sa consécration à la Vierge de Czestochowa, et par la force de l’Esprit-Saint, il nous lègue un patrimoine personnel d’une rarissime qualité humaine et spirituelle, même dans l’histoire de l’Eglise.
Conduit par Marie et son Epoux mystique, il a été et s’est laissé préparer par eux, tout au long de sa vie, de sorte que son pontificat est dans la mouvance de sa vie antérieure. C’est sans doute la première et la principale chose à dire sur sa valeur de chrétien. Le Curé d’Ars disait que les âmes les plus saintes sont celles qui se laissent conduire par le Saint-Esprit.
A sa docilité, il a joint le vécu de sa consécration à Marie, donation expérimentée lors de l’attentat du 13 mai 1981. Convaincu qu’il survivrait, il répétait néanmoins sur le chemin de Gemelli: «Ma Mère, ma Mère!»
Il nous laisse le portrait d’un homme à l’équilibre, à la force d’âme, à l’unité intérieure que rien n’a pu entamer. Il était le roc, assis sur une foi inébranlable, une intelligence, un discernement et une sûreté de jugement fermes et sereins.
C’était un homme très intérieur et profondément mystique, comme en témoignent ses poésies, et surtout sa prière, intense, quasi permanente, «géographique», comme il disait. Avec sa pensée, toujours en éveil, et son oraison, il embrassait, pour ainsi dire, tous les problèmes de l’Eglise et du monde. Il nous lègue une piété éclairée, exemplaire, où Marie, très vénérée, est bien subordonnée au Christ, très adoré. Le Saint-Père a couronné son pontificat en partant durant l’Année eucharistique.
En même temps, il a réussi l’art difficile d’être réaliste par rapport aux hommes et aux choses, de sorte qu’au total, on avait l’impression que rien ne lui échappait.
Face aux durs et grandissants combats de sa vie, il a fait preuve d’un courage également admiré par tous. Il a vécu à la lettre son exhortation initiale: «N’ayez pas peur!».
Ce qui a aussi frappé nos contemporains, c’est son aptitude à accomplir ce qu’il disait. Prêcher et laisser faire par les autres est facile et étrangement démissionnaire. Mais lui mettait en pratique ce qu’il préconisait. Ce n’était pas plus aisé à faire dans l’Eglise actuelle que pendant la Pologne communiste ou durant la guerre. Etre et non pas avoir! Il s’est totalement renoncé, a tout donné, s’est consumé. Dans son triple cercueil, le Père saint n’a rien emporté des misères d’ici-bas, mais plutôt une richesse invisible pour l’homme, trésor pour Dieu: sa sainteté.
Il a été un pèlerin, un chemin, une étoile. Tout à la fois veilleur et passeur, il a guidé son peuple pour le faire accéder, comme lui, sur l’autre rive.
Ses menues imperfections — nul n’est parfait — n’enlèvent rien à sa grandeur. L’opinion internationale, presque unanime, a enfin montré combien il a dépassé de haut le reste des mortels.
Seuls des esprits chagrins ou opposés à la foi peuvent taxer ceux qui ont aimé ce Pontife hors du commun, d’excessifs ou de termes incongrus.

Le legs sacerdotal pour une Eglise renouvelée

Le Saint-Père a voulu être fondamentalement prêtre: être au service de Dieu et des hommes. Pour ce faire, voyant sa générosité, ses aptitudes et les besoins, Jésus a désiré lui octroyer le sacerdoce plénier: «Pais mes brebis…». Une générosité, un service ordonnés à l’amour: «M’aimes-tu? Oui? alors, pais mes brebis».
Pour accomplir sa mission de Pasteur universel, le prêtre Jean Paul II a utilisé deux moyens capitaux: l’ouverture et la souffrance.
Il a proclamé d’emblée: «Ouvrez toutes grandes les portes au Christ!». Parti au-devant des hommes, il a lui-même ouvert le plus de portes possible, se présentant comme un pasteur accueillant et bienveillant. Ferme et intransigeant sur la Vérité (il l’a reçue en dépôt et ne pouvait y toucher), il a ménagé de son mieux les personnes, par une charité que nul n’a pu démentir sérieusement. Beaucoup ont saisi l’invitation à entrer dans le bercail et laisser faire Jésus, mais il est certain que le monde n’a pas répondu suffisamment à l’appel du Vicaire du Christ, malgré sa parole inspirée et sa sainteté de vie et de vocation.
Pourtant, il a réitéré inlassablement ses appels à l’unité («Serrez-vous autour de moi!»), à l’obéissance («Laissez-vous emporter par le Christ!»), à la ferveur («Soyez des saints!»). Mais il ne pouvait le faire tout seul. Les fidèles ont aussi besoin de l’exemple des prêtres et des évêques, afin que comme l’a dit maintes fois Jean Paul II, ils «soient [comme lui] exemples de sainteté», des émules de leurs devanciers, tels les missionnaires martyrs de la foi. Et nous rejoignons là l’un des mystères révélés de Fatima: l’exemple des martyrs du XXe s. pour la vérité, dans les pays marxistes par exemple.
Lors de la veillée à la cathédrale de Saint-Jean-de-Latran, le vendredi des obsèques du Pape, un jeune séminariste, en se tournant vers un portrait du Saint-Père, a adjuré les pasteurs de ne pas baisser la garde et d’imiter le saint Pontife. «Ce n’est qu’à cette condition, a-t-il précisé, que le Clergé d’occident se relèvera.»
En effet, le Saint-Père est allé aussi loin qu’il le pouvait. En disant qu’il a tout donné, cela signifie qu’il a offert le long et le douloureux calvaire décrit par le secret de Fatima. Depuis 1994, il parle de «L’Evangile de la souffrance». Jésus a plus sauvé par sa croix que par ses paroles. Jean Paul II l’a compris, et s’est effacé et est mort dans le silence.
Son sacrifice comme sa personne devaient s’identifier au Christ, Prêtre et Victime. En cette Année eucharistique, il ne pouvait faire un plus grand signe. Il a suivi d’une manière non sanglante mais réelle la sentence de saint Stanislas: «Ma parole ne t’a pas converti? mon sang te convertira!». Toute mort est gage de résurrection. Plus le martyre est grand, plus la résurrection sera glorieuse.
Rendons grâce à Dieu pour la mission héroïque du Pape; rendons grâce pour son martyre. Prions pour que le nouveau Pontife imite son exemple et s’engage fidèlement dans le sillon ouvert par Jean Paul II le Grand1, Prophète du troisième millénaire, afin que vienne sans tarder le triomphe promis à Fatima.

Bernard Balayn

Note:
1. Depuis sa mort, les prélats de l’Eglise ne cessent de qualifier le Pape de «grand». C’est d’abord le Card. Sodano, le 3 avril; dans son homélie, il l’appelle «Jean Paul II le Grand». Le samedi 16, le Card. Medina Estevez, affirme devant les cardinaux: «Jean Paul II le Grand, comme on l’appelle maintenant». Nous l’avions appelé «grand», de son vivant, devant lui, avec le card. Etsou, en lui remettant l’ouvrage que l’on sait. Il avait souri, avec quelques paroles d’humour.

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