Le 24 mars dernier, le Saint-Père a reçu le prix international extraordinaire Charlemagne, des mains du maire d’Aix-la-Chapelle, l’illustre «capitale» du premier empereur résolument chrétien d’Occident. C’était la juste récompense de Jean Paul II pour son engagement incessant et ardent au service de l’Europe chrétienne, à la veille du nouvel élargissement de l’Union Européenne, non moins qu’un vif encouragement à favoriser en son sein la reconnaissance de ses racines chrétiennes, afin que Dieu la bénisse et la rende féconde.
Il est utile de considérer ce que signifie cet honneur accordé au Patriarche d’Occident, à travers l’œuvre précoce et inégalable accomplie par le Princeps d’alors.
Que signifient les «racines chrétiennes» de l’Europe?
Il s’agit de l’héritage chrétien européen issu des mondes grec et gallo-romain évangélisés, puis des premiers peuples barbares baptisés, tels que les Francs mérovingiens et les Goths. Ce legs nous vient de l’ensemencement catholique originel opéré par les premiers missionnaires et le monachisme venus d’Asie, enracinement favorisé par les papes initiaux, tous martyrs, et la prise en mains des peuples par des chefs chrétiens, tels que les empereurs byzantins (ex. Justinien) et les premiers rois barbares d’Occident convertis.
Car, si l’Eglise byzantine reste assez stable, celle de l’Occident est en pleine gestation, après la débâcle de l’Empire romain longtemps païen, et la pénible installation de ses vainqueurs, les barbares, dont, par définition, il fallait faire l’instruction et l’éducation. C’est là qu’allait être lumineuse la parole évangélique: «Les derniers seront les premiers».
Ces racines sont celles de la foi, qui ont permis à l’Europe de garder l’unité supérieure de la spiritualité évangélique au milieu de bien des dangers, jusqu’à la brisure fatale de 1789, d’où sortent les grands maux actuels. Valeurs qui ont inspiré l’équilibre moral des sociétés certes non exempt d’inégalités et d’injustices , la conduite des nations devenues toutes chrétiennes en l’an mil, et enfin, les richesses de la culture, largement ordonnées au christianisme, comme en témoignent l’érudition littéraire et les chefs-d’œuvre artistiques tels que l’architecture romane et gothique.
Tels sont les fameux fondements chrétiens, les «repères» dont nous sommes bénéficiaires et responsables depuis un millénaire et demi. En effet, vers l’an 500 (avènement de Clovis: 511), face à l’empire byzantin en passe de décadence et à la menace de l’Islam dominateur, seule l’Eglise enracinée en Europe occidentale paraît susceptible de relever le flambeau abandonné par Constantin et Théodose, les empereurs romains convertis trop tardifs.
C’est alors qu’entre en scène la royauté franque, prototype de la conversion progressive des autres barbares, avec les premiers chefs mérovingiens et carolingiens: Clovis, premier roi baptisé, puis Pépin le Bref, premier roi sacré, père de Charlemagne.
Charlemagne, le fondateur de l’Europe chrétienne
Celui-ci (768-814), certes, n’a pas tout fait. Il doit beaucoup à ses prédécesseurs immédiats ou lointains (de Pépin à Constantin, en passant par Justinien). Mais il se trouve parvenu à un tournant capital de l’histoire de l’Europe: triple héritier d’un peuple choisi par Dieu, d’une hérédité princière et sacrée, d’une idée et d’une continuité chrétiennes, il se sent peu à peu investi d’une mission spécifique, enraciner, fortifier, étendre le christianisme, à la fois comme prince chrétien et auxiliaire du Pape de Rome, dont l’autorité était alors encore peu assurée. Au carrefour de la latinité, de la Papauté qui en a pris le relais, du byzantinisme et de la barbarie, Charlemagne a le devoir de gérer ces réalités et de conduire les peuples occidentaux, dociles, remuants ou opposants, vers la vérité jadis entrevue par Constantin: la Croix. Autrement dit, pour la deuxième fois en Occident, ici au Carolingien, la Providence offre une vocation européenne: «fédérer» les peuples dont il sera l’animateur ou le conquérant, autour du Christ. Cette vocation se fera avec le Pape, tous deux ayant besoin l’un de l’autre.
L’oeuvre de Charles a un but unique, mais varié dans ses composantes.
Elle repose d’abord sur ses convictions, à toute épreuve. Deux témoins majeurs nous renseignent sur sa personne: l’historien Eginhard et surtout le moine lettré, confident du Prince, Alcuin. Ils nous décrivent un personnage profondément spirituel en dépit de ses écarts de conduite domestique , pratique aussi, doté d’un équilibre et d’un bon sens robustes. Il est tout orienté vers l’exaltation de la gloire du christianisme et se veut serviteur de la sainte Eglise et protecteur de son Vicaire, le Pape.
Il envisage l’extension de ses possessions plus au titre de domaine chrétien que de patrimoine personnel. D’où ses campagnes contre les récalcitrants: Lombards, Sarrasins, Scandinaves, et surtout les Saxons, qu’il dompte par de véritables croisades. Il l’a fait par la force, ce qui est conforme aux mœurs du temps, en l’absence de diplomatie et de moyens de communication, la prière des moines ne faisant pas tout, d’autant plus que nombre de ses guerres sont défensives, comme son expédition contre les Maures d’Espagne.
Politique qui lui permet d’assurer et d’élargir la Chrétienté sous l’autorité spirituelle du Souverain Pontife, lequel se trouve dégagé de la redoutée pression lombarde venue de la Ravenne ex-byzantine; Pape qu’il rassure en lui confirmant la donation faite par son père en 756, celle des Etats pontificaux, qui devaient assurer sa défense, avec l’aide française, jusqu’en 1870, la France jouant dès lors son privilège de «Fille aînée de l’Eglise». Ses conquêtes lui font en même temps renforcer sa puissance temporelle, au milieu de ces peuples turbulents, étant toujours entendu qu’il identifie complètement la société civile et la société religieuse.
Cette poussée d’unité lui permet d’envisager la création d’un nouvel Empire, vraiment chrétien, création accomplie avec l’aide de Dieu, inspirateur de ses actes officiels. Déjà «Patrice des Romains», en se faisant couronner imperator romanum dans la Ville éternelle par le Pape Léon III, à Noël 800, il dépasse et transfigure l’Empire latin d’autrefois. Pour lui, la leçon de l’histoire est simple et limpide: avec le paganisme, tout se perd, tôt ou tard; avec le christianisme, les peuples ont tout à gagner. Charles fait dès lors figure de «grand», Karolus magnus, car, non seulement il domine l’Occident, le globe en main surmonté de la croix, mais il domine aussi l’Europe orientale, du fait de l’éclipse de l’autorité impériale byzantine, le pouvoir ayant été occulté par la pseudo-impératrice Irène. Il a, ainsi, sans le savoir, le lustre d’être comme le tuteur de tous les chrétiens unis dans la même foi catholique, avant que ne se déclare, en 1054, le fameux schisme orthodoxe de Constantinople. De plus, lorsque l’on considère les hommages reçus lors du couronnement, émanant par exemple du calife de Bagdad Haroun-al-Rachid, on prend conscience que le nouveau titre de Charles correspondait bien à ce nouvel état de fait selon lequel il s’assurait le condominium mundi avec le Souverain Pontife. Certes, ce dernier restait sous la tiare le maître spirituel de la chrétienté, mais Charlemagne, sans rivaliser avec lui, se voulait, sous le sceptre impérial, non seulement le protecteur mais encore l’inspirateur de la catholicité; il songeait plus à une unité morale et spirituelle de l’Europe qu’à l’ambition de la posséder pour elle-même. C’est bien cette haute leçon qu’a vue Jean Paul II, dont feraient bien de s’inspirer nos gouvernants européens.
Charles le Grand, empereur chrétien
Ainsi, l’illustre Justinien a trouvé en Charlemagne un digne et plus méritoire continuateur. Car, non seulement le nouvel empereur va travailler comme lui au service de l’Eglise à l’intérieur de ses vastes domaines, mais il va le faire la main dans la main avec le Pape (les Byzantins ayant tôt pris de plus en plus de distance avec lui). Cet aspect est important; il démontre que les Etats peuvent s’entendre avec la Papauté, tant que chacun reste à sa place et fait preuve de bonne volonté, aussi longtemps qu’ils reconnaissent la suprématie du spirituel sur le temporel. Sans doute que le zèle de Charles fut aux confins de la sphère vaticane, mais le Pape s’en accommoda du fait des éminents services rendus par l’empereur dans un Occident mal dégagé de la barbarie, et de sa dépendance des puissances laïques. Mais leur association, même maladroite, se complétait et fut efficace. Sans doute ce zèle de l’un et cette fragilité de l’autre conduiront-ils vite à la dérive certains successeurs: la naissance du gallicanisme en France, inauguré par Philippe le Bel, et non disparu aujourd’hui! et la fameuse théocratie pontificale sous un Innocent III. Mais tant que la modestie des moyens et des ambitions demeureront, l’équilibre constructeur régnera pour le plus grand profit de tous. Ainsi, à l’inverse d’un Louis XIV, potentat excommunié et, pire encore, d’une Révolution, meurtrière du Pape Pie VI, ou d’un Napoléon persécuteur de Pie VII, Charlemagne a ouvert la voie d’une harmonie de contact et de concertation, d’un espace de liberté, de ce subtil équilibre des initiatives et des pouvoirs permettant à chaque puissance de s’exercer positivement dans une attitude réciproque de respect.
Le zèle débordant de l’empereur prend donc sa source dans son sacre avec les saintes huiles et les onctions qui, pour des siècles, en fait une monarchie quasi sacerdotale, avec, pour corollaire, l’obligation (officium) d’accomplir, au nom de Dieu qui l’a choisi personnellement, son ministère propre (ministerium). Charles ne veut pas faillir à sa tâche et entend donc être pour le moins l’auxiliaire du Pape.
Dans cette optique, il se pose en veilleur et réformateur de l’Eglise impériale, usant des conciles nombreux et variés convoqués par lui à cette fin, conciles dont les décisions étaient complétées et rendues exécutoires par les capitulaires (règlements des assemblées du Prince), arrêts exécutés par le Clergé sous la surveillance des fameux missi dominici, enquêteurs mandatés mixtes, c’est-à-dire un laïc et un ecclésiastique (évêque ou abbé), avec rapports d’enquête. Docteur et même prédicateur, il surveille la rectitude de l’enseignement des grandes vérités du dogme, se servant également des conciles pour rejeter des attitudes ou des contenus hérétiques venus de l’Orient byzantin (…). Il demande que partout, les fidèles sachent le Pater et le Credo. Il s’affirme ainsi comme une sorte de garant et de théologien suprême de la chrétienté, presque au-delà des limites permises par le Pape. Il se veut même missionnaire par sa politique de conversions forcées chez les peuples soumis, évoquée plus haut. Excès d’ardeur qui auront leurs réactions et qui montrent que le prince doit suivre Pierre et non le dépasser. Mais aujourd’hui, les acteurs politiques suivent-ils le Pape?
Dans son souci d’une société ordonnée au Christ, Charlemagne s’attache à hiérarchiser ses composantes (théorie des «ordines»): l’Etat, sacralisé; le monde ecclésiastique, appuyé sur l’exemple de la vie monastique et canoniale; celui des défenseurs de la société (les soldats); le peuple. On est à une époque où, répétons-le, il n’y a pas de séparation entre le profane et le sacré; c’est le «modèle» de la Cité de Dieu de saint Augustin que les clercs essaient d’implanter. Le laïcisme négateur est pour plus tard.
L’action impériale de formation et de réforme débouche sur ce que l’on a appelé la «Renaissance carolingienne». Toujours au service prioritaire de la foi. Pour ce faire, Charlemagne attire de partout des lettrés (Alcuin, etc.) qui renouvellent ou approfondissent la culture religieuse. Il veille à l’intégrité des ordres monastiques, qui seront des foyers non seulement de prière, mais de civilisation: il songe à l’exemple du monachisme grec. Dans son gouvernement palatin, comme dans les comtés, il prend des conseillers et des exécutants instruits, qui ne pouvaient être que des clercs (tels l’archichapelain et le chancelier); il confie la création des écoles (plus morales que pratiques) aux églises et aux monastères. Quant à l’art, s’il ne peut rivaliser avec les byzantins (Constantinople, Ravenne), Charles s’inspire de leur architecture religieuse (d’où viendra l’art roman), en son Palais d’Aix, comme à Germigny-des-Prés.., favorise l’écriture, les enluminures, les miniatures, jusqu’à l’orfèvrerie, servante des objets liturgiques. On voit mal quel domaine aurait échappé à sa sollicitude, éclairée pour son temps.
Qui ne voit ainsi le bilan considérable de l’œuvre impériale, fixatrice pour longtemps et de manière indélébile, du cadre de vie de l’Europe chrétienne (on songe à saint Louis), et, partant, des futures et larges contrées influencées par elle outre-mer? Tels sont les jalons, les repères, qui ont tissé et sanctifié nos générations pendant mille cinq cents ans, au point de faire du «Vieux monde» le ferment d’un rejaillissement perpétuel de la foi semée par les premiers martyrs de notre sol européen, de saint Pierre aux suppliciés de Lyon. Ce sont ces racines, ces principes chrétiens fondamentaux, cette hiérarchie des valeurs les plus élevées à qui nous devons notre grandeur et notre dignité, que nous risquons de perdre si nous ne prenons garde au grave avertissement d’un Paul Valéry: «Souvenons-nous que nos civilisations sont mortelles!», et aux appels incessants de notre Pape: «Il n’y a pas d’avenir sans mémoire! » C’est comme pour rappeler à tous qu’il ne peut y avoir de véritable Europe sans le primat de l’esprit et de la foi, sans la légitime subordination des contingences concrètes aux nécessités spirituelles, que le Maire d’Aix-la-Chapelle, éminemment conscient de l’œuvre de Charles le Grand, est venu à Rome, honorer, remercier et conforter Jean Paul II le Grand, prophète du troisième millénaire, héraut incontestable de la renaissance européenne qui ne pourra jamais se faire sans le Christ.
Littérature:
«Jean Paul II le Grand, Prophète du IIIe millénaire» par Bernard Balayn - Préface du Card. Frédéric Etsou, 864 p. + 80 p. illustrations couleurs, 15,5x23,5 cm E 30. CHF 45.
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