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Le jour de notre baptême, plongé dans la mort et la résurrection de Jésus, nous avons reçu une triple vocation: prophétique, sacerdotale et royale. Pendant ces jours saints, il est bon de méditer sur la royauté de Jésus, à la lumière de lEvangile selon saint Jean, pour réajuster nos comportements.
«Il se mit à leur laver les pieds... » (Jo. 13, 5)
Au moment dentrer dans sa Passion, Jésus étonne ses apôtres par deux actes déconcertants pour leur logique humaine: lui, lhomme-Dieu, leur lave les pieds, puis leur donne son Corps à manger et son Sang à boire!
Avant de se mettre à table mais ce n’est pas pour un festin, seulement le «banquet» de ses noces avec l’humanité , Jésus veut que ses amis soient absolument purs et forts dans l’épreuve qui va s’abattre aussi sur eux. Alors, il se prépare, se met à genoux devant eux et leur lave les pieds, humblement et avec amour. Ce faisant, il dit bien à Pierre, effaré: «Ce que je fais, tu ne le comprends pas à présent, mais plus tard, tu comprendras» (Il lui donne rendez-vous pour la seconde pêche miraculeuse, puis pour Rome... ), et à tous: «Comprenez-vous ce que je vous ai fait? Vous m’appelez Maître et Seigneur, et vous dites bien, car je le suis». Et il répète: «Si donc je vous ai lavé les pieds, moi le Seigneur et le Maître, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres».
Ce geste a donc une grande signification: le Christ est le serviteur de tous, et il le dit au début de sa Passion pour en indiquer et en inaugurer la portée la plus profonde: le service est le signe de la vraie royauté: «Je ne suis pas venu pour être servi, mais pour servir... ; Je suis au milieu de vous comme celui qui sert...; que celui qui gouverne soit comme celui qui sert...; le plus grand parmi vous sera votre serviteur». Voici la clé de l’énigme, la clé de la Passion. L’Amour sert, donne et se donne. Jésus étant à la fois maître et serviteur, conjugue l’extrême service et exerce donc la plus grande royauté, d’autant plus qu’il est l’unique Grand-Prêtre, à la fois prêtre et Victime, l’Agneau en passe d’être immolé.
Peu après, il se met donc à table, et, chose plus étonnante, il soffre à manger et à boire, donnant une preuve et un contenu concret à ce quil vient de faire. Il ne sagit pas seulement de purifier le corps; il faut aller plus loin et plus profond: nourrir lâme, avec lAbîme de Grâce incarnée quest le Christ, la Manne par excellence et le Torrent de Vie (cf. Ez. 47, 9: «Tout être vivra partout où le torrent coulera»). Jésus sanéantit et sengloutit, Lui, lInfini, pour se faire Nourriture, pour transmettre sa Vie. Ce faisant, il anticipe le déroulement chronologique de son Sacrifice, mais dans lordre ontologique, cet Acte souverain englobe et transcende toute sa Passion. Le Saint-Sacrifice eucharistique consacre sa royauté, parce quil la constitue, la parfait, la couronne.
La couronne et le trône, attributs de la royauté messianique
Lexpression de cette royauté, les Apôtres ne la verront pas, sauf saint Jean, et, de loin, saint Pierre. Encore nen verront-ils quune partie.
Le couronnement dépines
Dans lune des petites églises de lAube, témoins de la délicatesse de lart champenois, comme celle de Chaource, existe un Christ aux liens extraordinaire, poignant de vérité et de dignité. Il est représenté avec sa couronne dépines et assis, comme figé dans sa muette résignation, attendant dans une immobilité parfaite, son heure sacrificielle. On ne peut le contempler sans en avoir lâme bouleversée, à la manière dont Jésus parlait à Marthe et Marie-Madeleine, lors de son arrivée au tombeau de Lazare. Dans ce cas, cétait pour une «résurrection»; ici, cest pour une immolation.
C’est là où nous rencontrons saint Jean, l’Apôtre fidèle et mystique. Témoin oculaire, comme il le dit lui-même, avec Marie, puis seul, des décennies, sur ces épisodes, il est notre guide. Lors de la flagellation, il écrit: «[Ensuite]... Les soldats, tressant une couronne avec des épines, la lui posèrent sur la tête, et ils le revêtirent d’un manteau de pourpre. Et ils s’avançaient vers lui et disaient: "Salut, roi des Juifs!" Et ils lui donnaient des coups.» St Jean ne cache pas les sévices infligés à son Maître bien-aimé, mais il en trouve la signification, au-delà de la Rédemption, pour lui-même. Il les sublime. Selon ce que l’on a pu appeler «l’ironie johannique», St Jean voit dans les humiliations du Christ une manifestation de sa gloire, et ce couronnement, bien que dérisoire, est réel; les bourreaux se prosternent bien quoiqu’en ricanant devant lui. Il s’agit donc d’un couronnement solennel, qui, comme le reste, a échappé aux acteurs du drame, à cause de l’épaisseur de leurs ténèbres, et qui ne pouvait être visible qu’avec les yeux de la foi, donc pour personne, à l’exception de Marie, ou d’une intuition spéciale donnée d’En-Haut, comme pour le songe de l’épouse de Pilate. La statue du Christ aux liens est impressionnante et d’une grande éloquence. C’est déjà un Ecce homo: elle montre, à travers l’anéantissement du Christ, une grandeur plus que tragique: souveraine. Son vrai manteau «rouge» n’est pas celui indiqué; c’est plutôt celui de la froide nuit de l’Agonie, le manteau imprégné de la sueur de sang. C’est plus qu’une cape: une pourpre impériale, qui tire sa noblesse et sa grandeur de ce sang versé pour tous les hommes. C’est le commencement d’un empire, celui de l’amour, sur lequel jamais personne n’a régné et ne régnera jamais.
Sur le chemin du Calvaire, c’est cette couronne qu’il porte, davantage que la Croix. Car, c’est elle qui indique le plus sa royauté messianique. Dans ses chutes, elle tombe avec lui; enfoncée dans ses tempes, elle fait corps avec son chef; elle l’a comme épousé: par elle, le Sauveur est devenu inséparable de son Peuple,1 conquis au prix du sang, qui, telles des perles sans prix, constelle son auguste Visage. Aux yeux de la foi, cette couronne rayonne, à la manière dont ses saintes Plaies rayonneront effectivement à la résurrection, devant les Apôtres retrouvés, ou, plus tard, devant une sainte Marguerite-Marie...
Le trône
Il accompagne lui aussi le couronnement. Au-delà de léglise citée, toute liconographie représente Jésus recevant sa couronne, assis, même si le siège est insultant. Ce qui compte nest pas la matière, mais le sens. Et plus le dépouillement est prononcé, plus le sacre révélé est grand. Plus le service et la souffrance sont intenses, plus la royauté augmente. La position assise indique toujours cette royauté, la majesté, lautorité, la souveraineté, la puissance. Dieu le Père est sans cesse figuré ainsi: il est lAutorité suprême.
St Jean est le seul à indiquer, plus loin: «[Pilate fit sortir Jésus portant la couronne d’épines...] et le fit asseoir au tribunal. C’est une confirmation de sa royauté. D’ailleurs, le maître de céans ne dira-t-il pas aux Juifs déchaînés: «Crucifierai-je votre roi...». Ne laissera-t-il pas graver sur le bois de la Croix l’inscription: «Rex judaeorum»... Il est clair que, pour St Jean, faire asseoir Jésus, cela manifeste son intronisation. D’ailleurs, l’Apôtre fait bien remarquer qu’il le fait siéger face à la foule. C’est une intronisation involontaire, mais, dans l’ordre du salut, elle est réelle, s’opérant devant des témoins, les vrais sujets du Christ, les enfants de Dieu son Père, en cours de rachat. Il n’y a pas de couronnement sans peuple. Le siège, le trône, sont toujours le symbole du pouvoir, du règne, du commandement. Les souverains sont représentés ainsi; la magistrature «assise» rend ses jugements de même; les Vierges à l’Enfant, comme à Montserrat, sont des mères assises, tantôt présentant l’Enfant-roi, tantôt exposant Jésus descendu de la croix, telles les Pietà d’Auvergne, d’Avignon, ou, immortelle, celle de Michel-Ange. La Mère a alors les accents d’une souveraine, transfigurée par la joie ou la douleur.
Il y a enfin la croix, la divine Croix. Parvenu au Golgotha, le Condamné y est cloué et élevé de terre, entre les hommes et son Père. Si, jadis, nos Mérovingiens pouvaient voir dans l’élévation sur le pavois, un signe de puissance, a fortiori pour le Rédempteur du genre humain. Dans la continuité de la pensée johannique, loin de tout dolorisme, il s’agit de l’accomplissement de l’oeuvre d’Amour, du Salut, de la Réparation envers le Père. Celui que l’on voulait abaisser, a déjà commencé son Ascension, car il connaît là son élévation en gloire, achevant, par sa mort, de sauver tous les hommes. C’est bien ce qu’il avait annoncé: «Quand je serai élevé de terre, j’attirerai tout à Moi».
Ainsi, en ne mettant pas l’accent sur la souffrance et l’abaissement de Jésus, comme Isaïe, il magnifie la Passion, qui devient dans sa pensée le triomphe du Christ. C’est pour cela que Pilate était intrigué lors de sa comparution. Ce Romain, étranger à la rouerie juive, administrateur et exécuteur des principes du droit, cherche effectivement à sauver celui qu’il constate bien être un innocent: «Cet homme n’a rien commis de mal, répète-t-il. Je vais le faire relâcher... » Avec les yeux de la foi, il faut voir Pilate (averti au surplus par sa femme). Il est là, tournant autour du Christ figé et silencieux; il le regarde, comprenant à quelques onces d’une conversion qu’il a négligée par respect humain qu’il y avait un mystère dans l’Innocent, homme des douleurs; nous savons que ce mystère est celui d’une gloire cachée, qui échappe à l’administration humaine, mais que l’autorité qu’il représente (souvenons-nous de l’Hérode du Massacre des innocents) pressent. C’est la majesté, la sérénité, la noblesse surhumaine du Christ souverain qui impressionnent tant Pilate, qui lui font dire: «Mais enfin, qui es-tu, d’où viens-tu?» «Et, dès lors, il cherchait à le faire relâcher». Car lui, simple gouverneur, sentait une royauté au-dessus du commun. Mais, le scepticisme, la lâcheté et la peur l’emportèrent. Le Modèle le dépassait infiniment, dans l’ignominie même où sa pauvre humanité l’avait abandonné.
Ainsi, la Passion du Christ selon saint Jean est-elle, depuis le lavement des pieds jusquà la mort sur la Croix, une marche triomphale vers la royauté. Le dénuement pathétique du Condamné allant à la mort est autant détapes vers la gloire de la Rédemption et de la Résurrection. Il est le Roi des rois, parce que, de la couronne et du trône, il nen eut pas les misérables combinaisons humaines issues du péché originel, mais les grandeurs sublimes dun amour infini enraciné dans le mépris de soi et obsédé par lincendie de la Charité: «Il ny a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux quon aime».
Note:
1. Un souverain français le reste jusquà sa mort; il ne se retire jamais. Même «fou», Charles VI a régné encore trente ans. Un Pape le demeure jusquau bout. Dieu fait les uns et les autres. Cest Lui qui les reprend. Cela vient du caractère sacré de leur règne.
Littérature:
Le nouveau livre de Bernard Balayn: «Le Rosaire, Arche du Salut» par Bernard Balayn, 278 pages + 8 pages d'illustrations, 14,5x22 cm EUR 17.00 CHF 26.00
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