Par René Laurentin

Fratel Cosimo (3)

A la source du Scoglio: conversions, guérisons

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Dans le précédent numéro, nous avons fait connaissance de Fratel Cosimo, paysan de 18 ans, quand il vit la Vierge sur le rocher proche de sa ferme natale. C’était en mai 68, une heure grave pour l’Eglise et pour le monde. Voici ce qui est advenu depuis lors.

Les apparitions de la Madone très aimée, en Italie, ont attiré graduellement des visiteurs qui se félicitèrent des grâces, conversions et guérisons. Le pèlerinage est né, graduellement, de cet attrait et de la rumeur. Il s’est organisé sans planning, de l’intérieur, comme la vie à tous niveaux, mais point anarchiquement. Fratel Cosimo, en bon cultivateur, sait cultiver aussi la grâce de Dieu telle qu’il la voit fleurir spontanément chez les visiteurs. Il sait donner des directives simples aux corps de métier ou aux architectes quand l’affluence nécessite leur concours pour accueillir les pèlerins. L’évêque aussi, en bon pasteur, cultive cette floraison dont il perçoit les bons fruits, comme l’y encouragent les critères du Cardinal Seper, prédécesseur du Cardinal Ratzinger. Le développement harmonieux, voici ce que j’en ai vu.

La vie du pèlerinage

Une rencontre de prière est organisée chaque mercredi et samedi après-midi sur le site de l’apparition. Tous ceux qui le souhaitent peuvent y assister. Parmi eux, 100 personnes ont pris rendez-vous téléphonique avec Madame Rosa Bolognino-Zappavigna, l’épouse de l’avocat de la fondation, pour avoir une entrevue avec Fratel Cosimo.
Ces jours-là, tous les participants prient lentement le Rosaire et pendant ce temps-là, chacun des inscrits discrètement appelés à son tour, rencontre Fratel Cosimo pour un bref colloque, dans une pièce voisine. La rencontre est laconique: à peine une minute pour chacun, sans horloge, mais cela ne pose pas de problème. Le petit mot inspiré à Fratel Cosimo porte fruit et le visiteur est généralement comblé, stimulé, relancé vers Dieu dans la lumière. Pour certains, c’est la conversion ou une guérison. Pour presque tous, c’est une relance de leur vie spirituelle.
Fratel Cosimo ne confond pas ses intuitions et discernements personnels avec ce qu’il reçoit de Dieu: lecture d’âme ou orientation de vie pour ses visiteurs. Il savait ce qui menace ma vue et avait prié pour moi de tout son cœur avant mon arrivée. Lors de mon entretien particulier, avant le départ, le mardi 12 novembre au soir, quand je lui ai demandé de continuer sa prière: pour moi, il n’avait pas de lumière, malgré son désir. Il s’est honnêtement limité à des paroles d’espérance pour la suite de mes travaux, telle qu’elle puisse être. A des amis qui s’intéressaient aussi à mon problème, il a précisé:
— Le Seigneur ne me l’a pas fait voir.
Il mesure les limites de ses inspirations. C’est bon signe, car le discernement n’est pas toujours la chose la mieux partagée, même chez les voyants, qui peuvent confondre les pulsions de leur esprit (voire du tentateur) avec l’Esprit-Saint.
Après 17 heures, suit une grande réunion de prière, animée non seulement par Fratel Cosimo, mais par la «communauté» qui s’est progressivement formée autour de lui, par la grâce des conversions: aujourd’hui, 60 personnes de milieu et cultures divers, unies de l’intérieur, au service de la Servante du Seigneur.
Ils ont organisé les services du pèlerinage, en communion avec Fratel Cosimo. Ils se chargent de la lecture de l’évangile, parfois laborieusement, rendent compte des témoignages de guérison ou de conversion récents, parfois suit une exhortation, la réunion est entrecoupée de chants, de prières: le temps passe vite. Fratel Cosimo s’adresse ensuite aux personnes rassemblées — entre temps leur nombre a grossi — et bénit tous ceux qui sont venus.

La messe et la fiaccolata

Le premier samedi de chaque mois, la messe est célébrée vers 16 heures. Elle est précédée de la prière du rosaire et suivie de la prière d’intercession de Fratel Cosimo. A la tombée de la nuit a lieu la fiaccolata: une procession aux flambeaux, comme à Lourdes, descend sur les chemins pierreux et remonte de l’autre côté.
Le pèlerinage grandit: prières et bâtiments, encore légers, nés aujourd’hui en bonne harmonie, sans plan préconçu, selon l’inspiration et les besoins. Ainsi est née la fondation. Ferdinando Zappavigna, avocat, en a rédigé les statuts selon le droit et Fratel Cosimo en est le fondateur. La fondation a reçu l’approbation de l’évêque le 17 avril 1999 et a été reconnue par le gouvernement le 27 juillet 2000.

Les travaux

Dès lors, les travaux se sont intensifiés. On a déjà élargi l’esplanade à flanc de colline, pour accueillir les foules autour de la source. Durant mon pèlerinage, elle était en plein forage: un grand trou d’environ 10 mètres de rayon et autant de profondeur, hérissé de ferrailles pour bâtir le dispositif destiné à canaliser l’eau à disposition des pèlerins.
L’esplanade était donc un vaste chantier; au fond les arcades soutenant harmonieusement la colline échancrée, sont déjà construites.
Tout progresse, au jour le jour, dans le seul souci d’étendre le rayonnement de prières, conversions et guérisons.
Chaque membre de la communauté a sa fonction, au rythme du temps calabrais. J’avais demandé de célébrer la messe chaque jour, selon mon habitude. On me l’avait accordé, par exception, pour des messes privées, devant quelques membres de la communauté.
Fratel Cosimo avait prévu la célébration à 18 heures, dans la chapelle où se trouve le tableau. Mais le sacristain bénévole, habitant de Placanica, n’arrivait pas et le temps passait. J’étais le seul à m’en préoccuper, car ici, le temps ne compte pas. Il est comme suspendu. Le sacristain, retardé par son travail, finit par arriver. Le temps de la colline n’est pas le temps des horloges allemandes, américaines, suisses ou même françaises. C’est le temps de la vie, de la Communion et de la prière: l’épanouissement d’une durée intérieure, dans une atmosphère chaleureuse, simple, discrète, autour de Fratel Cosimo. La durée de Dieu et de Notre Dame inspire et rayonne silencieusement. L’impressionnant, c’est cet ordre humain et spirituel, spontané, qui ne doit rien à des plannings rationalisés.

Qui est donc Fratel Cosimo?

On ne sait comment le définir. Son humilité, sa transparence défient les définitions à force de simplicité. Son contact intime avec le Christ et Notre Dame rayonne: il paraît identifié. La cinquantaine a rendu plus émaciée la brillante silhouette de la trentaine.
Il prie beaucoup: un Rosaire le matin et un autre le soir, sur fond de méditation permanente. A force de questions je comprends cette présence qui l’habite. Il ne détaille pas.
Lors du premier entretien, son laconisme m’a déconcerté. Je suis vite arrivé au bout de mes questions, alors que maints voyants sont volubiles voire intarissables et vous submergent. Mais il n’est ni dissimulé, ni fermé, plutôt le contraire; ce qui rayonne chez lui, c’est ce «toujours prier». C’est la présence de Dieu qui maintient vie et prière, non sans efforts pour se préserver de la dispersion qui l’assaille. Fratel Cosimo, c’est un jaillissement paisible et discret, à l’image de la source dont il a reçu la révélation intérieure, en deçà de lui-même. Il est calme, tranquille, confiant, apparemment inactif, tout au contact du moment, mais sa mémoire attentive enregistre. En historien, je lui avais demandé des dates dont il ne se souvenait pas. Il me les a fait parvenir à mon retour en deux corrections de son autographe des premières apparitions. Il a décidé intelligemment la construction du pèlerinage. Il réalise lentement et progressivement sa mission selon la parole reçue à la deuxième apparition: «Le Seigneur veut faire de toi un instrument de son Amour pour le salut des âmes.»
Il ne manque pas d’ardeur intérieure, bien au contraire, mais cette ardeur n’apparaît que là où c’est utile ou important pour sa mission. Alors émergent des paroles fortes et chaleureuses.
La Vierge lui a dit aussi:
— Je t’aiderai, mais tribulations et souffrances ne te manqueront pas.
Sans connaître cette parole, je l’avais devinée. Je lui avais demandé ce que je demande à d’autres voyants, malgré son apparente joie de vivre avec Dieu:
— Avez-vous des problèmes avec le démon?
Il acquiesce avec force, mais sans plus et je craignais d’être indiscret en insistant. J’ai osé y revenir dans l’auto de l’ami avocat Ferdinando Zappavigna qui nous amenait à l’évêché, et les réponses ont jailli, vives, précises et parfois volubiles.
En bref, Fratel Cosimo a traversé bien des difficultés et oppositions:
— de la part de hommes: les pécheurs qui résistent mais plus généralement ceux qui n’acceptent pas l’authenticité de sa rencontre, ni de sa mission;
— il subit aussi les tentations et sévices du démon qui prend à partie ses adversaires les plus dangereux, comme il fait depuis Jésus-Christ, de la première à la dernière tentation, indiquée par Luc: après l’échec des trois premières, le démon se retira vaincu, mais en guettant le moment opportun: le kairos selon le mot grec expressif. Ce fut l’heure de la Passion: la dernière épreuve. A la suite du Christ, Fratel Cosimo a subi des tentations et attaques intérieures ou physiques, mais aussi le désespoir et la déréliction (dans le prolongement de Jésus en croix, quand il exprima l’abandon et la nuit qui se faisait dans sa psychologie humaine débordante de pardon et de bienveillance). Fratel Cosimo reçoit aussi des coups physiquement, au moment où son action se fait plus efficace. Il en paie la note en quelque sorte, mais garde alors un grand abandon à Dieu et à son action. Quand Dieu semble l’abandonner, il s’abandonne à lui davantage, dans la nuit. Il est plus mené qu’il ne mène, et quand il mène, c’est que Dieu le mène.
J’ai rarement vu un tel dépouillement, une telle réceptivité surnaturelle; non point passive mais réactive quand il faut.
Il connaît aussi les souffrances de la Passion surtout les jeudis et vendredis, jours anniversaires: davantage pendant le Carême, dans le sillage de saint François d’Assise. Il revit les terribles souffrances physiques du Christ. Il les ressent dans l’ordre de la Passion, semble-t-il, y compris le déchirement de la mort. Il les souffre de l’intérieur, atrocement, mais dans la paix et l’amour, sans stigmates visibles ni effusion de sang. Le Seigneur l’a invité à porter sa croix dans le quotidien, lui demandant explicitement: «Veux-tu m’aider à porter la Croix?». Cela me fait penser à ce qu’il fait vivre discrètement à tant d’âmes victimes volontaires que je connais. Il l’a aussi demandé à Yvonne Beauvais, au seuil fondateur de sa vie mystique, le 5 juillet 1922, où il lui dit en lui montrant la Croix:
— Veux-tu la porter?
Elle a accepté. Elle a connu des stigmates sanglants auxquels j’ai consacré une monographie précise1.
Ce rapprochement m’a frappé, malgré les modifications et les différences. La croix, pour Fratel Cosimo, est moins une mission formelle que la rançon quotidienne de sa mission et des grâces dont il est l’instrument.

Les fruits

La communauté de Fratel Cosimo a publié, à l’heure où j’écris, une dizaine de fascicules écrits spontanément; ils relatent les fruits des apparitions et du pèlerinage, surtout conversions et guérisons.
Je dis à Fratel Cosimo:
— Je n’aurai pas la place de raconter tout cela: issu de 12000 témoignages écrits, y compris médicaux concernant environ 8000 guérisons et de nombreuses conversions documentées.
Mon embarras reçut sa réponse immédiate, limpide et claire:
— Mettez tout simplement une conversion et une guérison.

(à suivre)

René Laurentin


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