par Christian Parmantier

Sainte Claire

Pauvreté et petitesse, valeurs évangéliques pour notre temps

=> STELLA MARIS 397 SOMMAIRE

A l’occasion du 750e anniversaire de la mort de Claire d’Assise, petite sœur spirituelle du Poverello, nous louons Dieu en communion avec toute la Famille Franciscaine.

Quand Claire entendit parler des prédications de Saint François et de sa sainteté, son âme assoiffée alla rencontrer plusieurs fois cette icône vivante de l’Evangile. Moments extraordinaires de grâce qui illuminèrent et orientèrent toute sa vie.
Elle ne trouva pas dans les diverses communautés de son époque l’élan qu’il avait éveillé en son cœur. Elle voulait vivre comme saint François et ses compagnons. Il la conduisit à la petite église de San Damiano, et elle y déposa consécration entre les mains du Poverello, bien que cet acte soit réservé aux évêques.

L’esprit de François incarné au féminin

A l’exemple des Frères mineurs, un petit groupe de dames rejoignit Claire à San Damiano, à la recherche d’une vie évangélique vécue dans la pauvreté, la simplicité, le travail des mains, dans la prière et la charité fraternelle à la suite du Christ. Parmi elles, Catherine, sa petite sœur, puis sa maman, des amies et des proches.
Dans son testament, Claire note que François «a écrit un modèle de vie, en sorte que nous persévérions toujours dans la sainte pauvreté». Elle le considéra toujours comme la forme constitutive de son groupe, fruit du chemin spirituel de la communauté naissante, avec le même esprit que celui des Frères mineurs. Au fil des jours, à partir de leur expérience de vie et des enseignements de saint François, se constituent les observantiae s. Damiani.
Plus que tout, cette communauté nouvelle est caractérisée par ce que les Sœurs appelèrent «le privilège de la haute pauvreté» (c-à-d. de ne rien posséder), obtenu du pape Innocent III. En témoigne Sœur Béatrice, pour qui «la sainteté de sa Mère et Sœur se révèle dans la virginité, l’humilité, l’assiduité à l’oraison, le mépris de soi, dans la ferveur de l’amour de Dieu, dans le désir du martyre, mais résidait massivement dans l’amour du privilège de la pauvreté». Tandis que Sœur Philippe rappelle que Claire «honorait le privilège de la pauvreté avec beaucoup de révérence, qu’elle le gardait bien et avec diligence, craignant pour ne pas le perdre».
A la fin de sa vie, au terme d’une expérience religieuse communautaire menée librement selon l’Esprit, Claire sentit la nécessité d’écrire une règle qui en fixe les points essentiels, notamment la volonté d’une totale communauté de vie entre les Frères mineurs et les Sœurs de San Damiano, en filiation franciscaine, par la règle de saint François. Ce fut la tâche du cardinal Ugolino d’inscrire ce nouveau ferment évangélique féminin dans le cadre législatif de l’Eglise.
Fait nouveau dans l’Eglise, jamais une femme n’avait eu cette audace d’écrire une règle! Claire est la première femme à dicter les principales orientations de son Ordre, signe indubitable de son rayonnement spirituel, depuis ses consœurs jusqu’aux Pontifes romains.
Claire dut lutter vigoureusement pour défendre le lien originel, fondateur, de sa communauté avec les Frères mineurs. Quand Grégoire IX interdit aux Frères mineurs l’entrée à San Damiano sans son autorisation, Claire, «s’apercevant que les Sœurs auraient plus rarement la nourriture de la sainte doctrine», opposa ce que nous appellerions aujourd’hui une grève de la faim, en renvoyant les Frères quêteurs qui pourvoyaient au nécessaire pour les femmes de San Damiano:
«Qu’il les enlève tous désormais, les Frères, après qu’il nous a enlevé ceux qui nous donnaient la nourriture de vie!» dit Claire, révélant, par un renversement des termes, l’aspect dramatique de la lutte (Le pain spirituel étant prioritaire vis-à-vis du pain pour le corps).
Le lien particulier des Sœurs de San Damiano avec les Frères mineurs, établi et rendu sacré par Claire dans «la forme de vie» et les ultimes volontés de François, était en fait mis en cause. La possibilité «de se réjouir ensemble à la table du Seigneur» était rompue, en vertu d’un projet de mise en clôture tout à fait étranger à la recherche spirituelle des Sœurs. Personnalité hors du commun, dans une vie tout ordinaire, Claire sut tenir tête et convaincre le pape pour obtenir d’avoir des Frères au service des Sœurs, comme de voir sa règle approuvée par lui, nonobstant l’interdit du Concile de Latran (1215)!

Ouverture au monde et don de soi

Malgré les normes rigides imposées par l’Eglise, Claire, qui éprouvait une grande compassion pour les affligés, demeura ouverte aux pauvres et à ceux qui souffrent de corps ou d’esprit. San Damiano devint pour les pauvres d’Assise et des alentours un but, un refuge, un lieu d’espérance et de consolation. Claire traçait sur leur front le signe de la croix et leur rendait la santé et la paix. Beaucoup d’enfants lui étaient présentés. Pleine de tendresse et d’affection maternelle, elle posait sur eux sa main secourable et guérissante. Par ses conseils et ses encouragements, elle aidait les couples et les familles à se réconcilier.
La communauté cloîtrée de San Damiano ne fuyait donc ni la population d’Assise ni le monde. Elle en constituait le cœur priant, la garde avancée. En 1240 les troupes sarrasines à la solde de Frédéric II pénétraient en armes dans le cloître du monastère de San Damiano, hors les murs d’Assise menacée. Claire, avec le tempérament qui l’a toujours distinguée, ne cède pas à la panique. Elle comprend sa responsabilité et son devoir de sentinelle vis-à-vis de ses compagnes, mais aussi d’Assise. Comme Jésus s’est offert pour le salut du monde, Claire s’offre en victime sacrificielle pour ses Sœurs et sa ville. Elle rassure ses Sœurs puis se fait porter en tête avec «par-devant un coffret où était le Saint Sacrement du Corps de notre Seigneur Jésus-Christ» et en prière, elle affronte ainsi la soldatesque, qui recule devant ce détachement désarmé de femmes religieuses, sans leur faire aucun mal.
L’année suivante, Assise est assiégée par Vital d’Aversa. Claire se fait raser et se couvre la tête de cendre, de même que toutes les Sœurs, et elles entreprennent un jeûne pour libérer la ville d’Assise, parce que, dit Claire, «nous avons reçu de nombreux bienfaits de cette ville et cela implique que nous devons prier Dieu pour qu’il la garde».
De nombreux miracles sont rapportés, notamment celui du demi-pain partagé pour nourrir 50 Sœurs, et celui du cruchon d’huile vide soudain rempli.

La spiritualité de Claire

Son Dieu est le «Père des miséricordes», le donateur de tous biens, de tout ce que Claire a reçu (François, la communauté de femmes de San Damiano…). C’est Celui qui «a mis en elle» son Esprit Saint, qui l’a «gardée». Pour Claire qui a fait l’expérience de la bonté et de la douceur du Père, Dieu se laisse toucher, adorer et aimer surtout en Jésus.
Son Jésus est celui qui «veut apparaître dans le monde méprisé, nécessiteux et pauvre pour que les hommes, si pauvres et si nécessiteux et tellement affamés de nourriture céleste, deviennent riches en lui, en possédant le royaume des cieux». C’est aussi le Christ mort sur la croix, pour nous donner l’Esprit. C’est l’Amour qui se vide de lui-même, qui se fait pauvre, se prive de toute puissance et de tout pouvoir, celui qui vient pour servir et non pour être servi. Claire «voit» toute la vie de Jésus dans une pauvreté radicale: «Pauvre, il fut mis dans la mangeoire, pauvre il vécut dans le monde et nu il fut sur la croix». C’est sur la Croix que Jésus est Seigneur: Celui qui «siège glorieux sur un trône d’étoiles», qui «a gouverné et gouverne ciel et terre et Celui qui a parlé, et toutes choses furent créées». Aussi pour Claire, la pauvreté n’est pas un simple conseil de l’Evangile, mais un commandement. Cette pauvreté ne consiste pas seulement dans le manque de ressources économiques qui procurent de la sécurité, mais aussi dans un partage des conditions de marginalité des pauvres, celle du rejet de toute forme de pouvoir, de consensus et de succès. Avec François, Claire opère un renversement des valeurs du monde, celui de la semence qui, si elle ne meurt pas, ne peut porter de fruits.
Claire reconnaît le Saint Esprit comme l’inspirateur de son appel à la vie consacrée et de sa recherche de perfection évangélique. Elle éprouve le Saint Esprit comme l’Artisan et le Gardien de la vie divine à laquelle le Seigneur la destine et la conduit. C’est Lui qui la pousse à la joie et à l’exultation, c’est Lui qui suggère à son cœur ce que les paroles sont incapables de formuler, du feu de son expérience spirituelle. Comme François le lui dit, elle se sait «épousée du Saint Esprit», à la suite de Marie, image la plus essentielle et la plus accomplie de l’âme fidèle, celle qui s’est si bien ouverte au Saint Esprit qu’elle engendra le Seigneur.

Toi Seigneur sois béni, toi qui m’as créée

A soixante ans, le 11 août 1253, Claire d’Assise rendait son âme à Dieu. La veille au matin, elle avait pu embrasser et serrer sur son cœur la Bulle du pape Innocent IV venu lui confirmer la «règle de vie» de son Ordre dans la filiation de saint François, avec «le privilège de la très haute pauvreté». C’était la reconnaissance par l’Eglise, que ce qu’elle avait expérimenté avec ses compagnes venait bien de l’Esprit Saint et ne devait pas être étouffé. Tout était accompli, elle pouvait laisser son âme rejoindre Celui qu’elle avait tant adoré, loué, aimé et servi dans la pauvreté. Pour ce passage, sont aussi présents les compagnons notables du Poverello: Ginepro, Angelo et Leone, dans l’obéissance à l’engagement promis à François d’une sollicitude particulière pour Claire et ses Sœurs.
Ses ultimes paroles recueillies par ses compagnes sont un dialogue avec son âme où elle reconnaît cette présence pleine d’amour et de tendresse que Dieu lui a manifestée à chaque moment de sa vie. Dans l’abandon confiant qui a marqué toute sa vie, elle peut bénir la vie et celui qui la lui a donnée:
«Va sûrement en paix, tu auras bonne escorte. Cependant, que celui qui t’a créé auparavant t’a sanctifié; et ensuite, que celui qui t’a créé a mis en toi l’Esprit Saint et il t’a toujours gardé comme la mère garde son enfant qui l’aime. Et elle ajouta: «Toi Seigneur sois béni, toi qui m’as créée.»
Des fruits qui demeurent
Avec les pauvres femmes de San Damiano, Claire a montré l’ordre sur lequel la papauté s’est appuyée pour renouveler le monachisme féminin: une nette radicalité de vie, ancrée dans la contemplation, fondée sur la pauvreté entendue comme condition d’une vie accueillie dans sa nudité essentielle et dans une totale dépendance du Père. En même temps qu’elles furent les plus ferventes et rigoureuses interprètes du message de François, elles réveillèrent dans l’Eglise et la société les valeurs évangéliques de la pauvreté radicale et de la petitesse.
Sa spiritualité unit harmonieusement la recherche de l’union transformante avec Dieu, et la présence responsable au monde. Elle assume tensions et souffrances, dans une recherche de plénitude que seul Dieu peut donner, et où vivre sans compromis ni fléchissements, à la suite du Christ, ne peut se faire sans peine ni fatigue. L’homme ne peut se retrouver lui-même qu’en se détachant des démons de la domination, de la possession et du pouvoir, pour se faire après François et Claire pauvre et serviteur de tous, créature accueillante, capable de pardon et de bénédictions. C’est pourquoi dans une société qui idolâtre la facilité et la consommation, son témoignage est si percutant.
Libre reprise de la conférence de Clara Gennaro
le 8 février à Camposampiero,
in Portavoce 6/2003, p. 13-28.

Sainte Claire proclamée patronne de la télévision par Pie XII

Alitée une nuit de Noël, elle n’avait pu se rendre au chœur avec ses Sœurs pour l’office des matines. Tandis qu’elle méditait sur le mystère de l’Enfant Jésus dans la crèche, l’amour pour son Seigneur la transporta de cœur dans l’église de saint François et elle entendit la psalmodie des Frères, de même que le son des orgues. «Elle mérita aussi de voir la crèche du Seigneur» et de participer sacramentellement à la messe: «Des oreilles de mon corps comme de celles de mon âme, j’ai entendu tous les chants et la musique qui s’y sont faits; et là même, j’ai reçu la sainte communion.»


Claire en communion avec toute la création

Claire pose un regard positif et lumineux sur la nature et le destin de l’homme dans lesquels transparaissent l’amour et la bonté de Dieu.
Elle écrit: «Il apparaît désormais clair que l’âme de l’homme de foi, la plus digne de toutes les créatures, est rendue par grâce de Dieu plus grande que le ciel, parce que tandis que les cieux et toutes les créatures qui y habitent ne peuvent contenir le Créateur, seule l’âme fidèle peut être sa demeure et son habitation, et ceci seulement par la charité dont sont privés les impies, selon ce qu’atteste la Vérité: “Celui qui m’aime sera aimé de mon Père, je l’aimerai moi aussi et nous viendrons en lui et nous ferons chez lui notre demeure” (Jn 14,23).
Comme donc la glorieuse Vierge des vierges l’a porté matériellement, de même toi aussi, sans aucun doute tu pourras toujours le porter spirituellement dans ton corps chaste et vierge, si tu suis ses traces, en particulier celles de l’humilité et de la pauvreté; tu pourras ainsi contenir Celui duquel toi et toutes choses sont contenues et tu le posséderas plus fortement que lorsqu’on possède les autres propriétés éphémères de ce monde.»
Comme François, Claire exhortait ses Sœurs qui devaient sortir du monastère à louer Dieu pour sa création et ses créatures: «quand elles voient de beaux arbres en fleurs ou en fruits, qu’elles louent Dieu. Et de même, quand elles voient les hommes et les autres créatures, qu’elles louent Dieu.»
L’univers est le cloître où l’homme habite et qui est rendu sacré dans la pauvreté, faite par le Christ, qui libère de tout ce qui est obstacle à la rencontre avec Dieu et dans lequel l’homme et la femme deviennent frères et sœurs de toute créature.


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