Patrick de Laubier, prêtre

Les fins dernières

Connaissances révélées, Magistère, théologiens et mystiques

=> STELLA MARIS 395 SOMMAIRE

Dans un ouvrage paru sous le titre de Le temps de la fin des temps (FX de Guibert, Paris 1994), le P. Patrick de Laubier avait étudié «l’eschatologie», c’est-à-dire la fin de l’histoire, dans une perspective catholique. La présente étude s’attache aux Fins dernières, c’est-à-dire à la vie après la mort, selon la doctrine de l’Eglise et la contribution des mystiques.

La condition humaine, ici-bas, est, en effet, un passage dont il importe de prendre conscience, non pas pour s’en inquiéter, mais plutôt pour en faire fructifier le déroulement selon le dessein de Dieu qui est descendu pour faire route avec nous, notamment dans l’Eucharistie.

La tradition catholique

Les fins dernières nous sont connues par la Révélation que le Magistère interprète, tandis que les théologiens désenveloppent le contenu du message inspiré en utilisant la raison. La théologie a, dès lors, le statut d’une science dont les principes sont révélés. Les mystiques, parmi lesquels les femmes occupent une place privilégiée depuis mille ans dans la tradition catholique, reçoivent des lumières par le moyen de visions sensibles ou intellectuelles, parfois sans visions à proprement parler. Leur contribution, qui est vérifiée par le Magistère, et les théologiens qui le représentent, est suffisamment importante pour obtenir une reconnaissance formelle dans le progrès de la connaissance des mystères chrétiens. La décision de Paul VI de proclamer docteurs de l’Eglise Catherine de Sienne, illettrée qui dicte en extase pendant cinq jours un dialogue avec Dieu le Père, et Thérèse d’Avila qui relate non seulement des visions du Christ, mais retranscrit ses paroles, témoigne de cette reconnaissance. Récemment encore avec le doctorat de Thérèse de Lisieux, la forme sapientielle de la théologie a reçu une confirmation complémentaire en vue d’équilibrer la connaissance purement conceptuelle des mystères chrétiens dont St Augustin et surtout St Thomas d’Aquin sont les références par excellence dans la tradition catholique1.
Nous nous attacherons ici à montrer ce que peuvent apporter les mystiques à l’opus theologicum.
Notons d’abord un fait historique, à savoir l’existence de tensions entre les mystiques et les théologiens2 et, à travers eux, avec le Magistère, ce qui humainement s’explique très bien et l’on peut même trouver une référence symbolique dans l’épreuve que relate St Matthieu lorsque Joseph le «juste» envisage de répudier (apolusai) Marie enceinte par le fait de l’Esprit Saint.
Les femmes que nous retiendrons sont moniales comme Gertrude et Thérèse ou mère, de famille comme Brigitte et Françoise. Elles n’ont guère de culture théologique et certaines dictent leur témoignage dans une autre langue que celle des écrits dont nous disposons. Sainte Françoise Romaine, par exemple, parlait le romanesco et son confesseur Mattiotti rédigea un traité latin rassemblant 109 visions que la sainte décrivait sur son ordre entre 1430 et 1439.
Sainte Gertrude écrivit en latin la première partie du Héraut, mais les autres parties furent dictées à ses sœurs. Brigitte de Suède avait ses visions non en songe, mais à l’état de veille et le Seigneur lui précise qu’Il veut l’entretenir sans paraboles et sans énigmes. Il compare Sa Voix à celle que Moïse entendit du Buisson ardent: Moïse se voilait la face, toi tu ne dois pas le faire, car j’ai ouvert tes yeux spirituels afin que tu voies ce qui est de l’esprit, tes oreilles spirituelles afin que tu entendes ce qui est de l’Esprit. Il t’enseignera à voir, à entendre et à sentir. A entendre mes paroles, à voir des figures, à sentir son action avec joie et piété. Je te montrerai l’effigie de mon corps mortel, semblable à ce qu’il fut avant et pendant la passion. Je te montrerai aussi l’effigie de ce corps glorieux que Marie-Madeleine, Pierre et d’autres ont vu après ma résurrection.3
Thérèse décrit elle-même ce qu’elle voit et ce qu’elle entend.
Chacune réfracte, selon sa nature, la lumière qui lui vient de Dieu, mais il ne s’agit nullement d’un genre littéraire comparable à La Divine Comédie de Dante qui est une œuvre d’imagination, ni d’un songe inspiré.
Les fins dernières concernent le Ciel, le Purgatoire et l’Enfer. Successivement nous mettrons en parallèle ce qu’en disent les théologiens et les mystiques.

Le ciel selon les théologiens et les mystiques

A la fin de la Cité de Dieu (L. XXX) St Augustin s’efforce de décrire la plénitude du Bonheur céleste4. L’unique occupation sera de louer Dieu. Prenant l’analogie de la science (pythagoricienne) des nombres, il pense que cette harmonie corporelle, maintenant cachée, sera visible dans toutes les parties du corps, et de concert avec les autres grandes merveilles qui seront visibles dans ce séjour, ils enflammeront les intelligences spirituelles par le charme de leur intelligible beauté pour la louange du sublime Artisan.
Augustin qui, avant sa conversion, aimait les beautés inférieures5 peuple le ciel de beautés spirituelles. Il y aura aussi le bien dont Dieu est la source: Il sera Lui-même la fin de nos désirs.
Ce bonheur commun aura pourtant des degrés, sans jalousie possible: Chacun possédera son propre don, l’un plus grand, l’autre plus petit, et aussi le don de ne rien vouloir de plus.
La liberté sera dans sa plénitude, car le libre-arbitre ne pourra plus pécher contrairement à celui qui est donné sur terre pour acquérir des mérites. On connaîtra les maux passés sans les éprouver de manière à chanter les miséricordes de Dieu. Le repos éternel consistera à voir parfaitement que Dieu est Dieu: perfecte videbimus quia ipse est Deus.
St Thomas dans Contra Gentiles, L. IV ch. 79-97, décrit en détail la condition des corps ressuscités et conclut: de même que l’âme humaine sera élevée à la gloire des esprits célestes jusqu’à voir l’essence de Dieu, de même le corps de l’homme sera magnifié jusqu’à posséder les propriétés des corps célestes: lumineux, impassible qu’il sera, doué d’une agilité qui ne connaîtra ni difficulté ni effort, amené par sa forme à la perfection la plus achevée. Il évoque le sexe et l’âge des ressuscités (la trentaine comme le Christ). La distinction des natures entre les êtres humains manifestera à la fois la perfection de la nature et la sagesse divine, laquelle dispose tout avec ordre (LXXXVIII).
Dans le supplément Q. XCII de la Somme théologique, après avoir, dans la question précédente, évoqué l’état du monde transfiguré, il se demande si l’intellect humain peut parvenir à voir Dieu dans son essence. Après une longue série de 16 objections, et de 6 sed contra, nous trouvons un véritable petit traité assez technique d’anthropologie chrétienne. Puis il entreprend de réfuter les philosophes qui, comme Averroès, considèrent que l’intellect possible est corruptible. Il examine ensuite leurs gnoséologies et conclut en citant le Maître des sentences selon lequel l’union de l’âme et du corps est l’exemple de l’union bienheureuse par laquelle l’esprit est uni à Dieu.
St Augustin dans un style plus lyrique et St Thomas avec une rigueur tout aristotélicienne offrent des théologies du ciel qui parlent à l’intelligence et visent l’essentiel de ce que la foi doit croire et l’espérance attendre.
Les mystiques ont un autre point de vue, ou plutôt leur foi est comme éclairée par des visions qui touchent aussi l’affectivité et la volonté.

La Missa de Sainte Gertrude

Gertrude d’Helfta n’était pas seulement pieuse et aimante, elle était instruite et raffinée. Les dons admirables de son esprit, ainsi affinés par la plus rare culture, expliquent pour une part le caractère et la modalité de ses révélations elles-mêmes, et ce symbolisme charmant, aussi savant que candide, accueillant à tout détail des choses créées et des coutumes humaines, complexe, précis, mesuré, ingénu, riche et dense comme une rosace ou comme un portrait gothique, où nous avons la joie de retrouver, instrument de l’opération divine, toute grâce naturelle de l’art et de l’intellectualité d’un moment de l’histoire humaine. Car le Seigneur, ainsi qu’Il le lui expliqua un jour, «parle à chacun sa propre langue» et «répond à chacun selon la mesure de son intelligence» se révélant à l’âme selon la capacité et le sens dont il l’a douée.6
On peut évoquer, à propos du ciel, la surprenante Messe chantée dans le ciel par le Seigneur Jésus Lui-même.7
Un dimanche (troisième de l’Avent), Gertrude malade ne pouvant assister à la messe s’en plaignit au Seigneur. On devait lui apporter la communion, mais cela ne lui suffisait pas, elle voulait aussi assister à la messe. Ne veux-tu pas, bien-aimée, que je te chante Moi-même une messe?, demande le Seigneur. La réponse de Gertrude est pleine de gratitude et d’ardeur: Oh oui douceur de mon âme. Mais il va falloir choisir une messe. Le Seigneur propose la messe de St Jean l’Evangéliste que Gertrude aime particulièrement. Mais cela ne lui convient pas. Plusieurs autres messes furent proposées, y compris celle de Noël, mais Gertrude refusa (refutavit). Quand le Seigneur lui promit de donner de grandes lumières pour chaque mot de l’introït: Dominus dixit ad me: Filius meus es tu, Gertrude se demanda comment ces paroles pourraient la concerner. Alors le Seigneur assis sur son trône royal entonna avec tous les saints l’introït du troisième dimanche de l’Avent: Gaudete in Domino semper, tandis que Gertrude en extase lui baisait les pieds. Puis la messe va se dérouler au ciel où Gertrude est introduite par deux anges appartenant au chœur des Trônes. Jésus chante le Kyrie eleison. Au premier Kyrie, Gertrude, prosternée devant Dieu le Père, est pardonnée des péchés dus à la fragilité humaine, au second Kyrie ce sont les péchés commis par ignorance qui lui sont remis et au troisième Kyrie, les péchés commis par malice. Avec le Christe eleison, Gertrude amenée par deux Chérubins, se prosterne devant le Christ et reçoit dans son cœur tous les plaisirs que les créatures ont pu ressentir dans d’humaines étreintes8 pour les offrir au Cœur du Christ. Au second Christe, elle reprend toute la délectation des baisers humains pour l’offrir par un baiser à son unique Bien-Aimé. Au troisième Christe, le Seigneur unit tous les fruits de sa très sainte vie aux œuvres de Gertrude. Deux Séraphins viennent ensuite la présenter à l’Esprit Saint. Par le premier Kyrie, l’Esprit illumine ses facultés rationnelles, par le second, Il fortifie son appétit irascible et par le troisième, son appétit concupiscible.
On note alors que si Gertrude a été présentée successivement aux trois personnes de la Trinité, c’est pour signifier que le Père et le Fils et l’Esprit-Saint ont une même nature divine, une gloire égale, une majesté éternelle qui en la Trinité parfaite, vit et règne dans tous les siècles des siècles.9
La messe se poursuit avec le Gloria entonné par le Fils de Dieu et continué par les anges. Devant le trône du Fils, les anges des trois premiers ordres placent Gertrude en vis-à-vis, comme une reine devant son époux. A la fin du Gloria le Seigneur se lève et dit à Gertrude: Le Seigneur soit avec toi, mon aimée. A quoi Gertrude répond: Et que mon esprit soit avec vous, mon Aimé.
A ces mots le Seigneur s’inclina jusqu’à terre pour dire son immense gratitude à l’âme qui lui permettait de s’unir à elle, Lui dont les délices sont d’être avec les enfants des hommes.
Récitant la collecte Deus qui hanc sacratissimam noctem veri luminis illustratione fecisti clarescere, le Seigneur signifiait par noctem la misère de l’âme et par sacratissimam, la grâce qu’Il lui accordait.
L’épître de la messe du commun des Vierges est lue par St Jean, et St Paul désigne Gertrude en citant II Cor. 11, 2: je vous ai fiancé à un Epoux unique.
Un évangéliste (Luc) lit l’Evangile: exultavit Dominus Jésus in Spiritu Sancto et dixit: et ici le Seigneur poursuit lui-même la lecture confiteor tibi Pater caeli et terrae (Luc X, 21). Cette joie de la révélation de la gloire de Dieu aux tout-petits, Il l’applique à Gertrude qui est invitée à réciter le Credo suivi de l’offertoire chanté par les anges et les saints. Le Cœur du Christ devient alors l’autel où les anges et les saints déposent les bonnes actions et les prières de l’humanité. Les offrandes et souffrances de Gertrude sont apportées par son ange dans un vase d’or. Le Sursum corda chanté par le Christ rapproche tous les saints du Cœur de Jésus débordant de grâces. Le Seigneur entonne la préface qui est reprise par tous les anges chacun selon son ordre. Puis la Vierge chante le Sanctus invitant les anges à la féliciter des faveurs qu’elle avait reçues, et tous les saints se joignent à la louange. Le Christ offre alors son Cœur à Dieu10. Gertrude récite ensuite très lentement le Pater que le Seigneur exauça en commandant aux anges de réaliser ces demandes, en faveur de l’Eglise militante et souffrante, comme ils ne l’avaient jamais fait pour aucune prière. Gertrude prie à nouveau pour l’Eglise: Cette prière que tu viens de m’offrir pour l’Eglise, sera pour elle au-delà de tout ce que l’on peut comprendre, le surabondant «salut des saluts» pour sa glorification.
Le Seigneur prit alors Gertrude sur son Cœur pour faire d’elle une seule chose avec Lui et la combla de tout le bonheur qu’il est possible de goûter dans cette vie. Et c’est dans une semblable intimité qu’il se l’unit encore davantage par sa réception sacramentelle de son Corps et de son sang très saints.
Après cette communion, le Seigneur affirme hautement qu’Il aurait enduré toutes ses souffrances pour cette seule âme, Lui qui d’une seule goutte de son sang très précieux eut racheté en toute justice l’univers entier.11
Le chant de communion, emprunté à la messe des Vierges martyres, est chanté par le Seigneur et repris par le Ciel tout entier.
Par un Dominus vobiscum, le Seigneur conclut la liturgie céleste. Les anges répondent Ite missa est et entonnent une hymne: Te decet laus et honor Domine.
Dans une ultime bénédiction Gertrude reçoit la faveur d’obtenir une grâce exceptionnelle pour la personne qu’elle choisira12.
Cette extraordinaire liturgie céleste donne une idée du ciel. On notera la profondeur théologique de ces hardiesses parfois vraiment inattendues.

Patrick de Laubier, prêtre

Notes:
1) Les sources de la connaissance des fins dernières peuvent être classées de la manière suivante: la Bible, le Magistère catholique, les théologiens et enfin les mystiques. Bibliographie indicative: Dictionnaire encyclopédique du Judaïsme, Cerf/Laffont, 1996 (rubrique «Mort»). Pour le Nouveau Testament on retiendra ici la tradition catholique interprétée par le Magistère: Denziger, Symboles et définitions de la foi catholique, Cerf, 1996, et le Catéchisme de l’Eglise catholique (1997).
Théologiens: St. Augustin, La cité de Dieu, Livres XIX-XXII; St Thomas d’Aquin, Contra Gentiles L. IV, Somme théologique la Q. L-LXIV (anges et démons) Supplementum IIIae Q. LXIX-XCIX et Appendix (de purgatorio). St Bonaventure Breviloquium, 7 (jugement dernier). Modernes: M. J. Scheeben, Les mystères du christianisme (1865); Romano Guardini, Les fins dernières (1940); August-Alexis Goupil SJ, Les fins dernières (1941); Urs von Balthasar, L’enfer, une question, (1988); Yves Congar, Vaste monde ma paroisse (1966); Gilles Emery, «La doctrine catholique du purgatoire», Nova et Vetera, Juillet-septembre 1999. Mystiques: voir Le Dictionnaire de spiritualité ascétique et mystique, LXX-LXXI, Beauchesne, 1980 (pp. 1903-1983). Gertrude d’Helfta (1256-1301), Le Héraut (5 vol., Sources chrétiennes); Brigitte de Suède (1303-1373), voir: Comtesse de Flavigny, Ste
Brigitte de Suède (1892), et une trad. d’extraits des Révélations, Ed. Lion de Juda 1991, Françoise Romaine (1384-1440), Ed. critique texte latin du Tractatus de visionibus par Alessandra Bartolomei Romagnoli, Liberia Editrice Vaticana, 1994; Catherine de Gênes (1447-1510), Traité du purgatoire, traduit par Pierre Debongnie (1962); Ste Thérèse d’Avila «Libro de la Vida» in Obras completas, Madrid, 1997.
2) On peut citer le cas Gerson (1363-1429), grand chancelier de l’Université de Paris qui, dans de Probatione Spirituum, voyait autant de raisons pour approuver les révélations de Brigitte que pour les rejeter! Thérèse d’Avila rencontra l’incompréhension chez ses confesseurs franciscains, dominicains, même Banez.
3) Brigitte de Suède, Rev. VI. 88, in Comtesse Flavigny, op. cit., p. 90.
4) Nous utilisons ici la traduction de G. Combès (DDB, 1960, pp. 707-716).
5) Confessions, L. IV, ch. 13.
6) Jacques Maritain, Œuvres Complètes, Vol. II, p. 1214. Maritain voyait dans Gertrude, que Raïssa choisit pour son nom de baptême, comme un des plus grands poètes de tous les temps.
7) Gertrude d’Helfta, Œuvres spirituelles, V. Le Héraut, Livre V, Sources chrétiennes no 331, pp. 285-309 (avec l’original latin).
8) Geste d’une belle hardiesse commenté, à propos de ces dons très peu classiques, les présentateurs: dom J. M. Clément, P. Bernard de Vrégille. La traduction est celle des moniales de Wisques.
9) Op. cit., p. 291.
10) On indique qu’à ce moment de l’extase de Gertrude, la cloche du couvent sonnait pour indiquer que la messe du couvent en était précisément à la consécration.
11) Op. cit., p. 305.
12) Le couvent sera détruit et Luther naîtra non loin. Aujourd’hui l’on reconstruit le monastère d’Helfta.


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