par René Lejeune

Le Cardinal Newman
converti de l’anglicanisme
(1801-1890)

=> STELLA MARIS 395 SOMMAIRE

La réédition de l’œuvre majeure de Newman: «Apologia pro vita sua», reconnue comme un des chefs-d’œuvre du XIXe siècle, est une bonne occasion pour faire revivre cet immense penseur chrétien, qui reste une figure exceptionnelle du catholicisme.

Qui était Newman?

John Henri Newman est né en 1801 à Londres, dans une famille anglicane aisée, où régnait l’indifférence religieuse. A 15 ans, il découvre l’importance du dogme. Sans dogme, la religion se base sur le sentiment, «c’est concevoir l’amour filial en dehors de l’existence d’un père», écrit-il dans «Apologia», qui est une sorte d’autobiographie destinée à justifier sa conversion au catholicisme.
A 16 ans, Oxford, dont il sera, cinq ans plus tard, «fellow» – chargé de cours – dans le plus brillant des «College», Oriel College. A 24 ans, il est ordonné prêtre anglican, il sera trois ans plus tard curé de la paroisse de l’université. Ses sermons sont réputés en ville. Ils seront publiés en 8 volumes, tellement ils sont substantiels.
A 30 ans, il commence à se pencher sur les Pères de l’Eglise. Newman scrute les théories et pratiques de l’Eglise anglicane; il tient à retourner aux sources du christianisme, d’abord au Nouveau Testament, dont l’un ou l’autre passage l’interpelle, tel celui où Jésus bâtit son Eglise sur Pierre (Mt 16,18). Il étudie à fond les Pères de l’Eglise au point qu’il en sera bientôt l’un des grands spécialistes de son temps.
A 32 ans, au cours d’une croisière en Méditerranée, il est terrassé par la fièvre jusqu’à être proche de la mort. Cette expérience le conduit à une «seconde conversion» – la première avait été induite par l’étude des Pères de l’Eglise.

«L’apostasie nationale»

Au même moment naît ce qu’on appellera le Mouvement d’Oxford, à la suite d’un sermon de Keble, prêtre de l’Eglise anglicane. Dans ce sermon, Keble fustige ce qu’il appelle «l’apostasie nationale» de l’Angleterre.
Comment a-t-il pu forger cette expression radicale? On connaît l’histoire dramatique de la naissance de l’Eglise anglicane:Henri VIII (1509-1547), pieux mais charnel, de belle prestance, avait épousé Catherine d’Aragon, veuve de son frère aîné. Amateur de belles femmes, il rencontre Anne Boleyn, une brune aux beaux yeux noirs brillants. Il en tombe follement amoureux et chercher à répudier Catherine d’Aragon. Il demande au pape de prononcer la nullité de son mariage avec Catherine. Rome tardant à se prononcer, le roi fait bénir son mariage avec Anne Boleyn par le primat d’Angleterre. En 1534, Clément VII déclare invalide le mariage avec Anne. Henri VIII rompt avec Rome. C’est l’origine du schisme anglican. Le roi organise alors une Eglise nationale indépendante du pape et assujettie à sa personne. A partir de là, le roi, chef de l’Eglise nationale, nomme les évêques. Ainsi le pouvoir laïc confisque-t-il à son profit l’autorité spirituelle! La majorité du clergé se soumet. Quelques-uns refusent de prêter le serment de fidélité aux nouvelles lois d’Etat.Henri VIII déclenche alors une répression sanglante dont de saintes personnes sont les victimes, tels ces trois prêtres et martyrs, Sébastien Newdigate, Humphrey Middlemore et Guillaume Exmew, Frères à la chartreuse de Londres qui furent soumis pendant dix-sept jours à de cruelles tortures, puis exécutés par pendaison à Tryburn le 19 juin 1535, ou encore John Fisher, évêque de Rochester, un humaniste raffiné, confesseur de la reine Catherine d’Aragon. Créé cardinal, alors qu’il était en prison, John Fisher, octogénaire, fut décapité en récitant le psaume 25. Quant à Anne Boleyn, accusée d’adultère, elle sera décapitée en 1536, ainsi que Catherine Howard décapitée en 1542, après deux autres épouses, Johanna Seymoner, morte en 1537, et Anne de Clève, dont Henri VIII divorça en 1540. Sa sixième épouse, Catherine Parr lui survécut. Par ailleurs, furent décapités sous Henri VIII: 2 cardinaux, 18 évêques, 13 abbés, 575 prêtres et quelque 600 laïcs, tous, pour motifs religieux, la plupart après avoir subi des tortures. Voilà quel fut le fondateur de l’Eglise anglicane. C’est cela que le prêtre anglican appela, en 1833, «l’apostasie nationale».

Sa conversion

Newman abandonne alors la théorie d’une Eglise anglicane «via media», entre le protestantisme et le catholicisme. Il se rapproche de plus en plus de l’Eglise catholique. En 1845, il publie «Essai sur le développement de la doctrine chrétienne», montrant que c’est l’Eglise catholique qui a conservé intact le dépôt apostolique. Et il annonce sa conversion. Il est alors obligé de quitter Oxford. Il se rend à Rome, étudie la théologie catholique, entre au noviciat oratorien et est ordonné prêtre catholique en 1847.
Violemment attaqué, pour défendre son honneur, il rédige en deux mois son chef-d’œuvre: «Apologia pro vitasua», qui connaît un succès foudroyant.
Créé cardinal par Léon XIII, en 1879, Newman meurt le 11 août 1890, reconnu comme l’une des plus éminentes personnalités de XIXe siècle.Jean Paul II l’a déclaré «Vénérable» en 1992. Sa cause de béatification est en cours à Rome.

Innovations doctrinales de Newman

La rare connaissance des Pères de l’Eglise, une érudition prodigieuse, un don prophétique indéniable ont permis à Newman d’ouvrir, dans plusieurs domaines, des perspectives nouvelles, telles que la place du laïcat, l’accession à la foi. Il a à la fois un sens aigu de la tradition et un sens novateur du développement du dogme. Ces qualités très rares font que Newman continue à jouir d’un prestige et d’une influence exceptionnels de nos jours, non seulement dans les pays anglo-saxons, mais encore dans l’ensemble du monde catholique.
Au point de départ de l’«Essai sur le Développement de la doctrine chrétienne», publié en 1846, au moment de sa conversion, il y a une pensée toute simple: l’existence des êtres et des institutions s’inscrit dans l’histoire et elle se constitue dans une alternance de continuité et de changement. Il y a ce qui vit et ce qui meurt, ce qui semble devoir subsister et ce qui semble voué à disparaître. Cependant entre le passé et le présent, et même l’avenir, il y a des relais qui assurent la continuité. Comment découvrir ces relais et comment identifier l’ancien dans l’émergence du nouveau? Au long des siècles l’Eglise à connu des phases d’expansion et des phases de repli, de rayonnement et de décadence. A travers ces aléas, la question fondamentale ne cesse de se poser: l’enseignement de l’Eglise reste-t-il fidèle au Credo initial reçu des Apôtres? Cela pose la question de la tradition: celle-ci est-elle perpétuellement répétitive au fil du temps, ou bien la conscience ecclésiale ouvre-t-elle le dépôt de la foi à une connaissance sans cesse élargie et renouvelée du mystère révélé?
C’est dans le but de défendre et de légitimer la foi anglicane que Newman, avant sa conversion, se pose ces questions. La légitimer face au libéralisme hérité des «lumières1», période de lutte contre la foi religieuse. Mais aussi légitimer la foi anglicane en l’immunisant contre les «déviations et les corruptions de Rome».
Or plus Newman avance dans cette réflexion, plus son assurance est ébranlée. L’Eglise anglicane se raidit devant le vaste mouvement de réformes qu’il a commencé à Oxford. Tous ses efforts visant à établir les titres d’apostolicité de l’Eglise anglicane sont voués à l’échec. En 1841, il publie un écrit sous forme de tract où il montre que les 39 articles de la foi anglicane ne sont pas inconciliables avec les décrets du Concile de Trente. Il est suspecté de déviations par les éléments immobilistes de l’anglicanisme. Il se consacre alors à un travail de clarification dont le fruit sera son «Essai sur le développement» et sa conversion au catholicisme.
Au cours de ce cheminement vers la vérité, l’anxiété s’empare de lui à mesure qu’il clarifie les positions doctrinales de Rome les plus contestées par les anglicans. Il s’efforce de rétablir un jugement sérieux sur la dévotion mariale contestée en milieu anglican, ou encore sur le culte des saints et la doctrine du purgatoire. Il se demande si ces «corruptions papistes» comme on disait dans l’Eglise anglicane, ne font pas partie de l’élargissement de la foi des apôtres qui se légitime à partir de son fondement même. Il rappelle la parole de Jésus aux disciples avant l’Ascension: «J’aurais encore beaucoup de choses à vous dire, mais maintenant vous ne pouvez pas les porter. Quand viendra l’esprit de vérité, il vous fera accéder à la vérité tout entière (Jn 16,12-13)».
C’est en ayant cette parole à l’esprit que Newman se penche sur la foi du Concile de Trente (1545-1547) qui commande aujourd’hui la profession de foi de l’Eglise catholique. Les «nouveautés doctrinales dont on l’accuse ne seraient-elles pas l’aboutissement légitime et logique d’une vérité qui n’avait pas encore tout exprimé de ce qu’elle contient et qu’elle garde «disponible» pour compléter la foi? En d’autres mots, Trente est-il, quinze siècles après, l’héritier authentique de Nicée (325), comme Nicée l’est des Apôtres? C’est pour répondre à cette question fondamentale que Newman écrit son «Essai sur le Développement de la doctrine chrétienne».
Il énonce d’abord une vérité première: celle de la réalité du changement dans l’ordre général des choses et ce que le changement a de plausible dans le domaine sacré de la foi. Celle-ci affronte les risques du temps, elle doit par conséquent se soumettre à la loi universelle du changement. Mais s’agissant d’elle, on ne peut manquer de se poser la question: quel changement? En effet, le changement peut mener à la rupture comme il peut exprimer l’aboutissement d’une maturation. Le but de l’«Essai» est de distinguer les développements authentiques de ceux qui sont factices, entre la vraie et la fausse évolution. Il découvre, au long de son cheminement, que la foi romaine, loin d’être un ajout gratuit ou une corruption de la foi originelle, en est au contraire le prolongement. La foi originelle porte en effet en elle des germes de fécondation et des ferments de vitalité qui n’attendent que la vertu du temps pour se libérer, comme un bouton de rose ne peut éclore qu’au moment qui lui est réservé.
Et Newman discerne sept critères d’un vrai développement, tels que l’aptitude à assumer un modèle de culture, le pouvoir d’assimilation, la logique des séquences, l’anticipation de l’avenir, la reprise active du passé et la vigueur dans la durée. L’application de ces critères est délicate à manier et elle n’induit une conclusion que par leur convergence et le faisceau qui en résulte. Seule la fonction magistérielle de l’Eglise assistée de l’Esprit-Saint peut se prononcer sur l’authenticité d’un développement, garantir la vérité qui en est le fruit et situer le tout au sein de la tradition.
Et Newman s’attache surtout à vérifier la crédibilité des dogmes catholiques à la lumière des sept critères. Cette seconde partie de l’«Essai» est la plus riche. Elle consacre la modernité de Newman.

Newman «penseur chrétien de notre temps» (Jean Paul II)

Newman a eu le mérite d’introduire en théologie la dimension historique, en rappelant que l’idée chrétienne contenue dans la Révélation se soumet, dès l’origine, à un devenir où elle aura à tester sa vérité dans les contingences du temps vécu. Elle apparaît ainsi comme une promesse qui porte en elle la fécondité qu’elle recèle et révélera au fil du temps. Cependant cette promesse n’est pas à l’abri de l’usure, de la corruption, de l’oubli ou de la rupture que la durée humaine peut produire. D’où au regard de Newman, qui se trouve là au seuil de sa conversion, la nécessité d’une autorité infaillible en matière de régulation doctrinale.
En soumettant la foi à l’historicité, Newman rappelle que le salut chrétien se réalise dans le cadre d’une économie, ce qui revient à dire qu’il a besoin du temps pour porter ses fruits. Pour lui l’histoire est l’une des clés culturelles, comme c’est le cas pour notre modernité.
En même temps elle apporte à la tradition la plénitude du sens. En elle il voit l’expression toujours actuelle de la foi ecclésiale issue de l’Ecriture et éclairée par l’Esprit-Saint. Il distingue le langage scripturaire et le langage magistériel, non pas pour les séparer, mais pour assigner à chacun sa fonction propre. L’Ecriture demeure la source; elle est la référence souveraine au cœur de la foi de l’Eglise. Elle la nourrit et l’entretient dans la prière et le culte. Newman évite ainsi la dichotomie, l’opposition entre Ecriture et tradition. Il n’y a qu’une source, l’Ecriture; la tradition étant l’actualisation de cette source unique dans le flux changeant du temps. Encore une fois, les origines fondent ce qui est et sera toujours la règle de foi, mais elles n’en dévoilent pas tout le sens qui, lui, a besoin de l’épreuve de la durée. Tout est dit dès le commencement, mais tout n’y est pas compris ni énoncé.
On fit un procès à Newman, celui d’avoir substitué le sentiment à la raison, l’expérience à l’adhésion au mystère, la fluidité des changements à la permanence de la vérité. Pie X dédouana Newman par un bref, en 1908.

«Comme tu es juste et consolante, Eglise de Rome!»

«Juste avant ma conversion, comme membre de l’Eglise anglicane, j’étais sur un lit d’agonie», écrira Newman. Retiré à Littlemore, une annexe de sa paroisse, il est poursuivi jusque dans cette solitude par ses adversaires qui l’accusaient de préparer la fondation d’un «couvent papiste». Il s’arracha alors douloureusement à ses convictions. Son dernier sermon à Sainte-Marie d’Oxford, où il parla de «séparation des amis», s’acheva dans les larmes.
Enfermé dans sa retraite, il lutta pendant de longs mois contre lui-même, contre ses dernières objections: l’Eglise romaine est-elle vraiment celle des Pères, celle de Saint Augustin, de Saint Ambroise? La primauté du pape, les indulgences, la dévotion à la Vierge Marie, le culte des saints, tout cela n’avait-il pas été ajouté, inventé de toutes pièces?
Son génie — aidé du Saint-Esprit — lui dicta la réponse: l’Eglise n’est pas un bloc immuable, comme fossilisé, de formules auxquelles il serait interdit d’ajouter une virgule. C’est une réalité vivante qui, comme tout ce qui vit, évolue. Dans une Eglise légitime, qui a reçu du Christ une autorité infaillible, il est légitime que le dogme se précise et se développe. Avec cette clé, Newman s’est démontré à lui-même dans «l’Essai», la nécessité de se soumettre, de s’en remettre de tout à l’unique autorité.
Dans son ermitage de Littlemore, entre les mains d’un passioniste, le Père Dominique, «un homme simple et saint» qu’il a prié de venir sans lui en dévoiler les raisons, Newman prononça la formule solennelle de l’abjuration. C’était le 8 octobre 1845, date capitale pour le catholicisme anglais. «Jamais, écrit Gladstone, futur Premier Ministre, l’Eglise romaine, depuis la Réforme, n’a remporté une plus grande victoire.» Tout contribuait à faire de cette conversion un événement capital: le sérieux avec lequel s’est opérée cette conversion, son caractère douloureux, le prestige intellectuel et spirituel de Newman, son influence sur la jeunesse. Il fut imité aussitôt par plusieurs de ses intimes. Et il sera imité au fil des années. Plus de trois cents conversions dès la première année, toutes d’intellectuels, de professeurs, de théologiens, d’hommes connus pour le sérieux de leur démarche. L’Eglise anglicane se sentit ébranlée. Un nouveau coup lui fut porté par la conversion de Henry Manning, le 6 avril 1851; il était d’autant plus douloureux que l’Eglise anglicane lui avait demandé de réfuter «L’Essai sur le Développement».
Newman partit à Rome sur les conseils de Wiseman2 à qui il devait sa conversion. Il y fut ordonné prêtre catholique, puis il revint en Angleterre pour y fonder, à Birmingham, un Oratoire semblable à celui de saint Philippe Néri.
Et il reprit la tâche où il excellait: penser, écrire, témoigner. Avec son «Essai pour aider à une grammaire de l’assentiment», il ouvre l’apologétique3 des vraies nouvelles. Avec cet ouvrage il posait le doigt sur le nœud de la question: comment mettre en harmonie l’adhésion inconditionnelle à la foi et les argumentations rationnelles qui semblent s’opposer à elle? Le problème n’a pas cessé de le hanter depuis sa conversion. La solution il l’exposa dans son nouveau livre. L’assentiment que le chrétien donne à sa foi doit certes tenir compte des démarches de la raison et des critiques de la science, mais il se situe bien au-delà de ces concepts abstraits.
Avec Newman le catholicisme cessa d’être en Angleterre une religion de seconde zone d’un troupeau dédaigné, ce corps sans vie qu’il était encore en 1890. «Comme tu es juste et consolante, Eglise de Rome!», écrit-il après sa conversion.
Le Cardinal Newman consacra le reste de sa vie à l’Oratoire qu’il avait fondé à Birmingham en 1847. Il y mourut le 11 août 1890, considéré comme l’un des plus éclatants esprits du XIXe siècle.
Jean Paul II l’a déclaré: «Vénérable» en 1992. La cause de béatification de Newman est en cours à Rome.

René Lejeune

Note:
1) Mouvement intellectuel et philosophique dominant, au XVIIIe siècle, le monde des idées en Europe: rejet de la métaphysique, ouverture au sensible et aux sentiments, croyance dans le progrès et dans les perfectiblités de l’homme, combat pour la tolérance et le respect des libertés civiles.
2) Wiseman (1802-1865), Cardinal britannique qui contribua au Mouvement d’Oxford. Archevêque de Westminster. Auteur du roman historique «Fabiola» (1854).
3) Ecrit ou discours destiné à convaincre de la justesse de la foi et à en assurer la défense.


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