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La réédition de luvre majeure de Newman: «Apologia pro vita sua», reconnue comme un des chefs-duvre du XIXe siècle, est une bonne occasion pour faire revivre cet immense penseur chrétien, qui reste une figure exceptionnelle du catholicisme.
Qui était Newman?
John Henri Newman est né en 1801 à Londres, dans une famille anglicane aisée, où régnait lindifférence religieuse. A 15 ans, il découvre limportance du dogme. Sans dogme, la religion se base sur le sentiment, «cest concevoir lamour filial en dehors de lexistence dun père», écrit-il dans «Apologia», qui est une sorte dautobiographie destinée à justifier sa conversion au catholicisme.
A 16 ans, Oxford, dont il sera, cinq ans plus tard, «fellow» chargé de cours dans le plus brillant des «College», Oriel College. A 24 ans, il est ordonné prêtre anglican, il sera trois ans plus tard curé de la paroisse de luniversité. Ses sermons sont réputés en ville. Ils seront publiés en 8 volumes, tellement ils sont substantiels.
A 30 ans, il commence à se pencher sur les Pères de lEglise. Newman scrute les théories et pratiques de lEglise anglicane; il tient à retourner aux sources du christianisme, dabord au Nouveau Testament, dont lun ou lautre passage linterpelle, tel celui où Jésus bâtit son Eglise sur Pierre (Mt 16,18). Il étudie à fond les Pères de lEglise au point quil en sera bientôt lun des grands spécialistes de son temps.
A 32 ans, au cours dune croisière en Méditerranée, il est terrassé par la fièvre jusquà être proche de la mort. Cette expérience le conduit à une «seconde conversion» la première avait été induite par létude des Pères de lEglise.
«Lapostasie nationale»
Au même moment naît ce quon appellera le Mouvement dOxford, à la suite dun sermon de Keble, prêtre de lEglise anglicane. Dans ce sermon, Keble fustige ce quil appelle «lapostasie nationale» de lAngleterre.
Comment a-t-il pu forger cette expression radicale? On connaît lhistoire dramatique de la naissance de lEglise anglicane:Henri VIII (1509-1547), pieux mais charnel, de belle prestance, avait épousé Catherine dAragon, veuve de son frère aîné. Amateur de belles femmes, il rencontre Anne Boleyn, une brune aux beaux yeux noirs brillants. Il en tombe follement amoureux et chercher à répudier Catherine dAragon. Il demande au pape de prononcer la nullité de son mariage avec Catherine. Rome tardant à se prononcer, le roi fait bénir son mariage avec Anne Boleyn par le primat dAngleterre. En 1534, Clément VII déclare invalide le mariage avec Anne. Henri VIII rompt avec Rome. Cest lorigine du schisme anglican. Le roi organise alors une Eglise nationale indépendante du pape et assujettie à sa personne. A partir de là, le roi, chef de lEglise nationale, nomme les évêques. Ainsi le pouvoir laïc confisque-t-il à son profit lautorité spirituelle! La majorité du clergé se soumet. Quelques-uns refusent de prêter le serment de fidélité aux nouvelles lois dEtat.Henri VIII déclenche alors une répression sanglante dont de saintes personnes sont les victimes, tels ces trois prêtres et martyrs, Sébastien Newdigate, Humphrey Middlemore et Guillaume Exmew, Frères à la chartreuse de Londres qui furent soumis pendant dix-sept jours à de cruelles tortures, puis exécutés par pendaison à Tryburn le 19 juin 1535, ou encore John Fisher, évêque de Rochester, un humaniste raffiné, confesseur de la reine Catherine dAragon. Créé cardinal, alors quil était en prison, John Fisher, octogénaire, fut décapité en récitant le psaume 25. Quant à Anne Boleyn, accusée dadultère, elle sera décapitée en 1536, ainsi que Catherine Howard décapitée en 1542, après deux autres épouses, Johanna Seymoner, morte en 1537, et Anne de Clève, dont Henri VIII divorça en 1540. Sa sixième épouse, Catherine Parr lui survécut. Par ailleurs, furent décapités sous Henri VIII: 2 cardinaux, 18 évêques, 13 abbés, 575 prêtres et quelque 600 laïcs, tous, pour motifs religieux, la plupart après avoir subi des tortures. Voilà quel fut le fondateur de lEglise anglicane. Cest cela que le prêtre anglican appela, en 1833, «lapostasie nationale».
Sa conversion
Newman abandonne alors la théorie dune Eglise anglicane «via media», entre le protestantisme et le catholicisme. Il se rapproche de plus en plus de lEglise catholique. En 1845, il publie «Essai sur le développement de la doctrine chrétienne», montrant que cest lEglise catholique qui a conservé intact le dépôt apostolique. Et il annonce sa conversion. Il est alors obligé de quitter Oxford. Il se rend à Rome, étudie la théologie catholique, entre au noviciat oratorien et est ordonné prêtre catholique en 1847.
Violemment attaqué, pour défendre son honneur, il rédige en deux mois son chef-duvre: «Apologia pro vitasua», qui connaît un succès foudroyant.
Créé cardinal par Léon XIII, en 1879, Newman meurt le 11 août 1890, reconnu comme lune des plus éminentes personnalités de XIXe siècle.Jean Paul II la déclaré «Vénérable» en 1992. Sa cause de béatification est en cours à Rome.
Innovations doctrinales de Newman
La rare connaissance des Pères de lEglise, une érudition prodigieuse, un don prophétique indéniable ont permis à Newman douvrir, dans plusieurs domaines, des perspectives nouvelles, telles que la place du laïcat, laccession à la foi. Il a à la fois un sens aigu de la tradition et un sens novateur du développement du dogme. Ces qualités très rares font que Newman continue à jouir dun prestige et dune influence exceptionnels de nos jours, non seulement dans les pays anglo-saxons, mais encore dans lensemble du monde catholique.
Au point de départ de l«Essai sur le Développement de la doctrine chrétienne», publié en 1846, au moment de sa conversion, il y a une pensée toute simple: lexistence des êtres et des institutions sinscrit dans lhistoire et elle se constitue dans une alternance de continuité et de changement. Il y a ce qui vit et ce qui meurt, ce qui semble devoir subsister et ce qui semble voué à disparaître. Cependant entre le passé et le présent, et même lavenir, il y a des relais qui assurent la continuité. Comment découvrir ces relais et comment identifier lancien dans lémergence du nouveau? Au long des siècles lEglise à connu des phases dexpansion et des phases de repli, de rayonnement et de décadence. A travers ces aléas, la question fondamentale ne cesse de se poser: lenseignement de lEglise reste-t-il fidèle au Credo initial reçu des Apôtres? Cela pose la question de la tradition: celle-ci est-elle perpétuellement répétitive au fil du temps, ou bien la conscience ecclésiale ouvre-t-elle le dépôt de la foi à une connaissance sans cesse élargie et renouvelée du mystère révélé?
Cest dans le but de défendre et de légitimer la foi anglicane que Newman, avant sa conversion, se pose ces questions. La légitimer face au libéralisme hérité des «lumières1», période de lutte contre la foi religieuse. Mais aussi légitimer la foi anglicane en limmunisant contre les «déviations et les corruptions de Rome».
Or plus Newman avance dans cette réflexion, plus son assurance est ébranlée. LEglise anglicane se raidit devant le vaste mouvement de réformes quil a commencé à Oxford. Tous ses efforts visant à établir les titres dapostolicité de lEglise anglicane sont voués à léchec. En 1841, il publie un écrit sous forme de tract où il montre que les 39 articles de la foi anglicane ne sont pas inconciliables avec les décrets du Concile de Trente. Il est suspecté de déviations par les éléments immobilistes de langlicanisme. Il se consacre alors à un travail de clarification dont le fruit sera son «Essai sur le développement» et sa conversion au catholicisme.
Au cours de ce cheminement vers la vérité, lanxiété sempare de lui à mesure quil clarifie les positions doctrinales de Rome les plus contestées par les anglicans. Il sefforce de rétablir un jugement sérieux sur la dévotion mariale contestée en milieu anglican, ou encore sur le culte des saints et la doctrine du purgatoire. Il se demande si ces «corruptions papistes» comme on disait dans lEglise anglicane, ne font pas partie de lélargissement de la foi des apôtres qui se légitime à partir de son fondement même. Il rappelle la parole de Jésus aux disciples avant lAscension: «Jaurais encore beaucoup de choses à vous dire, mais maintenant vous ne pouvez pas les porter. Quand viendra lesprit de vérité, il vous fera accéder à la vérité tout entière (Jn 16,12-13)».
Cest en ayant cette parole à lesprit que Newman se penche sur la foi du Concile de Trente (1545-1547) qui commande aujourdhui la profession de foi de lEglise catholique. Les «nouveautés doctrinales dont on laccuse ne seraient-elles pas laboutissement légitime et logique dune vérité qui navait pas encore tout exprimé de ce quelle contient et quelle garde «disponible» pour compléter la foi? En dautres mots, Trente est-il, quinze siècles après, lhéritier authentique de Nicée (325), comme Nicée lest des Apôtres? Cest pour répondre à cette question fondamentale que Newman écrit son «Essai sur le Développement de la doctrine chrétienne».
Il énonce dabord une vérité première: celle de la réalité du changement dans lordre général des choses et ce que le changement a de plausible dans le domaine sacré de la foi. Celle-ci affronte les risques du temps, elle doit par conséquent se soumettre à la loi universelle du changement. Mais sagissant delle, on ne peut manquer de se poser la question: quel changement? En effet, le changement peut mener à la rupture comme il peut exprimer laboutissement dune maturation. Le but de l«Essai» est de distinguer les développements authentiques de ceux qui sont factices, entre la vraie et la fausse évolution. Il découvre, au long de son cheminement, que la foi romaine, loin dêtre un ajout gratuit ou une corruption de la foi originelle, en est au contraire le prolongement. La foi originelle porte en effet en elle des germes de fécondation et des ferments de vitalité qui nattendent que la vertu du temps pour se libérer, comme un bouton de rose ne peut éclore quau moment qui lui est réservé.
Et Newman discerne sept critères dun vrai développement, tels que laptitude à assumer un modèle de culture, le pouvoir dassimilation, la logique des séquences, lanticipation de lavenir, la reprise active du passé et la vigueur dans la durée. Lapplication de ces critères est délicate à manier et elle ninduit une conclusion que par leur convergence et le faisceau qui en résulte. Seule la fonction magistérielle de lEglise assistée de lEsprit-Saint peut se prononcer sur lauthenticité dun développement, garantir la vérité qui en est le fruit et situer le tout au sein de la tradition.
Et Newman sattache surtout à vérifier la crédibilité des dogmes catholiques à la lumière des sept critères. Cette seconde partie de l«Essai» est la plus riche. Elle consacre la modernité de Newman.
Newman «penseur chrétien de notre temps» (Jean Paul II)
Newman a eu le mérite dintroduire en théologie la dimension historique, en rappelant que lidée chrétienne contenue dans la Révélation se soumet, dès lorigine, à un devenir où elle aura à tester sa vérité dans les contingences du temps vécu. Elle apparaît ainsi comme une promesse qui porte en elle la fécondité quelle recèle et révélera au fil du temps. Cependant cette promesse nest pas à labri de lusure, de la corruption, de loubli ou de la rupture que la durée humaine peut produire. Doù au regard de Newman, qui se trouve là au seuil de sa conversion, la nécessité dune autorité infaillible en matière de régulation doctrinale.
En soumettant la foi à lhistoricité, Newman rappelle que le salut chrétien se réalise dans le cadre dune économie, ce qui revient à dire quil a besoin du temps pour porter ses fruits. Pour lui lhistoire est lune des clés culturelles, comme cest le cas pour notre modernité.
En même temps elle apporte à la tradition la plénitude du sens. En elle il voit lexpression toujours actuelle de la foi ecclésiale issue de lEcriture et éclairée par lEsprit-Saint. Il distingue le langage scripturaire et le langage magistériel, non pas pour les séparer, mais pour assigner à chacun sa fonction propre. LEcriture demeure la source; elle est la référence souveraine au cur de la foi de lEglise. Elle la nourrit et lentretient dans la prière et le culte. Newman évite ainsi la dichotomie, lopposition entre Ecriture et tradition. Il ny a quune source, lEcriture; la tradition étant lactualisation de cette source unique dans le flux changeant du temps. Encore une fois, les origines fondent ce qui est et sera toujours la règle de foi, mais elles nen dévoilent pas tout le sens qui, lui, a besoin de lépreuve de la durée. Tout est dit dès le commencement, mais tout ny est pas compris ni énoncé.
On fit un procès à Newman, celui davoir substitué le sentiment à la raison, lexpérience à ladhésion au mystère, la fluidité des changements à la permanence de la vérité. Pie X dédouana Newman par un bref, en 1908.
«Comme tu es juste et consolante, Eglise de Rome!»
«Juste avant ma conversion, comme membre de lEglise anglicane, jétais sur un lit dagonie», écrira Newman. Retiré à Littlemore, une annexe de sa paroisse, il est poursuivi jusque dans cette solitude par ses adversaires qui laccusaient de préparer la fondation dun «couvent papiste». Il sarracha alors douloureusement à ses convictions. Son dernier sermon à Sainte-Marie dOxford, où il parla de «séparation des amis», sacheva dans les larmes.
Enfermé dans sa retraite, il lutta pendant de longs mois contre lui-même, contre ses dernières objections: lEglise romaine est-elle vraiment celle des Pères, celle de Saint Augustin, de Saint Ambroise? La primauté du pape, les indulgences, la dévotion à la Vierge Marie, le culte des saints, tout cela navait-il pas été ajouté, inventé de toutes pièces?
Son génie aidé du Saint-Esprit lui dicta la réponse: lEglise nest pas un bloc immuable, comme fossilisé, de formules auxquelles il serait interdit dajouter une virgule. Cest une réalité vivante qui, comme tout ce qui vit, évolue. Dans une Eglise légitime, qui a reçu du Christ une autorité infaillible, il est légitime que le dogme se précise et se développe. Avec cette clé, Newman sest démontré à lui-même dans «lEssai», la nécessité de se soumettre, de sen remettre de tout à lunique autorité.
Dans son ermitage de Littlemore, entre les mains dun passioniste, le Père Dominique, «un homme simple et saint» quil a prié de venir sans lui en dévoiler les raisons, Newman prononça la formule solennelle de labjuration. Cétait le 8 octobre 1845, date capitale pour le catholicisme anglais. «Jamais, écrit Gladstone, futur Premier Ministre, lEglise romaine, depuis la Réforme, na remporté une plus grande victoire.» Tout contribuait à faire de cette conversion un événement capital: le sérieux avec lequel sest opérée cette conversion, son caractère douloureux, le prestige intellectuel et spirituel de Newman, son influence sur la jeunesse. Il fut imité aussitôt par plusieurs de ses intimes. Et il sera imité au fil des années. Plus de trois cents conversions dès la première année, toutes dintellectuels, de professeurs, de théologiens, dhommes connus pour le sérieux de leur démarche. LEglise anglicane se sentit ébranlée. Un nouveau coup lui fut porté par la conversion de Henry Manning, le 6 avril 1851; il était dautant plus douloureux que lEglise anglicane lui avait demandé de réfuter «LEssai sur le Développement».
Newman partit à Rome sur les conseils de Wiseman2 à qui il devait sa conversion. Il y fut ordonné prêtre catholique, puis il revint en Angleterre pour y fonder, à Birmingham, un Oratoire semblable à celui de saint Philippe Néri.
Et il reprit la tâche où il excellait: penser, écrire, témoigner. Avec son «Essai pour aider à une grammaire de lassentiment», il ouvre lapologétique3 des vraies nouvelles. Avec cet ouvrage il posait le doigt sur le nud de la question: comment mettre en harmonie ladhésion inconditionnelle à la foi et les argumentations rationnelles qui semblent sopposer à elle? Le problème na pas cessé de le hanter depuis sa conversion. La solution il lexposa dans son nouveau livre. Lassentiment que le chrétien donne à sa foi doit certes tenir compte des démarches de la raison et des critiques de la science, mais il se situe bien au-delà de ces concepts abstraits.
Avec Newman le catholicisme cessa dêtre en Angleterre une religion de seconde zone dun troupeau dédaigné, ce corps sans vie quil était encore en 1890. «Comme tu es juste et consolante, Eglise de Rome!», écrit-il après sa conversion.
Le Cardinal Newman consacra le reste de sa vie à lOratoire quil avait fondé à Birmingham en 1847. Il y mourut le 11 août 1890, considéré comme lun des plus éclatants esprits du XIXe siècle.
Jean Paul II la déclaré: «Vénérable» en 1992. La cause de béatification de Newman est en cours à Rome.
Note:
1) Mouvement intellectuel et philosophique dominant, au XVIIIe siècle, le monde des idées en Europe: rejet de la métaphysique, ouverture au sensible et aux sentiments, croyance dans le progrès et dans les perfectiblités de lhomme, combat pour la tolérance et le respect des libertés civiles.
2) Wiseman (1802-1865), Cardinal britannique qui contribua au Mouvement dOxford. Archevêque de Westminster. Auteur du roman historique «Fabiola» (1854).
3) Ecrit ou discours destiné à convaincre de la justesse de la foi et à en assurer la défense.
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