Les chrétiens et les migrations

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Stella Maris a le devoir d’aborder certains thèmes controversés et de rappeler les vérités qui nous interpellent, surtout lorsque ces vérités font partie des piliers de la vie chrétienne. C’est le cas de l’amour du prochain à pratiquer aussi dans l’accueil de l’étranger.
Si l’on discute rarement du devoir d’accueil des réfugiés politiques, dont la vie est en danger dans leur pays d’origine, les avis sont plus partagés en ce qui concerne les réfugiés économiques.
En reproduisant cet article paru dans Vivant Univers, Chaussée de Dinant 115, B-5000 Namur/Belgique, nous entendons poser le problème et fournir matière à réflexion pour que chacun puisse se forger une opinion digne d’un chrétien.

Certains chrétiens sont parfois tentés par des attitudes hostiles à l’immigration ou aux émigrés. Pourtant, la doctrine est claire: l’amour du prochain n’est pas fonction du passeport…
Le monde chrétien est loin d’être indifférent au phénomène des migrations internationales. On peut même dire que les nombreuses prises de position des papes et dicastères romains, conférences épiscopales et évêques individuels de différents pays, responsables des autres Eglises ou instances œcuméniques sur le sujet constituent un véritable corps de doctrine. En même temps, de nombreux chrétiens, à titre individuel, en communauté ou au sein d’organisations spécifiques, s’engagent très concrètement dans l’accueil des migrants. Par contre, il n’est pas si rare que des chrétiens apportent leur suffrage à des partis qui, de façon plus ou moins ouverte, défendent des thèses xénophobes, que des hommes politiques d’inspiration chrétienne se montrent très durs ou très timides en matière d’accueil et d’intégration des migrants, voire que tel ou tel évêque élève la voix pour mettre en garde contre un danger d’invasion…
Ce bref article voudrait mettre en relief quelques lignes de force qui permettent de comprendre cette réalité complexe.
Impossible, dans l’espace imparti, de reprendre tout le riche donné révélé dans l’un et l’autre Testament. Qu’il suffise de rappeler l’essentiel. Dans la loi biblique, le commandement d’aimer l’étranger est fondé sur le souvenir du séjour en Egypte dont Dieu a délivré son peuple: « Tu aimeras l’étranger comme toi-même; car vous-mêmes avez été émigrés dans le pays d’Egypte» (Lv 19, 34; voir aussi Ex 22,20 et Dt 10, 18-19).
Quant à l’Evangile, il nous montre un Jésus qui fait fi des convenances et brise les cloisonnements qui divisaient la société de son temps. Les exclus de toutes sortes se bousculent à toutes les pages de l’Evangile. Cette Bonne Nouvelle est formalisée dans deux grands textes: la parabole dite du Bon Samaritain (Lc 10, 2537) et la mise en scène du jugement dernier en Mt 25, 31-46. Ces deux enseignements de Jésus sapent à la base toutes les conceptions particularistes, racistes ou inégalitaires et affirment avec force à la fois la dignité de toute personne humaine, et l’unité foncière du genre humain. Le voyageur blessé dont le Samaritain s’est fait le prochain et tous ces plus petits anonymes que «les bénis du Père» ont nourris, vêtus, visités, secourus… n’avaient pas d’autre titre à être ainsi traités que leur détresse; on pourrait préciser: leur qualité d’êtres humains — frères et sœurs — dans la détresse. Le commandement de l’amour du prochain est universel, il transcende toutes les distinctions1.

Le droit de chercher asile

Ces rappels sont nécessaires, car l’Ecriture — en particulier l’enseignement et l’exemple de Jésus — constitue la référence indispensable et la source d’inspiration inépuisable de l’enseignement et de la pratique des Eglises aujourd’hui. Sans entrer dans une accumulation de références, j’essaierai de dégager quelques grands axes d’une doctrine clairement exprimée, sinon toujours appliquée avec conséquence. Le premier serait l’affirmation fondamentale d’un droit à la libre circulation fondé sur la dignité de tout être humain et l’appartenance commune à une seule humanité. Le deuxième est la doctrine de la destination commune des biens de la terre. Le troisième, l’idée que le dialogue et l’échange entre cultures différentes sont un bien et même, selon une expression du pape Jean Paul Il dans un tout récent message2, «une exigence intrinsèque de la nature même de l’homme et de la culture».
Dans la première partie de l’encyclique Pacem in Terris, le pape Jean XXIII reprend et commente les articles de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Il affirme ainsi que «tout homme a le droit, moyennant des motifs valables, de se rendre à l’étranger et de s’y fixer»3. Mais le plus important est le fondement qu’il donne ensuite à cette affirmation: «Jamais l’appartenance à telle ou telle communauté politique ne saurait empêcher qui que ce soit d’être membre de la famille humaine, citoyen de cette communauté universelle où tous les hommes sont rassemblés par des liens communs.» (Pacem in Terris, 25) Cette conviction porte toute l’attitude des chrétiens et le discours des Eglises vis-à-vis des migrants. Une bienveillance fondamentale à l’égard de ces «membres de la famille humaine», qui se traduit en accueil quand ces personnes sont en détresse ou demandent de l’aide. C’est pourquoi l’enseignement constant des Eglises défend le droit universel de chercher asile (Déclaration universelle des Droits de l’Homme, 14,1) et affirme corrélativement le «devoir d’accueil»4.
La tendance est même à interpréter largement l’état de détresse, au-delà des définitions juridiques de la Convention de Genève sur le droit d’asile. En 1995, par exemple, les évêques de Belgique se firent sévèrement tancer et accuser de confusion mentale par le Commissaire général aux réfugiés et aux apatrides de l’époque pour avoir écrit dans une lettre d’ailleurs remarquable: «le danger de mourir de faim, pour ceux qu’on appelle les réfugiés économiques, ne diffère pas essentiellement du danger de mort résultant de persécutions pour des motifs politiques ou religieux»5. Ils n’ignoraient certainement pas la spécificité du réfugié et ne contestaient pas la pertinence des instruments internationaux, mais ils avaient le souci très légitime et opportun d’ouvrir la solidarité chrétienne à toute humaine misère, au-delà de toute catégorisation définitive.

La terre à tous

Il y a toutefois une réserve à la liberté «de se rendre à l’étranger et de s’y fixer». Le texte cité plus haut de Jean XXIII conditionne ce droit: «moyennant motifs valables» (25, 1, c). Lorsqu’il s’agit, non seulement de voyager mais d’émigrer, donc de s’installer dans un autre pays et d’avoir part à ses ressources, fût-ce temporairement, il y a lieu à un discernement de ce qui est juste, tant pour l’immigrant que pour le pays d’accueil. En deçà de l’état de nécessité urgente retenu par la définition du réfugié ou envisagé par la déclaration des évêques belges, le principal moteur des migrations est l’inégalité économique, la misère ou l’absence de perspectives d’avenir au départ, l’espoir d’un sort meilleur à l’arrivée.
Dans cette problématique, ce qui inspire l’enseignement des Eglises est un principe de la théologie la plus classique, qui a été remis en honneur dans la récente doctrine sociale de l’Eglise catholique et en particulier par le Concile Vatican Il: la destination universelle des biens. Dans la Constitution pastorale Gaudium et Spes, le Concile rappelle le principe général: «Dieu a destiné la terre et tout ce qu’elle contient à l’usage de tous les hommes et de tous les peuples, en sorte que les biens de la création doivent équitablement affluer entre les mains de tous, selon la règle de la justice, inséparable de la charité…»; il le fonde par toute une série de références aux Pères de l’Eglise, aux théologiens scolastiques et aux enseignements des papes; il l’applique enfin à l’état du monde actuel: «Devant un si grand nombre d’affamés de par le monde, le Concile insiste auprès de tous et auprès des autorités pour qu’ils se souviennent de ce mot des Pères: Donne à manger à celui qui meurt de faim, car, si tu ne lui as pas donné à manger, tu l’as tué; et que, selon les possibilités de chacun, ils partagent et emploient vraiment leurs biens en procurant avant tout aux individus et aux peuples les moyens qui leur permettront de s’aider eux-mêmes et de se développer»6.
Le problème de l’accueil des migrants est ainsi situé dans un contexte plus large: les inégalités et l’injustice au niveau mondial et la nécessité de tendre à un ordre politique et économique mondial juste. Il y a donc place pour un débat et des choix qui se situent normalement au niveau de la responsabilité politique, laquelle, dans un Etat démocratique, implique l’intervention et l’influence de l’opinion publique et donc aussi des instances spirituelles. Ce que les Eglises apportent à ce débat, c’est à tout le moins un sérieux correctif au trop célèbre adage: «Nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde.» C’est sans doute vrai mais il est tout aussi vrai que nos pays ne peuvent s’enfermer dans un égoïsme national ou régional et décliner toute responsabilité face à cette misère du monde.
Travailler à établir un ordre juste et, dans ce travail, aborder avec ouverture et humanité la question des nouveaux flux migratoires est une obligation de la conscience dans un monde unifié. Citons ici un mot du cardinal Etchegaray: «L’Europe ne doit pas être une forteresse de confort face à des migrants et des réfugiés du Sud et de l’Est qui campent à ses portes.»7

Divergences sur la culture

Le troisième axe est moins évident, il donne lieu à une plus grande diversité d’interprétations mais il est tout aussi déterminant pour les attitudes concrètes: c’est l’appréciation positive de la rencontre de cultures différentes. Les Eglises reconnaissent l’importance de la culture: «être homme signifie nécessairement exister dans une culture déterminée», rappelle Jean Paul Il. Mais personne ne peut s’enfermer dans cette appartenance: «L’amour de la patrie est une valeur à cultiver, mais sans étroitesse d’esprit, en aimant en même temps toute la famille humaine et en évitant les manifestations pathologiques qui apparaissent lorsque le sens de l’appartenance prend des accents d’exaltation de soi et d’exclusion de la diversité, qui se développent sous des formes nationalistes, racistes et xénophobes.»8
La référence à «la famille humaine» entraîne un a priori favorable, un regard bienveillant sur l’autre, parce que, au-delà des différences, quelque chose de plus profond, de communément humain unit. «Il existe des valeurs communes à toutes les cultures, parce qu’elles sont enracinées dans la nature de la personne.» Encore faut-il savoir les reconnaître, favoriser la rencontre et l’échange, passer, comme le disent volontiers des acteurs de terrain, du multiculturel qui est un fait à l’interculturel qui est un objectif. Tout en soulignant le caractère délicat de l’évaluation concrète de ce qui est possible et bon, Jean Paul Il note que «cela dépend beaucoup de la présence dans les esprits d’une culture de l’accueil qui, sans céder à l’indifférentisme concernant les valeurs, sache lier les raisons de l’identité et celles du dialogue».
Il me paraît assez clair que c’est à propos de ce troisième axe que, parmi les chrétiens et même dans l’enseignement des Eglises, les divergences sont les plus fortes. Si la CDU, le parti démocrate-chrétien allemand, s’est violemment opposée à un projet de loi facilitant l’accès à la nationalité des immigrés de longue date, c’est peut-être un peu pour des motifs économiques mais essentiellement pour préserver l’identité allemande. C’est le même motif qui pousse beaucoup de chrétiens vers les partis d’extrême-droite. C’est la raison aussi pour laquelle, en septembre dernier, dans une lettre pastorale, le cardinal de Bologne s’est opposé à l’immigration musulmane: «Il faut se préoccuper sérieusement, disait-il, de sauver l’identité propre de la nation.»
Par le biais de cette préoccupation, qui peut devenir prépondérante, une grande méfiance, voire une réelle xénophobie peut envahir la pensée et la pratique chrétiennes. Les chrétiens, pas plus que les autres, ne sont naturellement indemnes de la peur de l’inconnu et du différent, pas plus qu’ils ne sont naturellement partageants. Ils doivent s’entendre redire que «la discrimination est incompatible avec la foi en Jésus-Christ» (Jc 2,1), s’entendre inviter à l’hospitalité qui est amour de l’étranger (cfr Hb 13,2)9. Il faut vaincre la peur. Donnons le dernier mot à Jean Paul II, s’effaçant lui-même devant le Concile: «Dans la perspective du dialogue entre les cultures, on ne peut interdire à l’une de proposer à l’autre les valeurs en lesquelles elle croit, pourvu que cela se fasse dans le respect de la liberté et de la conscience des personnes. La vérité ne s’impose que par la force de la vérité elle-même qui pénètre l’esprit avec autant de douceur que de puissance.»10

Sc: Vivant Univers, n°453, mai-juin 2001, p.38-42.

Notes:
1) Sur tout ceci, qu’il soit permis de renvoyer à l’article Parole de Dieu pour une société plurielle, dans Vivant Univers, no 414, «Vivre avec l’autre», novembre-décembre 1994.
2) Message pour la célébration de la Journée mondiale de la paix, 1er janvier 2001. Documentation catholique, no 2239, 7 janvier 2001, 10.
3) L’article 13,2 de la Déclaration est rédigé de façon moins précise: «Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays.»
4) Droit d’asile et devoir d’accueil. C’est le titre d’un ouvrage collectif qui rassemble les contributions au VIIIe colloque de la Fondation Rodhain à Lourdes, 16-19 novembre 1994, Ed. Desclée De Brouwer, 1995.
5) Migrants et réfugiés parmi nous. Déclaration des évêques de Belgique, novembre 1995, p. 14.
6) Constitution pastorale Gaudium et Spes 69. L’édition de l’Action populaire, Paris, Spes, donne toutes les références et un bon commentaire, pp. 268-272.
7) Discours au troisième congrès mondial de la pastorale des migrants, du 30 septembre et 5 octobre 1991.
8) Les citations de Jean Paul II dans ce paragraphe sont extraites du Message pour la journée mondiale de la paix, cité en note 2. Daté du 1er janvier 2001, ce document a été livré à la presse dès le mois de décembre, à la veille de la très controversée visite de Jörg Haider au Vatican.
9) Le mot grec philoxénia, amour de l’étranger, est l’exact contraire de la xénophobie.
10) Le pape cite la Déclaration du Concile Vatican Il sur la liberté religieuse Dignitatis humanae, 1.


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