Irénée de Lyon

Prophète des temps modernes

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Irénée, dont le nom signifie «artisan de paix» est comme un pont lancé entre l’occident et l’orient. Il est né à Smyrne, en Asie Mineure, vers 140; il y est un disciple de saint Polycarpe, évêque de Smyrne, qui a connu l’apôtre saint Jean.
Venu à Lyon pour des raisons inconnues, il y retrouve une communauté de ses compatriotes, à la fin de la persécution de Marc-Aurèle, vers 177. Avant de venir à Lyon, il a vécu quelque temps à Rome dans un milieu chrétien et grec. Il y acquiert un sens très aigu de la primauté de l’Eglise de Rome à cause de son ancienneté et de son lien étroit avec l’apôtre Pierre. Plus tard, il établira une liste des évêques de Rome, document unique et fondamental. Toute Eglise locale se doit d’être en accord avec l’Eglise de Rome, gardienne de la «tradition apostolique» qui se transmet par la «succession apostolique». Pour Irénée, c’est la preuve de l’identité et de la vérité de la foi de l’Eglise, seule porteuse de la vérité et de la vie.
Irénée insiste sur ces racines irremplaçables en un temps où pullulaient les faussaires de la foi, «tous des voleurs et des brigands». Il se battra tout au long de sa vie contre ces gens et leurs hérésies, comme en témoigne son œuvre majeur, «Contra Haereses» (Contre les Hérétiques). C’est qu’Irénée a une conception sacrée et un amour unique de l’Eglise: «Il faut aimer avec un zèle extrême ce qui est de l’Eglise.» Lui-même l’a aimée au point de donner sa vie pour elle. L’Eglise naissante est d’ailleurs l’Eglise des martyrs, dont fait partie Pothin, premier évêque de Lyon, martyrisé à 90 ans, à qui Irénée succédera.

Le Pacificateur

Irénée a deux passions: l’Eglise et la Paix. Il défend l’Eglise contre toute altération de la sainte doctrine; et il défend la paix à de multiples occasions. Il intervient auprès d’un grand nombre d’évêques à l’occasion de querelles, y compris auprès de l’évêque de Rome, le pape Victor (189-199), auquel il écrit une longue lettre à propos de la date de Pâques. Le pape veut excommunier une partie des Eglises d’Asie qui gardent la coutume de célébrer la fête de Pâques le jour du 14 nisan1, date traditionnelle de la Pâque juive. Rome la célébrait le dimanche d’après. Le pape Anicet (155-166) et saint Polycarpe qui défendait le point de vue des Asiates, avaient tenté vainement, en 155, de se mettre d’accord sur une date unique. L’intervention du saint évêque lyonnais est couronnée de succès, car peu après, toutes les communautés d’Asie célèbrent Pâques comme l’Eglise universelle, c’est-à-dire le dimanche après le 14 nisan.
En tant qu’évêque, Irénée dirige son troupeau avec amour et dévouement. Il apprend la langue des Gaulois qui l’entourent; il parle d’eux avec une exquise délicatesse. C’est pour eux qu’il écrit sa «Démonstration de la prédication des apôtres» que l’on considère comme le premier-né des catéchismes.
Défendre l’Eglise bien-aimée contre les faussaires et illuminer la sainte doctrine qui la fait vivre, voilà les deux pôles d’action et de réflexion du saint évêque.
D’abord les faussaires: «C’est les vaincre que d’exposer leurs systèmes, comme c’est rendre inoffensive une bête malfaisante que de l’arracher aux fourrés pour la mettre au grand jour.» Il livre au grand jour la bête malfaisante dans son œuvre la plus célèbre, intitulée: «Exposé et Réfutation de la fausse gnose» connue généralement sous le titre «Contre les Hérétiques» en cinq gros volumes. Dans les deux premiers, il expose clairement toutes les hérésies de son temps; dans les trois derniers, il présente avec une clarté éblouissante la vraie doctrine de l’Eglise, de telle sorte que les erreurs hérétiques soient à jamais impossibles. Avec Irénée naît un système de pensée philosophique et théologique qui servira de base à toute la pensée chrétienne.
Avant Irénée, saint Justin (100-166), décapité sous Marc-Aurèle, ainsi que les apologistes ont cherché à annexer au christianisme l’idéal d’humanité que la philosophie grecque appelait la raison. Ils voyaient l’harmonie existant entre la raison et la foi. Mais l’expérience de la gnose2 a prouvé que la raison peut s’égarer. Si saint Justin a fait comprendre que la foi incluait la raison, saint Irénée précise que la raison s’égare sans la foi. D’où son effort colossal d’expliquer la foi, de l’éclairer de telle sorte qu’elle soit éblouissante à la lumière de son génie didactique et de son exceptionnel talent littéraire, fait de clarté et de puissance démonstrative. Il montre comment la foi chrétienne remontant aux apôtres s’est établie, de génération en génération, en Tradition intangible, grâce surtout au rôle éminent joué par les évêques de Rome, sans que pour autant cela se transforme en théorie fossilisée brimant l’intelligence; c’est un principe de vie «que l’Esprit rajeunit sans cesse». Ce principe de vie ordonne la raison tout en lui assignant sa fin.
Voilà ce qui rend riche, innovative et féconde toute l’œuvre d’Irénée. En cela, il est vraiment un prophète de la doctrine chrétienne jusqu’aux temps modernes. Il mérite bien le titre qu’on lui a conféré: «fondateur de la théologie chrétienne». Grâce à Irénée est née la théologie comme réflexion sur le monde et sur l’histoire, une réflexion éclairée par la Révélation. De ce fait, Irénée est, avec Augustin, le maître de la pensée chrétienne le plus cité à Vatican II. «Chez les auteurs chrétiens des premiers siècles on glane, chez Irénée on moissonne à pleines mains», a-t-on pu dire.

Un modèle parfait: «La Prédication des Apôtres»

La base traditionnelle soutient toute l’œuvre d’Irénée; elle l’enrichit et la féconde. Et, plus encore, c’est elle qui permet de résoudre les grands problèmes, avant tout celui de la connaissance de Dieu et de la destinée de l’homme, ainsi que de sa nature.
Les gnostiques ont relégué Dieu dans des hauteurs inaccessibles. A cela Irénée répond que, certes, Dieu est inconnaissable par la raison raisonnante de l’homme, mais au cœur du problème de Dieu se trouve la Révélation, par la manifestation suprême d’amour qu’est l’Incarnation, ce qui a permis à l’apôtre Jean de définir Dieu par les trois mots immortels: «Dieu est amour». C’est à ceux qui aiment le Dieu du Christ Jésus qu’Il se révèle.
Et le Christ, nouvel Adam, récapitule en lui l’humanité entière et permet de sacraliser l’homme total qui est à la fois chair et esprit. Tandis que les hérétiques méprisent la chair, Irénée insiste sur le fait qu’elle a été rachetée par le Christ: «Si la chair n’est pas sauvée, écrit-il, c’est que le Seigneur Jésus-Christ ne nous a pas rachetés!» Mais il nous a sauvés par amour. Ainsi l’amour, foyer incandescent de toute connaissance, fait que, comme Péguy l’exprimait, «le spirituel est lui-même charnel». C’est le point de départ de la pensée chrétienne.

L’unité des deux Testaments

Alors que les hérétiques, notamment Marcion, proclamaient le manque de lien, la cassure entre le Nouveau Testament et l’Ancien, Irénée marque profondément l’accord entre les deux. Le Nouveau Testament est impensable sans l’Ancien. Il est le fleuve issu de la rivière hébraïque, qui va irriguer le monde entier au cours des siècles à venir. Contrairement à saint Justin qui pensait que Dieu avait donné la Loi aux Juifs comme un moindre mal, Irénée proclame la symbiose des deux Alliances. Dieu a éduqué progressivement l’homme en commençant son éducation par Israël. Après l’Incarnation, c’est Dieu qui poursuit lui-même et parfait l’éducation de l’homme par son Fils unique. Jésus «n’abolit» pas, il est venu pour «accomplir». Ce point, fortement mis en évidence par Irénée, fonde la conception chrétienne de l’histoire: c’est l’Eglise, corps mystique de Jésus, et témoin de Dieu au long des siècles qui a pour mission de faire progresser sans cesse l’humanité et de l’amener vers sa fin suprême, vers l’accomplissement du Règne de Dieu sur terre.
Cette donnée doctrinale d’Irénée a eu, comme d’ailleurs encore bien d’autres points de doctrine, une influence déterminante sur l’évolution de la pensée chrétienne. De tous les Pères de l’Eglise, c’est lui et un ou deux autres, tel saint Augustin, qui nous paraissent si proches, si soucieux de préoccupations qui sont encore les nôtres.
Ainsi, c’est au moment où le second siècle touche à sa fin que la pensée chrétienne s’est établie, grâce au génie d’Irénée, sur des bases solides. Rien ne pourra les modifier, encore moins les ruiner.

Les quatre étapes de la tradition chrétienne

En deux siècles quatre étapes ont édifié et consolidé la pensée chrétienne. La première génération — celle des apôtres et des disciples qui ont connu Jésus — a fixé fidèlement, grâce au soutien de l’Esprit Saint, les éléments de la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ, sans viser par là l’édification d’une théologie chrétienne et encore moins d’une philosophie. Ce sont surtout saint Jean et saint Paul qui ont fouillé en profondeur les grandes données.
La seconde génération, celle des Pères apostoliques, a compris qu’il fallait faire fructifier le trésor reçu. Ils étaient peu spéculatifs, mais profondément spirituels. Ils ont simplement amorcé une pensée d’où est née une métaphysique, amorce de la philosophie chrétienne.
La troisième génération, celle des apologistes3, surtout saint Justin, ont fait un travail considérable d’élaboration de la pensée chrétienne; ils ont notamment puisé dans la philosophie grecque des éléments, comme celui de la raison pouvant servir la foi. Ils ont ainsi ouvert, dès le second siècle, des perspectives illimitées de recherches à l’intelligence chrétienne. Avec Irénée, la quatrième génération a obligé cette intelligence à scruter en profondeur les vérités surnaturelles. Grâce à eux, le système de la pensée religieuse du christianisme est devenu le plus solide parmi tous les systèmes; à côté du système chrétien, les théologies païennes paraissent vaines, inconsistantes et même ridicules et les systèmes philosophiques laïques, dérisoires.
L’effort de réflexion de ces premières générations n’eût certainement pas suffi à enraciner la foi chrétienne et à vaincre le monde. Elles ont été inspirées et conduites par l’Esprit de Jésus qui, seul, a fait germer le grain tombé dans la bonne terre. Toujours est-il que la force vive des penseurs chrétiens est apparue aux premières générations comme une éclatante manifestation de la richesse du terreau dans lequel la bonne graine a été semée. Sans eux, sans plus particulièrement saint Irénée de Lyon, le christianisme aurait sans doute végété au long des deux premiers siècles de l’ère chrétienne, d’autant plus que bien des Pères de l’Eglise signèrent de leur sang leurs œuvres, comme ce fut le cas pour saint Justin et saint Irénée lui-même, encore que son martyr n’ait été signalé qu’en 410 par saint Jérôme.
Une chose est sûre: le christianisme n’aurait pu pénétrer les classes dirigeantes et les milieux intellectuels, si des esprits brillants, tels qu’Irénée de Lyon, n’avaient pas démontré, dans le langage et selon leurs méthodes, que l’Evangile du Christ Jésus méritait que, pour lui, on se décidât de vivre et même de mourir.
La pensée d’Irénée pousse sur l’Ecriture Sainte, forte et diversifiée, comme de splendides parterres de fleurs dans un parc. Là l’Esprit Saint communique son souffle à l’homme façonné. Irénée compare l’Esprit à une huile parfumée qui se répand sur le Christ et, par lui, à tous ses disciples où il établit sa demeure.
Là où est l’Eglise, là est l’Esprit de Dieu; et là où est l’Esprit de Dieu, là est l’Eglise et toute grâce. La foi que nous recevons de l’Eglise est comme un parfum de prix, conservé dans une amphore de qualité qui, embaume le vase qui le contient.
Le fruit visible de l’Esprit invisible est de mûrir la chair et de la rendre capable d’incorruptibilité. Il rend l’homme, comme le dit Irénée, «capax Dei» — capable de Dieu. Une vision eschatologique4 s’impose à Irénée: lorsque l’hommeaura été totalement renouvelé, qu’il sera mûr pour l’incorruptibilité au point de ne pouvoir vieillir, alors apparaîtra le ciel nouveau et la terre nouvelle; l’homme nouveau y demeurera dans un dialogue avec Dieu, lui aussi éternellement nouveau.
Laissons le dernier mot à saint Irénée. Voici comment il décrit la création de l’homme: «Dieu l’a créé de ses propres mains, en prenant de la terre la plus fine et la plus pure et en unissant avec mesure sa force à la terre. A cet effet, il imprima sa propre ressemblance à sa créature, afin que jusque dans son aspect extérieur, elle soit l’image de Dieu. Car l’homme a été placé sur la terre pour y être l’image de Dieu. Pour donner la vie à l’homme, Dieu souffla sur son visage, un souffle de vie, pour le rendre semblable à lui, dans son âme et dans son corps. L’homme fut créé libre et maître de ses actes, il fut destiné par ce même Dieu à commander à tout ce qui était sur la terre. Et cet univers immense, préparé par Dieu avant de façonner l’homme, a été donné à l’homme comme un domaine pourvu de tout. En ce lieu, Dieu, créateur de toutes choses, avait également placé des serviteurs, ayant chacun son souffle particulier. Les gardiens de ce lieu étaient des anges, avec à leur tête, l’archange». (La prédication des apôtres (11).
Oui, saint Irénée de Lyon a bien ouvert la voie royale inaltérable de la pensée chrétienne.

René Lejeune

Notes:
1) Sur le calendrier hébraïque, le mois de nisan, qui correspond à la fin mars-avril de notre calendrier, était le premier mois de l’année. Pâque était fêtée le 14 nisan.
2) Du grec «gnosis»: «connaissance». Les gnostiques prétendent avoir eu une révélation. Ils savent parce qu’ils sont «initiés». Aux 2e et 3e s. les gnostiques, tels que Valentin et Marcion, élaborèrent chacun sa propre gnose à partir de doctrines grecques, égyptiennes, juives et autres, jusqu’à 70 gnoses différentes. En général, la gnose est dualiste: il y a un Dieu transcendant et bon et un Esprit malfaisant qui régissent le monde.
3) L’apologie, du grec «apologia», signifie défense, justification. Les apologistes s’emploient à exposer le contenu de la foi méconnue et contestée, face aux attaques et aux persécutions dont les premiers chrétiens furent victimes de la part des Juifs et des Romains.
4) Eschatologie du grec «eschatos», dernier, et «logos», science. L’eschatologie étudie la desinée finale de l’homme et du monde. Il s’agit du renouvellement du monde selon l’esprit du Christ. Par son retour «seront réalisés les nouveaux cieux et la nouvelle terre habitée par la justice». (Vatican II, Lumen Gentium 48)


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