Frédéric Ozanam (1813-1853)

Apôtre du monde à venir

Par René Lejeune

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Il y a 150 ans, le 8 septembre 1853 Frédéric Ozanam se meurt. Son épouse, éplorée, appelle un prêtre pour qu’il administre au mourant le sacrement de l’extrême-onction. Le prêtre lui conseille d’avoir confiance en Dieu, de ne pas le craindre. «Pourquoi le craindrais-je? Je l’aime tant!», répond le mourant.
En effet son amour de Dieu est ardent, dévorant. De même celui qu’il portait à la Vierge Marie, dont on fête justement ce jour la Nativité. Ardent également l’amour qu’il portait à l’Eglise, au point qu’en août 1997, Jean Paul II procéda, à Notre-Dame de Paris, à la béatification de ce prophète et apôtre du monde à venir. D’un monde encore à venir en ce début du 21e siècle.

Un esprit brillant

Qui donc était cet être singulier? Frédéric Ozanam naît le 23 avril 1813 à Milan, où son père était médecin. En 1815, à la débâcle de Napoléon, la famille revient en France et s’installe à Lyon. Il a deux frères. L’aîné, Alphonse sera prêtre, le cadet, Charles, médecin comme leur père. Ces trois seront les seuls survivants d’une fratrie de quatorze enfants.
Frédéric est un élève brillant. A 13 ans, il compose des poèmes en latin, qui seront publiés après sa mort. En terminale, il conçoit un immense projet, une histoire des religions en une dizaine de volumes, qui ferait apparaître avec éclat la lumineuse vérité du christianisme. A 16 ans, il passe le baccalauréat, l’année même où il est éprouvé par une crise de la foi. Crise salutaire qui lui permet de reconquérir une foi plus ardente, personnelle et définitive.

Un étudiant novateur

A 18 ans, il commence ses études universitaires à la Sorbonne. Au lendemain de la Révolution de 1830, l’esprit voltairien règne à Paris. L’Eglise y est violemment attaquée. Ozanam est scandalisé. Il publie des articles dans des organes de presse catholiques. Et il mène ses études tambour battant. En cinq ans il décroche un doctorat en lettres et un doctorat en droit. Mais il ne se contente pas de ses études, si brillantes soient-elles. Il s’active auprès de l’archevêque de Paris pour l’amener à introduire à Notre-Dame des conférences de carême. Il arrive non seulement à le persuader d’innover en cela, mais encore d’en charger Lacordaire, dont il a goûté avec délice l’éblouissante éloquence. Les conférences de Carême de Notre-Dame de Paris: un premier succès fondateur d’Ozanam. S’y ajoute un deuxième. Le souci des pauvres, hérité de son père, médecin des pauvres, l’amène à créer, avec quelques amis, un organisme voué à la charité
active exigeant un engagement personnel. Ce sera la Société de Saint-Vincent de Paul appelée à un grand avenir. Dix ans plus tard, il y aura déjà quatre cents Sociétés en France et une centaine à l’étranger.
En 1839 il est nommé dans la Chaire de Droit Commercial à Lyon. Heureux retour, car c’est à Lyon qu’il épouse, deux ans plus tard, Amélie Soulacroix, fille du Recteur de l’Université de Lyon. Non seulement elle est belle, mais elle est une fervente chrétienne. Le jeune couple connaîtra douze années d’un bonheur intense; ils n’auront qu’une fille, prénommée Marie.

Un Professeur en Sorbonne engagé

Le droit commercial n’a cependant, pour un esprit raffiné, rien d’attrayant. Titulaire d’un doctorat d’Etat de Lettres, il passe le concours d’agrégation de la Faculté de Lettres à la Sorbonne. Il réussit et est classé à la première place. A 27 ans, il est le plus jeune Professeur à Paris. Le succès de ses cours est vite phénoménal. Le fervent chrétien en lui ne se contente pas de ses cours, il réunit autour de lui un groupe d’étudiants catholiques. Ceux-ci se mettent à chahuter un voltairien haineux, Théodore Jouffroy, professeur de philosophie. L’action d’Ozanam et de ses étudiants est si efficace que Jouffroy finit par s’excuser et par promettre de ne plus blesser les croyants. Il se rend en effet compte qu’avec Ozanam «les esprits ont bien changé, l’opposition est toute catholique».
C’est que Frédéric Ozanam a organisé un cycle de conférences sur la philosophie de l’histoire qu’il veut comme «l’alliance immortelle de la foi et de la science, de la charité et de l’industrie, du pouvoir et de la liberté». (Lettre du 10.02.1832)
Ozanam s’engage ainsi avec détermination dans la lutte pour faire éclater la supériorité de la foi religieuse sur le rationalisme du christianisme des voltairiens et autres ennemis du christianisme. Il croit que «plus la science grandit, plus elle se rapproche de la Révélation… Toute vérité rationnelle finira par aboutir à la vérité religieuse». Le catholicisme est-il exsangue, voire mourant, demande-t-il? «Ne vous y trompez pas, cette objection est vieille comme la vérité. Elle date du temps des apôtres; eux aussi, on les traitait
d’agonisants: «quasi morientes» — ils sont quasiment mourants. Et eux, ils n’ont pas répondu: ils ont conquis le monde».
Ozanam nous donne l’exemple d’une confiance inébranlable dans la victoire permanente et finale de la foi chrétienne. Un exemple à préserver précieusement à notre époque où le matérialisme pratique de l’idéologie dominante semble devoir s’imposer dans le monde. Et cette foi, synonyme de vérité, n’est dominée par aucun sectarisme. Il écrit dans un article: «Chrétien, je me fais gloire de n’appartenir à aucune école qu’à celle de la vérité qui est l’Eglise.»

Ozanam: homme de prière

Une foi aussi vive ne saurait se frayer son chemin dans une âme sans une vie intense de prière. Ozanam priait comme il respirait. Tout pour lui était cause de prière. Le comportement d’une personne était-il sujet à caution? Aussitôt il élevait une supplication vers Dieu pour lui demander d’envoyer sa paix à cette personne. La prière d’intercession pour les autres était une constante préoccupation chez cet homme à la foi inébranlable. Sa prière de demande ne concernait pas des désirs personnels, mais le dessein de Dieu sur lui et le monde, aussi sa prière d’abandon prenait-elle une place de plus en plus grande dans la vie de son âme, surtout pendant la dernière partie de sa vie, alors qu’il sentait la mort s’appesantir peu à peu sur ses jours.
Cette vie de prière intense et continue se reflétait également dans sa vie sacramentelle: il allait tous les matins à la messe; il communiait fréquemment, ce qui était inhabituel à son époque; il se confessait tous les mois. En plus, il participait volontiers à des pèlerinages et des processions. Bref, Dieu était omniprésent dans sa vie, par les sacrements, ou par l’amour qu’il portait à plusieurs saints: saint Vincent de Paul, bien sûr, mais aussi saint François d’Assise; il était en effet tertiaire franciscain. «Nul chrétien en France et de notre temps n’aima davantage l’Eglise», écrivit Lacordaire dans une notice biographique consacrée à Ozanam après sa mort.
Cet amour s’étendait aux titulaires du siège de Pierre. Sa notoriété était telle qu’il fut reçu deux fois en audience privée par Grégoire XVI en 1835 et 1841 ainsi que par Pie IX, en 1846. Si Grégoire XVI l’impressionna par sa bonté, Pie IX fit sur lui une impression profonde. Ayant été reçu peu après l’élection du Souverain Pontife, il écrit à son frère prêtre: «Ce sera l’évêque de Rome qui réconciliera encore une fois le monde avec la papauté.» Et il ajoute: «Je ne me lasse pas de voir, de revoir ce saint homme qui semble destiné à faire sans effort, sans bruit une des plus bienfaisantes révolutions; il apparaîtra peut-être dans l’avenir comme l’auteur d’une ère nouvelle.» (17.02.1847)

Frédéric Ozanam, au fil des jours

Un homme ne se juge pas seulement par son action et sa production, mais encore par sa façon d’être, son caractère et son psychisme au fil des jours. Curieusement, le battant qu’il est en public n’apparaît pas dans sa vie de tous les jours, dans le choc des sentiments, des états d’âme changeants. Il y a, dirait-on, deux Ozanam, un qui enseigne et agit vigoureusement et un autre qui, face à lui-même, se tourmente et doute de soi. Un de ses étudiants le décrit ainsi: «M. Ozanam est un homme très jeune, au front méditatif, au teint pâle, à l’œil perçant et profond, à la physionomie énergique et expressive. Il entre avec précipitation, se jette tête baissée dans sa chaire, comme pour se dérober aux applaudissements qui ne manquent jamais de l’accueillir. Il s’assied brusquement, rejette en arrière sa chevelure et réclame de la main un silence d’abord impossible. En désespoir de cause, il casse à grands coups de cuiller, avec une sorte d’impatience, le sucre de son verre d’eau et il consulte ses notes, puis commence aussitôt son cours, avant même que le calme soit rétabli dans son enthousiaste auditoire.» Voilà le lutteur dans l’arène, décidé, énergique. Et l’homme dans le silence de sa chambre? Voici ce qu’il écrit dans une lettre de mai 1835: «Je me sens parfois tant d’abattement et de mollesse, que j’ai besoin d’écrire des exhortations et des résolutions fortes pour me relever; je suis comme les enfants qui grossissent leur voix quand ils ont peur.» Ou encore cet aveu morose: «Hélas, comment se fait-il que mon âme reste dans une sorte de pétrification morale relativement à tous mes devoirs? Ma conscience ne m’épargne pas, et placé entre le désir de faire bien et beaucoup et une faiblesse incroyable qui m’empêche de rien faire, je passe mes journées en reproches amers pour l’inexécution de mes résolutions passées et en résolutions nouvelles que je n’exécuterai pas davantage, et qui me préparent de nouveaux reproches pour l’avenir.»
Au regard de ce qu’il fait dans sa vie active, cette introspection pessimiste paraît bien sévère. Sans doute l’immense projet qu’il a conçu, alors qu’il avait 16 ans, de l’histoire des religions en une dizaine de volumes pèse-t-il inconsciemment sur son esprit; en effet, il tient toujours autant à cet ouvrage monumental dont, douze années plus tard, aucune page n’est sortie de sa plume. Ozanam n’est d’ailleurs ni dépressif, ni rabat-joie. Il aime rire, plaisanter jusqu’à la loufoquerie, passer du bon temps avec des amis. Et puis, il est si heureux avec Amélie, depuis leur mariage conclu alors qu’il avait 28 ans. «Je me laisse être heureux; je ne compte plus les moments, ni les heures. Le cours du temps n’est plus pour moi. Que m’importe l’avenir? Ce bonheur dans le présent, c’est l’éternité. Je comprends le Ciel», écrit-il trois ans plus tard. Il en sera de même jusqu’à sa mort, car Amélie partage sa foi et ses convictions ainsi que sa passion de la charité active. Et il l’admire pour le dévouement avec lequel elle soigne un jeune frère infirme à Lyon, ce qui l’oblige d’ailleurs à s’absenter souvent de Paris.
Et puis la naissance de Marie, alors qu’il a 32 ans, le comble de joie: «Un bienfait nouveau est venu me faire connaître la plus grande joie probablement qu’on puisse éprouver ici-bas», écrit-il deux semaines plus tard à un ami, alors qu’il est en pleine session d’examens à la Sorbonne; et il continue: «Je suis père! Oh, Monsieur, quel moment que celui où j’ai entendu le premier cri de mon enfant! Avec quelle impatience j’ai vu venir l’heure de son baptême! Nous lui avons donné le nom de Marie, qui était celui de ma mère et en mémoire de la puissante patronne à l’intercession de laquelle nous attribuons cette heureuse naissance.» En effet, Marie est née après plusieurs fausses couches de son épouse.

Précurseur des démocrates-chrétiens

Au plan politique, Ozanam se situe clairement. Il lutte pour l’amélioration de la condition ouvrière, de la prise en considération des couches défavorisées de la population: «Nous ne sommes pas socialistes, en ce sens que nous ne voulons pas le bouleversement de la société, mais nous en voulons la réforme libre, progressive, chrétienne… Si un plus grand nombre de chrétiens et surtout d’ecclésiastiques s’étaient occupés des ouvriers depuis dix ans, nous serions plus sûrs de l’avenir», écrit-il dans l’Ere nouvelle, après la Révolution de 1848. Et à son frère prêtre, il conseille: «Occupe-toi toujours des ouvriers comme des riches, c’est désormais la seule voie de salut pour l’Eglise de France. Il faut que les curés renoncent à leurs petites paroisses bourgeoises, troupeaux d’élite au milieu d’une immense population qu’ils ne connaissent pas.» Une prédilection pour les pauvres, sans pour autant exclure les riches. La raison de cette préférence: «La classe ouvrière n’acceptera la religion, ses consolations, ses espérances qu’autant que la religion se montrera pleine de sollicitude pour ses misères, et juste envers ses désirs légitimes.» (l’Ere nouvelle)
Ozanam a le cœur brisé de voir ses frères dans la foi se réfugier dans l’immobilisme face aux grands défis de son temps, après trois révolutions qui ne leur ont rien appris: «N’est-ce pas un spectacle déplorable de voir les catholiques toujours sur la défensive, eux qui devraient prendre l’initiative de tous les vrais progrès? A quoi sert de réfuter les pseudo-socialistes. Faisons-nous socialistes nous-mêmes, mais à la lumière de l’Evangile.»
L’auteur de ces lignes dispose d’un organe de presse, l’Ere nouvelle, créé dans le sillage de 1848, avec l’appui actif de Mgr Affre, archevêque de Paris: Ce journal est destiné à faire contrepoids à des organes catholiques réactionnaires, l’Univers et l’Ami de la Religion qui combattent hargneusement l’Ere nouvelle dès sa parution. Le lancement du journal avait été plein de promesses. Malheureusement l’inertie des milieux catholiques, les attaques, surtout celle de l’évêque de Montauban, eurent raison de sa hardiesse. Le 1er avril 1850 l’Ere nouvelle est vendu. Le catholicisme social était, en ce temps, une utopie. Comme toujours, Frédéric Ozanam était en avance sur son temps.

Dernières années

A ce moment, sa santé se dégrade progressivement au point qu’il sera rapidement marqué par la mort. Ses reins ne fonctionnent plus guère.
Il pense pouvoir se rétablir au soleil d’Italie. Faux espoir, d’autant plus que pour se rendre en Italie il doit affronter les fatigues du voyage
en diligence. Arrivé en Toscane, son état est tel qu’il faut le ramener en France. Son attitude face à la mort inéluctable est héroïque. Il serre Amélie sur son cœur et lui dit: «Je veux qu’avec moi tu bénisses Dieu de mes souffrances.»
Le 8 septembre 1853, en la fête de la Nativité de la Sainte Vierge qu’il aimait tant, vers le soir, il dit soudain d’une voix forte: «Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moi!» Puis il porte un regard affectueux sur chacun de ceux et celles qui l’entourent. Il pousse un long soupir et rend sa belle âme à Dieu.
Le 15 septembre une grande foule se presse dans la nef de Saint-Sulpice à Paris: les abords de l’église sont noirs de monde, ouvriers et universitaires côte à côte. «Je n’ai connu personne de plus pur», s’écrie le Père Lacordaire!
Frédéric Ozanam est inhumé dans la crypte de l’église des Carmes à Paris.
Ses archives viennent d’être confiées par ses descendants à la Bibliothèque nationale de France. Son descendant, le Professeur Didier Ozanam écrit: «Dans la prière, dans la lecture de l’Ecriture Sainte, dans l’amour de sa femme, il trouve le réconfort et la force qui le conduisent peu à peu à se dépouiller de ses attaches terrestres, à offrir ses souffrances et à s’abandonner entièrement à la volonté de Dieu. C’est tout le sens de la «prière de Pise» admirable testament qu’il rédige le 23 avril 1853, jour de son quarantième anniversaire, quelques semaines avant sa mort.» (La Croix, 26 mars 2003)
C’est cet apôtre prophétique, visionnaire des temps nouveaux, d’une «ère nouvelle» dont l’aube poindra un siècle après sa mort, à 40 ans, que le pape Jean Paul II a béatifié à Paris, en août 1997.
«On souhaiterait qu’un esprit prophétique de notre temps prédise, avec la même acuité que Frédéric Ozanam, lequel se trouvera le 22e siècle. Et que les chrétiens puissent, cette fois-ci, préparer ces échéances. Assistés préparer ces échéances. Assistés du Saint-Esprit les disciples du Christ ne sont-ils pas les pionniers de l’avenir autant que les défricheurs du présent?»

René Lejeune


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