Occasion privilégiée pour chaque chrétien de réviser ses comportements à la lumière de lEvangile, le temps fort du carême invite à reprendre force, élan et résolutions pour se défaire du «monde», et tendre vers lunique but (Ph 3,14): atteindre la plénitude du Christ (Col 1,19), en accomplissant la volonté du Père.
Face aux concupiscences, trois uvres de piété
La vie spirituelle du chrétien est un combat contre les trois concupiscences, consécutives au péché originel, qui font la guerre à lesprit en incitant le «vieil homme» à aimer le «monde»:
«Naimez pas le monde ni ce qui est dans le monde. Si quelquun aime le monde, lamour du Père nest pas en lui puisque tout ce qui est dans le monde, la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, et lorgueil de la vie, ne vient point du Père, mais vient du monde. Or le monde passe, lui et ses convoitises; mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure à jamais.» (1Jn 2, 15-17). Tout homme est habité par ces trois appétits désordonnés: les désirs déréglés de la nature humaine, le besoin davoir pour soi tout ce quon voit, autrement dit, la consommation, et la confiance orgueilleuse dans les biens, qui empêche de se confier à Dieu.
Face à ces mauvais penchants et aux nombreuses sollicitations qui induisent à la tentation
lEglise invite à exercer les vertus de pauvreté, de chasteté et dobéissance en mettant respectivement en acte, laumône, le jeûne et la prière, les trois piliers de la vie religieuse (Mt 6, 1-18).
Les lecteurs de Stella Maris sont habitués à trouver souvent dans les messages, des invitations à la prière et au jeûne. Cest pourquoi ce mois, nous focalisons sur laumône.
Laumône: partager les bontés de Dieu
Dans toute la Bible, laumône, geste de bonté de lhomme pour son frère dans le besoin, est dabord une imitation de Dieu, donateur de tous biens, qui pourvoit généreusement envers ses créatures. Parce quil est créé à limage de Dieu, lhomme qui partage entre humblement dans le grand mystère trinitaire de donation réciproque. Lamour de Dieu déposé dans le cur de lhomme par le Saint Esprit (Rm 5,5) se prolonge dans lamour des frères et des pauvres. Cest cet amour trinitaire qui peut transformer notre être et notre agir. La capacité de donner, de se donner aux autres, est un don qui jaillit de la grâce de Dieu: «cest laction de Dieu qui produit en vous la volonté et laction, parce quil veut votre bien». (Ph 2,13)
Dès lAncienne Alliance, Dieu invite lhomme à répondre à lappel du pauvre avec générosité: «Et puisquil ne cessera dy avoir des pauvres au milieu du pays, je te donne ce commandement: tu ouvriras ta main toute grande à ton frère, au malheureux et au pauvre que tu as dans le pays» (Dt 15,11). «Ne te refuse pas de faire du bien à qui en a besoin quand tu peux le faire.» (Pr 3,27) «Qui méprise son prochain pèche, mais qui a pitié des humbles est heureux» (Pr 14,21). Et comme il est toujours très délicat pour le miséreux davoir à demander une aide, il ne faut pas quun jugement
vienne briser ce qui doit demeurer un acte damour gratuit à limage de notre Père: «Mon fils, fais-le bien sans y joindre le blâme, ni mêler à tes dons des paroles chagrines». (Si 18,15). Aussi cest avec persuasion, que le vieux Tobie exhorte son fils à se montrer généreux: «Ne détourne jamais ton visage dun pauvre, et Dieu ne détournera pas le sien de toi
si tu as beaucoup, donne davantage; si tu as peu, donne moins, mais nhésite pas à faire laumône
Quand tu fais laumône, naies pas de regrets dans les yeux» (Tb 4, 7-11. 16s).
Heureux celui qui pense au faible
La Loi demande aussi des formes daumônes particulières:
Celles liées au mode de vie et à la culture locale: «Tu ne moissonneras pas ton champ jusquau bord, tu ne ramasseras pas la glanure de ta moisson, tu ne grappilleras pas non plus ta vigne, et tu ny ramasseras pas les fruits tombés; tu les abandonneras au pauvre et à lémigré. Cest moi le Seigneur ton Dieu» (Lv 19,9). Chaque type de vie doit trouver sa forme daumône.
Celles liées aux temps de fêtes, anticipation de la fête éternelle dans le Royaume: «Au lieu que le Seigneur a choisi pour y faire demeurer son nom, tu seras dans la joie devant le Seigneur ton Dieu avec ton fils, ta fille, ton serviteur, ta servante, le lévite, lémigré, lorphelin, la veuve qui sont au milieu de toi.» (Dt 16,11)
La loi trace le profil de lhomme juste: «
il donne son pain à laffamé, il couvre dun vêtement celui qui est nu; il ne prête pas à intérêt; il ne prélève pas dusure
» (Ez 18,s). Dieu bénit celui qui partage: «Qui donne à lindigent ne manquera de rien» (Pr 29,27). Ce geste de compassion touche le cur de Dieu: «Celui qui a pitié du faible prête au Seigneur qui le lui rendra» (Pr 19,17). Celui qui sait anticiper et prendre linitiative gagne un soutien den-haut: «Heureux celui qui pense au faible, au jour de malheur, le Seigneur le délivre, le Seigneur le garde vivant et heureux sur la terre
le Seigneur le soutient sur son lit de souffrance.» (Ps 41, 2-4) Tandis que celui qui méprise son frère indigent ne trouvera pas grâce auprès de Dieu: «Qui se bouche les oreilles au cri du faible appellera lui aussi sans obtenir de réponse» (Pr 21,13). Bien plus: «Qui refuse de le regarder sera couvert de malédictions» (Pr 29,27). Quant à ceux qui endurcissent leur cur, une autre rétribution leur est réservée: «Voilà ce fut la faute de ta sur Sodome: orgueilleuse, repue, tranquillement insouciante; mais la main du pauvre et du malheureux, elle ne la raffermissait pas. Elles sont devenues prétentieuses et ont commis ce qui mest abominable, alors, je les ai rejetées, comme tu las vu.» (Ez 16,49)
Enfin laumône apporte le pardon des péchés: «Rachète tes péchés par une uvre de justice, et tes fautes en ayant pitié des pauvres.» (Dn 4,24)
Ce que vous avez fait au plus petit dentre les miens, cest à moi
Jésus nest pas venu abolir la loi, mais laccomplir, «Lui qui de riche quil était, sest fait pauvre pour vous afin de vous enrichir de sa pauvreté». (2 Co 8,9). Jésus naît dans une famille pauvre
toute sa vie, il vit simplement et plus encore, pauvrement lors de sa vie apostolique et jusquau dépouillement complet au calvaire, devenant ainsi le modèle pour tous: «Comportez-vous ainsi entre vous, comme on le fait en Jésus-Christ: Lui, de condition divine ne retint pas jalousement le rang qui légalait à Dieu, mais il sest dépouillé, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes
il sest abaissé devenant obéissant jusquà la mort, à la mort sur une croix.» (Ph 2, 5-8)
Dans léconomie de la Loi Nouvelle, laumône trouve son sens dans la foi au Christ; servir le pauvre, devient servir le Christ: «Jai eu faim et vous
Jai eu soif et vous
Jétais étranger et vous
nu et vous
malade et vous
en prison et vous
Ce que vous avez fait au plus petit dentre les miens, cest à moi que vous lavez fait!» (Mt 25, 31-46). Cest pourquoi saint Jean proclame: «Si quelquun dit: Jaime Dieu, et quil haïsse son frère, cest un menteur; car celui qui naime pas son frère quil voit, comment peut-il aimer Dieu quil ne voit pas?» (1Jn 4,20).
Conditions et avantages dune bonne aumône
Les apôtres ont transmis lenseignement de Jésus à propos de laumône.
Pour Matthieu, elle doit être sans ostentation, mais discrète, secrète; condition nécessaire pour toucher une récompense éternelle:
«Gardez-vous de pratiquer votre religion devant les hommes pour attirer leur regard. Sinon, pas de récompense pour vous auprès de votre Père qui est aux Cieux. Quand donc tu fais laumône, ne va pas le claironner devant toi
Pour toi, quand tu fais laumône, que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite, afin que ton aumône soit secrète; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra» (Mt 6, 2-4)
Pour Luc, une bonne aumône demande un désintéressement complet. Mais elle est la source dun profond bonheur:
«A qui te prend ton manteau, ne refuse pas ta tunique. A quiconque te demande, donne, et à qui te prend ton bien, ne le réclame pas.» (Lc 6, 29-30) «Quand tu donnes un festin, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles, et tu seras heureux parce quils nont pas de quoi te rendre: en effet, cela te sera rendu à la résurrection des justes.» (Lc 14, 13-14)
Le prêt est aussi une forme daumône assortie dune promesse, quand il nest pas lié par une forme de gain et quil comporte un certain risque que les banques précisément ne veulent pas prendre: «Si vous prêtez à ceux dont vous espérez quils vous rendent, quelle reconnaissance vous en a-t-on?
Prêtez sans rien espérer en retour. Alors votre récompense sera grande et vous serez les fils du Très-Haut.» (Lc 6, 34-35).
Qui ne cherche la meilleure garantie pour sa bourse? Voilà 2000 ans que Jésus a livré le secret face aux pertes dues à linflation et à leffondrement des cours de bourses: laumône. Parce quelle touche le Corps du Christ à travers le frère, si elle est revêtue de la vraie charité du Christ, elle est transformée en investissement céleste infini, et devient (à long terme, éternel!) le plus «rentable», le meilleur des placements qui soient: «Vendez ce que vous possédez et donnez-le en aumône. Faites-vous des bourses inusables, un trésor inaltérable dans les cieux
car là où est votre trésor, là aussi est votre cur». (Lc 12, 33-35) «Eh bien, moi je vous dis: faites-vous des amis avec largent trompeur pour quune fois celui-ci disparu, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles.» (Lc 16,9)
Laumône purifie de la concupiscence des yeux: «Nul ne peut servir deux maîtres: ou bien il haïra lun et aimera lautre, ou bien il sattachera à lun et méprisera lautre. Vous ne pouvez servir Dieu et largent» (Mt 6,24). Elle purifie le cur: «Donnez plutôt en aumône ce que vous avez, et alors tout sera pur pour vous». (Lc 11,41)
Pour celui qui tend à observer tous les commandements du Seigneur, le détachement des biens matériels se présente comme un aboutissement pour acquérir la vie éternelle et marcher à la suite du Christ: «Une seule chose te manque encore: tout ce que tu as, vends-le, distribue-le aux pauvres et tu auras un trésor dans les cieux; puis viens et suis-moi». (Lc 18,22) Cest notamment le cas des «vocations religieuses».
Mais attention! Laumône na de sens que dans la charité: «Quand je distribuerais tous mes biens en aumônes, quand je livrerais mon corps aux flammes, si je nai pas la charité, cela ne me sert de rien!» (1Co 13,3)
Jésus montre aussi que laumône chrétienne est tout autre que la simple philanthropie, lorsquil défend, contre Judas, le geste gratuit de la femme qui lui verse sur les pieds un parfum dune valeur de 300 deniers, soit léquivalent de trois cents jours de travail: «Les pauvres vous les aurez toujours avec vous ce quavait déjà annoncé le Deutéronome (15,11) , mais moi, vous ne maurez pas toujours.» Ce qui signifie que si les pauvres appartiennent à léconomie «naturelle» des sociétés, marquées par la structure du péché, Jésus inaugure une économie messianique surnaturelle, qui donne son vrai sens à la première. Les pauvres ne sont vraiment secourus que par référence à lamour de Dieu, manifesté dans la passion et la mort de Jésus-Christ. Cest toute la limite des aides sociales impersonnelles
Laumône nest pas seulement un acte matériel. Les apôtres qui avaient mis tout en commun (Ac 2,44), communiquent aux pauvres les dons du Christ: «De lor et de largent, je nen ai pas, mais ce que jai, je te le donne: au nom de
Jésus le Nazaréen, marche!» (Ac 3,6). Lexercice dun charisme, une parole de vie, de consolation, un sourire
revêtu de la compassion du cur de Jésus sont aussi des aumônes. «Lhomme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu» (Mt 4,4), à travers celles de ses envoyés. Tout homme, même le plus pauvre peut donner de lui-même à son prochain. Au regard de Dieu, la valeur dune aumône nest pas synonyme de sa quantité: «Vraiment je vous le dis, cette pauvre veuve a mis plus queux tous. Ceux là ont mis de leur superflu dans les offrandes, mais elle, dans son dénuement a mis tout ce quelle avait pour vivre.» (Lc 21 1-4) Et puisque cest à travers lamour de charité que se répandent les bienfaits de Dieu, chacun peut donner des prières, des messes, des communions en aumône pour les défunts
Laumône en Eglise
Quand lapôtre Paul sest aperçu quun fossé se creusait entre lEglise dorigine païenne et celle dorigine juive lui qui avait reçu la révélation du Corps mystique du Christ et de lunité de lEglise , il organisa une collecte en faveur de cette dernière, en la présentant comme un «ministère» (2Co 8,4; 9, 1.12s) et une «liturgie» (9,12). Laumône signifie donc aussi concrètement lunion de charité des Eglises. Cest ce quavait bien compris le «Père au Lard» fondateur de «Laide à lEglise en détresse», raison pour laquelle il invita les donateurs catholiques à aider financièrement lEglise orthodoxe, pour hâter lunité.
En conclusion, laissons la parole à lapôtre de la charité: «Qui sème largement, largement aussi moissonnera! Que chacun donne selon la décision de son cur (pas de calcul de tête!), sans chagrin ni contrainte, car Dieu aime celui qui donne avec joie»
(2Co 9, 6-9).
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