Richesse de l'aumône, œuvre spirituelle

Il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir

=> STELLA MARIS 391 SOMMAIRE

Occasion privilégiée pour chaque chrétien de réviser ses comportements à la lumière de l’Evangile, le temps fort du carême invite à reprendre force, élan et résolutions pour se défaire du «monde», et tendre vers l’unique but (Ph 3,14): atteindre la plénitude du Christ (Col 1,19), en accomplissant la volonté du Père.

Face aux concupiscences, trois œuvres de piété

La vie spirituelle du chrétien est un combat contre les trois concupiscences, consécutives au péché originel, qui font la guerre à l’esprit en incitant le «vieil homme» à aimer le «monde»:
«N’aimez pas le monde ni ce qui est dans le monde. Si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est pas en lui puisque tout ce qui est dans le monde, la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, et l’orgueil de la vie, ne vient point du Père, mais vient du monde. Or le monde passe, lui et ses convoitises; mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure à jamais.» (1Jn 2, 15-17). Tout homme est habité par ces trois appétits désordonnés: les désirs déréglés de la nature humaine, le besoin d’avoir pour soi tout ce qu’on voit, autrement dit, la consommation, et la confiance orgueilleuse dans les biens, qui empêche de se confier à Dieu.
Face à ces mauvais penchants et aux nombreuses sollicitations qui induisent à la tentation… l’Eglise invite à exercer les vertus de pauvreté, de chasteté et d’obéissance en mettant respectivement en acte, l’aumône, le jeûne et la prière, les trois piliers de la vie religieuse (Mt 6, 1-18).
Les lecteurs de Stella Maris sont habitués à trouver souvent dans les messages, des invitations à la prière et au jeûne. C’est pourquoi ce mois, nous focalisons sur l’aumône.

L’aumône: partager les bontés de Dieu

Dans toute la Bible, l’aumône, geste de bonté de l’homme pour son frère dans le besoin, est d’abord une imitation de Dieu, donateur de tous biens, qui pourvoit généreusement envers ses créatures. Parce qu’il est créé à l’image de Dieu, l’homme qui partage entre humblement dans le grand mystère trinitaire de donation réciproque. L’amour de Dieu déposé dans le cœur de l’homme par le Saint Esprit (Rm 5,5) se prolonge dans l’amour des frères et des pauvres. C’est cet amour trinitaire qui peut transformer notre être et notre agir. La capacité de donner, de se donner aux autres, est un don qui jaillit de la grâce de Dieu: «c’est l’action de Dieu qui produit en vous la volonté et l’action, parce qu’il veut votre bien». (Ph 2,13)
Dès l’Ancienne Alliance, Dieu invite l’homme à répondre à l’appel du pauvre avec générosité: «Et puisqu’il ne cessera d’y avoir des pauvres au milieu du pays, je te donne ce commandement: tu ouvriras ta main toute grande à ton frère, au malheureux et au pauvre que tu as dans le pays» (Dt 15,11). «Ne te refuse pas de faire du bien à qui en a besoin quand tu peux le faire.» (Pr 3,27) «Qui méprise son prochain pèche, mais qui a pitié des humbles est heureux» (Pr 14,21). Et comme il est toujours très délicat pour le miséreux d’avoir à demander une aide, il ne faut pas qu’un jugement… vienne briser ce qui doit demeurer un acte d’amour gratuit à l’image de notre Père: «Mon fils, fais-le bien sans y joindre le blâme, ni mêler à tes dons des paroles chagrines». (Si 18,15). Aussi c’est avec persuasion, que le vieux Tobie exhorte son fils à se montrer généreux: «Ne détourne jamais ton visage d’un pauvre, et Dieu ne détournera pas le sien de toi… si tu as beaucoup, donne davantage; si tu as peu, donne moins, mais n’hésite pas à faire l’aumône… Quand tu fais l’aumône, n’aies pas de regrets dans les yeux» (Tb 4, 7-11. 16s).

Heureux celui qui pense au faible

La Loi demande aussi des formes d’aumônes particulières:
Celles liées au mode de vie et à la culture locale: «Tu ne moissonneras pas ton champ jusqu’au bord, tu ne ramasseras pas la glanure de ta moisson, tu ne grappilleras pas non plus ta vigne, et tu n’y ramasseras pas les fruits tombés; tu les abandonneras au pauvre et à l’émigré. C’est moi le Seigneur ton Dieu» (Lv 19,9). Chaque type de vie doit trouver sa forme d’aumône.
Celles liées aux temps de fêtes, anticipation de la fête éternelle dans le Royaume: «Au lieu que le Seigneur a choisi pour y faire demeurer son nom, tu seras dans la joie devant le Seigneur ton Dieu avec ton fils, ta fille, ton serviteur, ta servante, le lévite, l’émigré, l’orphelin, la veuve qui sont au milieu de toi.» (Dt 16,11)
La loi trace le profil de l’homme juste: «…il donne son pain à l’affamé, il couvre d’un vêtement celui qui est nu; il ne prête pas à intérêt; il ne prélève pas d’usure…» (Ez 18,s). Dieu bénit celui qui partage: «Qui donne à l’indigent ne manquera de rien» (Pr 29,27). Ce geste de compassion touche le cœur de Dieu: «Celui qui a pitié du faible prête au Seigneur qui le lui rendra» (Pr 19,17). Celui qui sait anticiper et prendre l’initiative gagne un soutien d’en-haut: «Heureux celui qui pense au faible, au jour de malheur, le Seigneur le délivre, le Seigneur le garde vivant et heureux sur la terre… le Seigneur le soutient sur son lit de souffrance.» (Ps 41, 2-4) Tandis que celui qui méprise son frère indigent ne trouvera pas grâce auprès de Dieu: «Qui se bouche les oreilles au cri du faible appellera lui aussi sans obtenir de réponse» (Pr 21,13). Bien plus: «Qui refuse de le regarder sera couvert de malédictions» (Pr 29,27). Quant à ceux qui endurcissent leur cœur, une autre rétribution leur est réservée: «Voilà ce fut la faute de ta sœur Sodome: orgueilleuse, repue, tranquillement insouciante; mais la main du pauvre et du malheureux, elle ne la raffermissait pas. Elles sont devenues prétentieuses et ont commis ce qui m’est abominable, alors, je les ai rejetées, comme tu l’as vu.» (Ez 16,49)
Enfin l’aumône apporte le pardon des péchés: «Rachète tes péchés par une œuvre de justice, et tes fautes en ayant pitié des pauvres.» (Dn 4,24)

Ce que vous avez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi…

Jésus n’est pas venu abolir la loi, mais l’accomplir, «Lui qui de riche qu’il était, s’est fait pauvre pour vous afin de vous enrichir de sa pauvreté». (2 Co 8,9). Jésus naît dans une famille pauvre… toute sa vie, il vit simplement et plus encore, pauvrement lors de sa vie apostolique et jusqu’au dépouillement complet au calvaire, devenant ainsi le modèle pour tous: «Comportez-vous ainsi entre vous, comme on le fait en Jésus-Christ: Lui, de condition divine ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu, mais il s’est dépouillé, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes… il s’est abaissé devenant obéissant jusqu’à la mort, à la mort sur une croix.» (Ph 2, 5-8)
Dans l’économie de la Loi Nouvelle, l’aumône trouve son sens dans la foi au Christ; servir le pauvre, devient servir le Christ: «J’ai eu faim et vous… J’ai eu soif et vous… J’étais étranger et vous… nu et vous… malade et vous… en prison et vous… Ce que vous avez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait!» (Mt 25, 31-46). C’est pourquoi saint Jean proclame: «Si quelqu’un dit: J’aime Dieu, et qu’il haïsse son frère, c’est un menteur; car celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, comment peut-il aimer Dieu qu’il ne voit pas?» (1Jn 4,20).

Conditions et avantages d’une bonne aumône

Les apôtres ont transmis l’enseignement de Jésus à propos de l’aumône.
Pour Matthieu, elle doit être sans ostentation, mais discrète, secrète; condition nécessaire pour toucher une récompense éternelle:
«Gardez-vous de pratiquer votre religion devant les hommes pour attirer leur regard. Sinon, pas de récompense pour vous auprès de votre Père qui est aux Cieux. Quand donc tu fais l’aumône, ne va pas le claironner devant toi… Pour toi, quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite, afin que ton aumône soit secrète; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra» (Mt 6, 2-4)
Pour Luc, une bonne aumône demande un désintéressement complet. Mais elle est la source d’un profond bonheur:
«A qui te prend ton manteau, ne refuse pas ta tunique. A quiconque te demande, donne, et à qui te prend ton bien, ne le réclame pas.» (Lc 6, 29-30) «Quand tu donnes un festin, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles, et tu seras heureux parce qu’ils n’ont pas de quoi te rendre: en effet, cela te sera rendu à la résurrection des justes.» (Lc 14, 13-14)
Le prêt est aussi une forme d’aumône assortie d’une promesse, quand il n’est pas lié par une forme de gain et qu’il comporte un certain risque que les banques précisément ne veulent pas prendre: «Si vous prêtez à ceux dont vous espérez qu’ils vous rendent, quelle reconnaissance vous en a-t-on?… Prêtez sans rien espérer en retour. Alors votre récompense sera grande et vous serez les fils du Très-Haut.» (Lc 6, 34-35).
Qui ne cherche la meilleure garantie pour sa bourse? Voilà 2000 ans que Jésus a livré le secret face aux pertes dues à l’inflation et à l’effondrement des cours de bourses: l’aumône. Parce qu’elle touche le Corps du Christ à travers le frère, si elle est revêtue de la vraie charité du Christ, elle est transformée en investissement céleste infini, et devient (à long terme, éternel!) le plus «rentable», le meilleur des placements qui soient: «Vendez ce que vous possédez et donnez-le en aumône. Faites-vous des bourses inusables, un trésor inaltérable dans les cieux… car là où est votre trésor, là aussi est votre cœur». (Lc 12, 33-35) «Eh bien, moi je vous dis: faites-vous des amis avec l’argent trompeur pour qu’une fois celui-ci disparu, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles.» (Lc 16,9)
L’aumône purifie de la concupiscence des yeux: «Nul ne peut servir deux maîtres: ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l’argent» (Mt 6,24). Elle purifie le cœur: «Donnez plutôt en aumône ce que vous avez, et alors tout sera pur pour vous». (Lc 11,41)
Pour celui qui tend à observer tous les commandements du Seigneur, le détachement des biens matériels se présente comme un aboutissement pour acquérir la vie éternelle et marcher à la suite du Christ: «Une seule chose te manque encore: tout ce que tu as, vends-le, distribue-le aux pauvres et tu auras un trésor dans les cieux; puis viens et suis-moi». (Lc 18,22) C’est notamment le cas des «vocations religieuses».
Mais attention! L’aumône n’a de sens que dans la charité: «Quand je distribuerais tous mes biens en aumônes, quand je livrerais mon corps aux flammes, si je n’ai pas la charité, cela ne me sert de rien!» (1Co 13,3)
Jésus montre aussi que l’aumône chrétienne est tout autre que la simple philanthropie, lorsqu’il défend, contre Judas, le geste gratuit de la femme qui lui verse sur les pieds un parfum d’une valeur de 300 deniers, soit l’équivalent de trois cents jours de travail: «Les pauvres vous les aurez toujours avec vous — ce qu’avait déjà annoncé le Deutéronome (15,11) —, mais moi, vous ne m’aurez pas toujours.» Ce qui signifie que si les pauvres appartiennent à l’économie «naturelle» des sociétés, marquées par la structure du péché, Jésus inaugure une économie messianique surnaturelle, qui donne son vrai sens à la première. Les pauvres ne sont vraiment secourus que par référence à l’amour de Dieu, manifesté dans la passion et la mort de Jésus-Christ. C’est toute la limite des aides sociales impersonnelles…
L’aumône n’est pas seulement un acte matériel. Les apôtres qui avaient mis tout en commun (Ac 2,44), communiquent aux pauvres les dons du Christ: «De l’or et de l’argent, je n’en ai pas, mais ce que j’ai, je te le donne: au nom de
Jésus le Nazaréen, marche!» (Ac 3,6). L’exercice d’un charisme, une parole de vie, de consolation, un sourire… revêtu de la compassion du cœur de Jésus sont aussi des aumônes. «L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu» (Mt 4,4), à travers celles de ses envoyés. Tout homme, même le plus pauvre peut donner de lui-même à son prochain. Au regard de Dieu, la valeur d’une aumône n’est pas synonyme de sa quantité: «Vraiment je vous le dis, cette pauvre veuve a mis plus qu’eux tous. Ceux là ont mis de leur superflu dans les offrandes, mais elle, dans son dénuement a mis tout ce qu’elle avait pour vivre.» (Lc 21 1-4) Et puisque c’est à travers l’amour de charité que se répandent les bienfaits de Dieu, chacun peut donner des prières, des messes, des communions en aumône pour les défunts…

L’aumône en Eglise

Quand l’apôtre Paul s’est aperçu qu’un fossé se creusait entre l’Eglise d’origine païenne et celle d’origine juive — lui qui avait reçu la révélation du Corps mystique du Christ et de l’unité de l’Eglise —, il organisa une collecte en faveur de cette dernière, en la présentant comme un «ministère» (2Co 8,4; 9, 1.12s) et une «liturgie» (9,12). L’aumône signifie donc aussi concrètement l’union de charité des Eglises. C’est ce qu’avait bien compris le «Père au Lard» fondateur de «L’aide à l’Eglise en détresse», raison pour laquelle il invita les donateurs catholiques à aider financièrement l’Eglise orthodoxe, pour hâter l’unité.
En conclusion, laissons la parole à l’apôtre de la charité: «Qui sème largement, largement aussi moissonnera! Que chacun donne selon la décision de son cœur (pas de calcul de tête!), sans chagrin ni contrainte, car Dieu aime celui qui donne avec joie»… (2Co 9, 6-9).

Christian Parmantier


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