«Lire lapocalypse? Jai essayé plusieurs fois. Après lecture de quelques lignes ou de plusieurs pages, jai abandonné, découragé. Ça fourmille de symboles obscurs et dimages hallucinantes et extravagantes qui vous font refermer le livre avec soulagement.»
Voilà le propos le plus souvent répété par des chrétiens pourtant animés de bonne volonté. Quen est-il au juste?
Lapocalypse, un dévoilement révélateur
Le mot vient du grec «apocalypsis» qui signifie révélation, «révélation, dévoilement». Le genre littéraire apocalyptique remonte à lAncien Testament. Il sapplique à des écrits impliquant une révélation de secrets divins, ou encore intéressant les destinées lointaines de lhumanité. Plusieurs chapitres dIsaïe et dEzéchiel écrits avant et pendant lExil (597538 av. J. C.) aux approches de lère chrétienne relèvent de ce genre qui fleurit surtout, tel le livre de Daniel, ainsi que pendant les premiers siècles de cette ère. LApocalypse de Jean est le chef-duvre du genre apocalyptique.
Les auteurs dApocalypses de lAncien Testament ont conscience de vivre à une époque où la prophétie sest éteinte. Ils cherchent à prendre la relève des prophètes. Les Apocalypses davant lère chrétienne sont marquées de pessimisme et de dualisme. Le monde est un champ clos où saffrontent les armées de Satan et celles de Dieu. Celles-ci seront finalement triomphantes, mais daprès un plan divin arrêté dès lorigine. Lhomme ny est pas libre. Dieu ne dialogue pas avec lui. Il a imposé à lhistoire un déterminisme qui fonctionne avec une logique implacable. Les prophètes avaient une théologie de lhistoire opposée. Ils enseignaient certes, que Dieu avait un plan, mais il sagissait dun plan damour qui vise le salut des hommes, en laissant à chacun la décision de sintégrer à ce plan damour ou de sy refuser.
LApocalypse de saint Jean innove radicalement
Et dabord, qui est lauteur de cette Apocalypse? Les biblistes sont maintenant daccord: il sagit de lapôtre Jean, lauteur du quatrième Evangile. Longtemps on en débattait, parce que le style de son Evangile et celui de son Apocalypse sont très différents. Cela tient dabord au genre littéraire; il est narratif pour ce qui est de lEvangile, ésotérique et dun symbolisme souvent obscur pour lApocalypse. Et puis Jean a rédigé lEvangile alors quil était encore dans la première partie de sa vie, il a eu les visions apocalyptiques dans sa vieillesse sur lîle de Partmos, Mais il sagit bien de lapôtre Jean. Il revendique comme seul titre celui davoir été le témoin de Jésus (1,12). Il rédige le livre à Partmos où il est exilé. Il y est «saisi par lEsprit». Il a des visions, une voix puissante proclame: «Ce que tu vois, écris-le dans un livre.» (1,1011)
Voilà la genèse de ce livre qui clôt le Nouveau Testament. Pour bien le comprendre, il faut avoir à lesprit plusieurs clés de décryptage.
La première, la plus importante et féconde des clés, cest la figure du Christ. LApocalypse dévoile la richesse et la splendeur de la personne de Jésus, ainsi que la signification de lévénement central de lhistoire quest sa mort et sa résurrection. Lapôtre Jean en est le témoin privilégié. Lavenir du monde est orienté par la tragédie suivie, trois jours plus tard, par un événement lumineux qui a détruit la mort; cela se passant sur le Golgotha vers lan 30-35 de notre ère.
Le livre de lApocalypse est encadré par la figure du Christ. La vision inaugurale est centrée sur la personne encore mystérieuse se profilant «comme un Fils dhomme» (1,13). Il se présente comme «le Vivant» pour les siècles, revêtu du pouvoir de communiquer la Vie et la Résurrection au terme de lexistence ici-bas. Quant à la vision finale, le Fils dhomme se présente comme «lAlpha et lOméga, le premier et le dernier, le Principe et la fin». A travers les temps à venir, lEsprit et lEpouse, cest-à-dire lEglise animée par lEsprit Saint, réclament avec insistance la venue du Christ Jésus: «lEsprit et lépouse disent viens!». «Oui, je viens bientôt.»
Ainsi lApocalypse de saint Jean souvre et se clôt sur une vision du Christ «Fils de lhomme» au début; «lAlpha et lOméga» à la fin. En langage technique, cela sappelle une «inclusion», cest-à-dire que la personne du Christ est présente tout au long du livre. A la personne de Jésus sont donnés de nombreux titres christologiques dans lApocalypse, tels que «le témoin fidèle» (1,5); «le Premier-né dentre les morts» (1,5); «celui qui possède lépée acérée à double tranchant (2,12); le Fils de Dieu» (2,18); le Saint (3,7); «Celui qui détient la clé de David (3,7); le lion de la tribu de Juda» (5,5); «lenfant mâle appelé à mener toutes les nations avec un sceptre de fer» (12,5); «le Roi des rois et Seigneur des seigneurs» (19,16); et surtout limage christologique de lAgneau qui revient une trentaine de fois; cest le titre par excellence du Christ dans lApocalypse, il se rattache à la tradition de lagneau pascal. Celui-ci est présent dans le grand événement de salut de lAncien Testament: lExode. Le thème de lExode est omniprésent dans lApocalypse. Lagneau christique entraîne dans sa résurrection un peuple celui des disciples de toutes nations quil conduit vers la terre promise, celle dune liberté définitive et sans entrave (chap. 2122). Ainsi la christologie de lApocalypse est essentiellement dynamique, elle est tournée vers lavenir: «Je vais bientôt venir à toi.» (2,16) LApocalypse est centrée sur la première venue du Christ, elle est ouverte sur sa seconde venue. Elle nous permet de mieux connaître le Christ.
Un livre prophétique
La seconde clé de décryptage de lApocalypse, cest quil sagit dun livre prophétique. Lapôtre Jean lannonce dès le début; «Heureux le lecteur et les auditeurs de ces paroles prophétiques sils en retiennent le contenu.» (1,3) En cela Jean sinspire des auteurs de lAncien Testament, plus particulièrement de Daniel, dEzéchiel et du troisième Isaïe qui a vécu au 2e siècle av. J.-C. Chez Jean il y a aussi théophanie, vision et audition, ordre décrire, sentiment dindignité personnelle et confirmation de la mission, qui est celle dun vrai prophète, envoyé par Dieu pour amener son peuple à veiller et à se convertir, et aussi pour se réconforter dans lépreuve.
Le prophète ne prédit pas les événements à venir. Il est un veilleur (Js 21, 11) au milieu du peuple endormi. Tout en étant enraciné dans lactualité, il déchiffre où celle-ci mène, si le pouvoir et le peuple ne changent pas dorientation. La mission du prophète nest pas celle du devin qui prédit des événements à venir dûment datés.
Ayant été rédigé à la fin du 1er siècle, le livre reflète des événements ou des situations de cette époque. Il permet de mieux connaître lEglise du premier siècle.
Le langage symbolique
Il y a dans lApocalypse une profusion dimages symboliques, étranges et déroutantes. Les couleurs et les chiffres, pour ne citer que ces deux domaines dexpression symbolique, sont particulièrement nombreux dans le livre. Ainsi le blanc symbolise le monde divin, la Résurrection, la victoire; le noir, le malheur et la détresse; le rouge, la violence et la puissance sanguinaire; le vert, la mort; le pourpre et lécarlate symbolisent tous deux la débauche.
Quant à la symbolique numérique, le chiffre sept est omniprésent, depuis les sept Eglises, les sept Esprits, jusquaux «sept Anges aux sept coupes remplies des sept derniers fléaux» (21, 9). Sept est le chiffre de la perfection et de la plénitude. Déjà la tradition juive lemployait dans ce sens. Sept est la somme du trois et du quatre. Trois étant associé au monde divin et quatre se rapportant au monde habité. Ainsi les sept Eglises symbolisent lensemble de lEglise du premier siècle.
De même le chiffre «douze» joue un grand rôle dans la symbolique numérique de lAncien Testament. Jacob a eu douze fils. Israël compte douze tribus. Douze est le chiffre par excellence du peuple de Dieu. Jésus hérite cette tradition; il appelle à sa suite douze apôtres. Après le miracle de la multiplication des pains, il reste douze paniers pleins, ce qui signifie que Dieu donne en surabondance au nouveau peuple réuni autour de Jésus.
Trois chiffres sont célèbres entre tous: les 144000 «marqués du sceau» (7, 18); ce chiffre (12x12x1000) signifie une multitude innombrable, et non pas un petit nombre, Jean y revient: «Voici quapparaît à mes yeux une foule immense que nul de pouvait dénombrer, de toute nation, race, peuple et langue debout devant le trône et devant lAgneau, vêtus de robes blanches, des palmes à la main.» (7,9)
Cette foule immense nest pas sauvée par ses propres mérites, son salut est pure grâce, car «ils sont ceux qui viennent de la grande épreuve, ils ont lavé leurs robes et les ont blanchies dans le sang de lAgneau». (7,14) Voilà la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ; sa Résurrection après sa mort sur la croix porte des fruits incommensurables.
Aussi le Dieu de lApocalypse est-il un Dieu infiniment généreux et fidèle à ses promesses, il veut que tous soient sauvés. Jean ne prêche par la conversion par la peur, mais la joie de faire partie dun peuple immense et sans frontières.
Un autre chiffre fameux est celui de la Bête, soit 666. La Bête, cest évidemment Satan, incarnation absolue du mal. Du temps de Jean, les chrétiens y reconnaissaient lempereur romain qui se proclamait Dieu. Ainsi la Bête, malgré tous ses efforts et ses instruments humains, pour se faire légale de Dieu, reste liée à un pouvoir limité et précaire.
Un dernier exemple du symbolisme des chiffres est celui du règne des mille ans; que signifie ce chiffre «mille»?
Lauteur de lApocalypse utilise les chiffres très librement. Mille, ici, signifie non pas une durée limitée à un millénaire, mais une période longue et indéterminée, mais non pas éternelle. Elle annonce la victoire du Christ et de ses disciples sur Satan et ses hordes au service du mal sur terre.
LApocalypse magnifie La Bonne Nouvelle
Enfin une dernière clé de décryptage cest celle de la Bonne Nouvelle apportée par lApocalypse de saint Jean. On la appelée «lEvangile de lEspérance». Elle nest pas une annonce alarmiste de catastrophes. Jean a cherché à inculquer aux chrétiens du premier siècle la profonde intelligence quil avait lui-même du mystère du Christ. Il les invite à se réjouir de la victoire du Ressuscité, la Bonne Nouvelle qui retentira jusquà la fin des temps, au long des «mille» ans que durera «la grande épreuve».
Si on lit lApocalypse en saidant des clés de décryptage, on ne retient pas les spéculations fantaisistes et alarmistes à propos du sort incertain et ténébreux des hommes. Certes, les épreuves parfois cruelles auxquelles sont soumis les peuples, autant que les personnes individuelles, ne seront jamais absentes au long des siècles, et moins encore à lépoque actuelle, avec ses moyens de destruction et de ralliement des esprits assoiffés de sang; cependant pour le chrétien qui met sa foi dans la lumière pascale, le constat affligeant des coups portés contre la Bonne Nouvelle du Ressuscité ne sauraient entamer cette foi, sachant dailleurs que lauteur de ces coups, cest «le meurtrier de lhomme depuis le commencement» (Jn 8, 44), Satan et ses suppôts sur terre.
Les «béatitudes» de Jean
Dans les Evangiles, il y a deux séries de béatitudes, Matthieu en énumère treize et Luc quinze. Dans lApocalypse, il y en a «sept» qui est le chiffre de plénitude.
La première béatitude place lensemble du livre sous le signe du bonheur: «Heureux celui qui lit et ceux qui écoutent les paroles de la prophétie, et gardent ce qui sy trouve écrit, car le temps et proche.» (1, 3) Ce qui signifie que toute âme ouverte à laccueil des paroles de lApocalypse et à leur mise en pratique est conduite au bonheur parfait. Le bonheur nescamote pas les malheurs redoutables qui surgissent à chaque étape de lhistoire humaine; les chapi-tres 6, 8, 9 et 16 en reflètent la tragédie. Et Jean écrit au souvenir récent des malheurs qui se sont abattus sur les chrétiens depuis les années 60: persécutions, guerres, exil, tortures et mises à mort. Les malheurs ne sont que trop réels, mais ils ne sont ni le premier ni le dernier mot de lhistoire; celle-ci est plongée dans la prière dintercession de la multitude des saints, qui témoigne de la présence de Dieu parmi les hommes. Cest à Dieu que revient toujours le dernier mot. Et tout ce qui touche à Dieu relève des béatitudes pour lhomme réfugié en son cur.
Et quen est-il de la fin de lhistoire? Les deux derniers chapitres en renvoient lécho lancinant. Cela nest pas nouveau: les chapitres 13 de Marc, 24 de Matthieu et 21 de Luc évoquent cette préoccupation. Cependant, Jésus la démystifiée; il ne donne pas de date, mais une consigne: «Soyez sur vos gardes et veillez» (Mc 13, 33). Il évoque simplement les douleurs de lenfantement; ce sera le signe que «votre délivrance est proche» (Lc 21, 28). En somme, la fin du monde est une annonce resplendissante du Règne de Dieu arrivant enfin à sa plénitude sur terre.
Ce sera aussi, pour chacun, lheure du jugement, du «salaire que je vais payer à chacun en proportion de son travail». (22, 12) La justice de Dieu sera terrible pour les meurtriers de lamour: «Dehors, les chiens, les sorciers, les impurs, les assassins, les idolâtres et tous ceux qui se plaisent à faire le mal» (22, 15). Seuls ceux-là ont des raisons dêtre terrorisés par tout ce quévoque le mot «apocalypse». Par contre, ceux qui, par grâce et soutenus par une foi indéfectible, ont été lavés dans le sang du Crucifié, sassocieront au cri de la multitude quon ne peut dénombrer: «Le salut à notre Dieu, qui siège sur le trône, ainsi quà lAgneau.». (7, 10)
Jean, un grand prophète
Lapôtre Jean figure ainsi dans la lignée des grands prophètes de lEcriture Sainte. Comme eux, il a dénoncé le pouvoir oppresseur des dirigeants et les infidélités du peuple. Comme eux son seul message, cest celui du salut. Quand le peuple subit des épreuves cruelles, Dieu intervient pour rétablir la justice dans une création nouvelle: «Voici, je fais lunivers nouveau.» (21, 5) Cet univers est celui du rassemblement et de la réconciliation, du bonheur et du salut.
Les deux derniers chapitres de lApocalypse se situent admirablement en parallèle aux deux premiers chapitres de la Genèse avec leur contenu: le langage de création et la référence au Jardin des origines avec au centre, un fleuve qui alimente la vie et un arbre unique servant à la guérison des nations, accessible en tout temps à lhomme, sa fécondité étant continuelle. Cet arbre unique est un arbre de vie, il se trouve de part et dautre du fleuve et fructifie douze fois lan.
En reproduisant ainsi le langage biblique des commencements, lapôtre Jean donne aux chrétiens, à tout homme de bonne volonté, un puissant message despérance. La fin du monde nest pas la destruction de lunivers, mais sa création nouvelle où la victoire de la Résurrection du Christ sera complète et définitive.
Deux mille ans après ce message despérance, les hommes attendent toujours la libération de la souffrance et de la mort. Deux millénaires, cest long à observer les affres et les tragédies subies par les peuples et les chrétiens. Mais quon noublie pas que pour Dieu «mille ans sont comme un jour» (Ps 89, 4), une réalité reprise par saint Pierre, le roc sur lequel est bâtie lEglise: «Pour le Seigneur, un jour est comme mille ans.» (2Pi 3,8)
En résumé, lApocalypse constitue une lecture, à travers lAncien Testament, des événements qui manifestent le projet damour que Dieu porte en son Cur. Ce dessin du salut va de la Création à la Résurrection du Christ.
LApocalypse compte quelque 350 citations de lAncienne Alliance et allusions à ses textes. Pour lapôtre Jean, son auteur, lannonce de la venue du Christ est au cur de la Révélation de lAncienne Alliance. Le but ultime cest la fondation de lEglise, nouveau peuple de Dieu en Jésus, le Messie annoncé par les prophètes. Le Christ est au centre de lhistoire et du cosmos. Il est à la fois accomplissement et dépassement de lAncien Testament. A la lumière de lévénement pascal le texte apocalyptique relit lAncien Testament, en méditant sur le sens de la venue et de litinéraire du Fils de Dieu sur Terre. Luc a médité dans cette perspective, «lApocalypse de Jésus-Christ» est non pas le dévoilement dun événement lointain signalant la fin du monde, mais le couronnement de toute la Révélation biblique. Elle nest pas une révélation faite par Jésus-Christ; elle a le Christ pour objet. Aussi sadresse-t-elle à notre temps, à tous les temps passés et à venir. Les sept Eglises auxquelles Jean sadresse, cest lEglise universelle, sept étant le symbole de la totalité et de la plénitude. LEglise catholique dirigée par Pierre a la promesse déternité.
Voilà ouvertes quelques pistes qui devraient vous inviter à lire avec profit et plaisir le dernier et important livre du Nouveau Testament. Ce ne sont cependant que quelques pistes qui exigent dêtre approfondies.
A conseiller:
«Pour lire lApocalypse» de J. P. Prévost. Ed. du Cerf, 1997 (réédité);
E 18. CHF 35.
«Lapocalypse, le temps des appels», Jacques Magnan
E 13. CHF 19.50
Note:
1) Lalpha est la première lettre de lalphabet grec. Loméga est la dernière.
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