Les Béatitudes, Perle de l'Evangile

Par René Lejeune

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Au nord du Lac de Tibériade se trouve, aujourd’hui, une hauteur vénérée comme «Mont des Béatitudes». Une colline proche de Capharnaüm.

Les huit bénédictions du chapitre 5 de l’Evangile de Matthieu, introduisent «le Sermon sur la Montagne» qui est le joyau par excellence de l’histoire religieuse universelle. Elles se situent au cœur de la proclamation du Règne de Dieu sur terre en Jésus. Les bénédictions constituent la perle de l’Evangile. Elles sont suivies par les chapitres 6 et 7 qui illustrent concrètement les Béatitudes.
Avant de proclamer celles-ci, Jésus a inauguré le Royaume de Dieu sur terre par des guérisons et son enseignement dans les synagogues. Des hommes et des femmes, attirés par la nouveauté des paroles de Jésus de Nazareth, et convaincus par les signes sur lesquels s’appuyait cet enseignement, ont tout quitté pour suivre ce «prophète» dans lequel ils reconnaissaient sans peine le Messie dont on sentait l’avènement tout proche. C’étaient les premiers disciples. Ils ont foi en Jésus. Par son enseignement, celui-ci cherche à creuser, à consolider leur foi, à l’ancrer sur des assises solides et définitives, aussi tient-il à énoncer, à ce moment crucial, la charte de la vie chrétienne, non pas comme introduction à celle-ci, mais de la vie du disciple parvenue à son sommet.
Les Béatitudes ont sans doute été proclamées vers novembre 28, au début de la seconde année de la vie publique de Jésus, en un endroit idyllique, comme en témoigne encore la chapelle des Béatitudes, avec la vue d’une éblouissante beauté sur le lac de Tibériade.

Les hauteurs, lieux d’annonces cruciales de Dieu

Pour énoncer cette charte d’absolue fidélité à l’esprit nouveau qu’il voulait insuffler aux hommes «créés à l’image et à la ressemblance de Dieu», Jésus gravit cette hauteur à la portée de la foule qui le suivait. Moïse avait gravi une haute montagne, le Sinaï, pour recevoir de Yaweh le Décalogue. Ainsi Dieu parle-t-il aux hommes, aux moments décisifs, dans l’air pur des hauteurs, où il est moins malaisé d’accéder au message divin immatériel et limpide. Au Sinaï, Dieu parlait à un homme, si grand fût-il. Au Mont des Béatitudes, c’est Dieu lui-même qui s’adresse aux hommes par la bouche de son Fils unique. Aux interdits du Sinaï suivent les bénédictions des Béatitudes. Qu’elle est grande et majestueuse, l’histoire sainte, considérée dans son ensemble!

Les bénédictions, une à une

1. «Heureux les pauvres par l’esprit, le Royaume des Cieux est à eux (MT 5,3).

La première béatitude définit ceux et celles qui se trouvent dans une situation parfaite pour accéder au Règne de Dieu. Ce sont les pauvres de cœur, qui sont pauvres par l’esprit ou en esprit. Les pauvres sont les préférés de Dieu. Jésus, le Messie est envoyé à tous les hommes, mais avant tout aux pauvres; ils ne jouissent pas d’avantages pendant leur vie terrestre. Ils dépendent de Dieu seul. Cette pauvreté réelle ou intérieure est la condition nécessaire pour accéder au Royaume des cieux. Aux envoyés de Jean-Baptiste qui lui demandent s’il est le Messie ou s’ils doivent en attendre un autre (Mt 11,3), Jésus répond: «…la bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres» (Mt 11,5).

2. «Heureux les doux; ils auront la terre en partage (Mt 5,4).

Jésus s’est défini lui-même comme étant «doux et humble de cœur». Et il demande à ses disciples de se mettre à son école. (Mt 11,29) Les doux et les humbles n’ont pas de pouvoir; ils sont exposés au harcèlement, à la volonté égoïste et insensible des puissants. Le psaume 36 proclame déjà le bonheur des doux: «Les doux posséderont la terre et goûteront intensément la paix.» Jésus qui a appris les psaumes sur les genoux de sa maman, semble s’être inspiré de ce psaume pour énoncer sa seconde béatitude.

3. «Heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés» (Mt 5,5)

Littéralement, sa troisième béatitude se traduit: «Heureux ceux qui sont dans le deuil.» Jésus, au cœur infiniment sensible, est bouleversé par les larmes. Il pleure avec ceux qui pleurent, comme ce sera le cas au tombeau de Lazare.

4. «Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice: ils seront rassasiés» (Mt 5,6)

Israël considère que la justice est une équation entre la vie de l’homme et la volonté de Dieu. Il s’agit, pour Jésus, non pas d’une conformité rituelle, d’une justice de façade, mais d’une adhésion intime à la volonté divine, dans l’unité de la pensée, de la volonté et de l’action avec le Père des Cieux. Ils recevront, en récompense, le contentement de celui qui se lève satisfait de table, après avoir été tourmenté par la faim en s’y asseyant.

5. «Heureux les miséricordieux: il leur sera fait miséricorde» (Mt 5,9)

Le texte dit littéralement: «Les purs de cœur». Dans la Bible, le cœur est le centre de la vie intime de l’homme; il concerne sa mémoire et sa pensée, ses sentiments et ses décisions. La miséricorde a son siège dans ce centre vital. Il s’agit d’une rectitude morale acquise parce que voulue, et non pas d’une perfection morale innée. Le Dieu d’amour et de miséricorde les récompense en exerçant envers eux se sentiment précieux de miséricorde qui est l’un de ses attributs majeurs.

6. «Heureux les cœurs purs; ils verront Dieu» (Mt 5,8)

Ce n’est plus, pour Jésus, de la pureté extérieure et légale dont il est question; il s’agit d’une pureté pleinement intérieure, une pureté acquise dans le combat de la vie. Elle se situe au centre vital de la personne. Transformée en automate par le légalisme pharisien, Jésus élève la personne à sa condition de créature divine. C’est alors que la pureté du cœur est la condition requise pour voir Dieu

7. «Heureux les artisans de paix: ils seront appelés fils de Dieu» (Mt 5,9)

Etant amour, Dieu EST la paix. Jésus, son Fils unique, est source de paix, et de joie, car seule la paix engendre la joie. Les artisans de paix, images du Dieu vivant, œuvrent pour la paix entre les hommes et entre les peuples. Ils se savent créés à l’image et à la ressemblance de Dieu; aussi à Son exemple sont-ils actifs à instaurer la paix dans les familles, comme le voulait la tradition juive. Ils sont des «dieux» (voir Jn 10,34 où Jésus se réfère au Ps 82,6) aussi sont-ils appelés «fils de Dieu».

8. «Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice: le royaume des Cieux est à eux»

Cette béatitude clôt la série avec introduction du motif de la persécution. Les bienheureux cités précédemment dérangent dans le monde livré à Satan, à ses hordes et à leurs artifices. Ils rappellent au «monde» le Royaume de Dieu; pour y entrer et en faire partie, il faut être pur, doux, avoir faim et soif de la justice, être artisan de paix. Le contraire de ceux qui s’enracinent et s’agrippent, qui s’affairent et se passionnent à âme perdue, comme les marchands et agents de change du Temple que Jésus a fouettés et malmenés (Jn 2,15-17). Satan est le «Prince de ce monde»(Jn 12,31). Les chrétiens y sont «crucifiés» (Gal 6,14). L’opposition entre eux et le «monde» perdurera jusqu’à la fin de celui-ci. Les persécutions sont continuelles, mais elles passent par des phases de paroxysme, comme ce fut le cas sous les deux idéologies sataniques qui ont saccagé le 20e siècle. Mais les vainqueurs, ce ne sont pas les persécuteurs, ce sont, au contraire, les persécutés, l’immense foule des martyrs qui jalonnent deux millénaires de christianisme. Comme en témoignent les derniers martyrs béatifiés par Jean-Paul II en Bulgarie; trois prêtres fusillés par les communistes en 1952. Le communisme est mort, ces béatifiés sont vivants pour les siècles des siècles. Ainsi va l’histoire des hommes; ainsi va la progression du Règne de Dieu sur terre. Celui-ci avance au rythme lent des Béatitudes. Lent mais sûr et constant.

«Heureux êtes-vous lorsqu’on vous insulte, que l’on vous persécute et que l’on dit faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi. Soyez dans la joie et l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux; c’est ainsi, en effet, qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés» (Mt 5,11-12). Cette béatitude fait corps avec la béatitude précédente qui introduit le motif de la persécution. Jésus situe ses disciples au rang des prophètes; eux aussi ont été persécutés. Il leur confère, par cette comparaison, une dignité incomparable. Ses disciples, — nous autres, début du 3e millénaire — nous sommes les prophètes du monde nouveau instauré par la naissance, la proclamation de l’Evangile et la mort du Fils de Dieu. Sommes-nous vraiment dignes, en 2002, de cette mission sublime que Jésus nous assigne? Voilà une question capitale que chaque chrétien doit se poser aujourd’hui, s’il tient à mériter les grâces qui se rattachent à la vocation du chrétien. Saint Paul nous rappelle que nous devons aspirer avant tout à ce don de prophétie que désire le Christ Jésus pour ses disciples (1Cor 14,39). Malgré le prix de la persécution qu’il faut payer quand on possède ce précieux don. Un prix, toutefois, auquel sont rattachées «la joie et l’allégresse» ici-bas, et une «grande récompense» dans l’au-delà. En somme, les chrétiens qui vivent les béatitudes ne sont jamais perdants, ni ici-bas, ni dans l’au-delà.
Sel et lumière du monde
Au terme de cette proclamation, l’évangéliste place deux images saisissantes par lesquelles Jésus situe la haute et irremplaçable fonction qu’il assigne à ceux et celles qui l’aiment et le suivent fidèlement: ils sont «le sel de la terre» et «la lumière du monde». Sans sel, tout est fade; sans lumière ne peut naître la vie. Etre ce sel, c’est donner le bon goût de l’éternité aux choses de la terre; être cette lumière, c’est refléter, plus ou moins intensément, l’unique Lumière du monde qu’est le Fils de Dieu. Ainsi la Communauté des Chrétiens exerce-t-elle sa mission universelle par l’enfouissement du sel dans la nourriture et par le rayonnement de la lumière partout où elle se trouve. Et jusqu’aux confins du monde.

Bénédictions et Malédictions dans St Luc (6,20+26)

L’Evangéliste Luc s’adresse avant tout aux païens convertis à l’annonce de la Bonne Nouvelle. Il écarte les éléments plus spécialement hébraïques qui n’intéressent guère ses lecteurs, contrairement à l’Evangile selon Saint Matthieu qui s’adresse plus particulièrement aux juifs.
Luc se contente de citer quatre béatitudes qui ont toutes des équivalents dans les neuf citées par Matthieu. Luc vise des situations concrètes, alors que Matthieu évoque des attitudes constitutives de la Justice; il accentue leur caractère social. Et il leur oppose des malheurs.

1. «Heureux, vous les pauvres, le Royaume de Dieu est à vous.» (Lc 6,20)

Les pauvres, ce sont les personnes sans défense ni droits, des gens méprisés. Ils n’ont de salut à attendre que de Dieu seul. Le Seigneur est aux côtés du pauvre, du faible, du persécuté. C’est le renversement eschatologique du sort ultime réservé à l’homme et à l’univers. Le présent et l’ultime futur s’opposent explicitement.

1a. «Mais malheureux, vous les riches: vous avez maintenant votre consolation» (Lc 6,24).

L’évangéliste énonce d’abord les quatre bénédictions. Puis suivent, ensemble, les quatre «malédictions». Non pas que Jésus maudisse ces catégories d’hommes et de femmes. Il est venu pour sauver tous les hommes. Hélas il ne peut rien en faveur de ceux qui sont sourds aux incitations de leur conscience, de ceux qui se complaisent dans les marécages où grouillent les tentations et les séductions et où ils enfilent, l’un après l’autre, les péchés, aveuglément, et sourds aux mises en garde de la vie autant que de leur propre conscience. Ne sont condamnés que ces riches-là. Mais non pas, bien entendu, les riches qui utilisent leur fortune pour faire le bien autour d’eux.

2. «Heureux vous qui avez faim maintenant: vous serez rassasiés» (Lc 6,21)

Il s’agit, bien évidemment, des affamés privés de nourriture, de l’immense foule des meurt-la-faim qui se succèdent au fil des siècles, et qui se comptent par centaines de millions aujourd’hui, alors que l’économie mondiale produit de quoi apaiser la faim de tout humain, quel qu’il soit. Comme il y a une «culture de mort», il y a une «économie de mort» pour une partie de l’humanité, tous enfants de Dieu, créés à son image.

2a. «Malheureux vous qui êtes repus maintenant: vous aurez faim (Lc 6,25)

«Les repus», ce sont ceux dont le dieu, c’est leur ventre (Ph 3,19). Ils se repaissent sans se soucier, le moins du monde, de ceux qui ont faim sans avoir de pain. Ils connaîtront le sort du riche, à la torture au séjour des morts; il avait festoyé toute sa vie, laissant le pauvre Lazare mourir de faim au porche de sa demeure (voir Luc 16, 19-33).

3. «Heureux vous qui pleurez maintenant: vous rirez» (Lc 6,21)

Il s’agit des malheureux de ce monde. Comme ils ont laissé, en dépit de leur malheur, leur cœur ouvert au salut, ils connaîtront le bonheur éternel, symbolisé par le rire, signe de joie.

3a. «Malheureux vous qui riez maintenant: vous serez dans le deuil et pleurerez» (Lc 6,25)

Cette malédiction est le parallèle de la bénédiction précédente. Il s’agit d’êtres repliés sur eux-mêmes et leurs plaisirs, sans se soucier du malheur d’autres qu’ils pourraient adoucir. L’égoïsme permanent poussé à l’extrême. Il sera jugé par la parole de Jésus ( voir Jn 12,48).
4. L’évangéliste Luc met en scène, dans la quatrième
bénédiction, ceux qui sont persécutés à cause du Fils de l’homme, comme Matthieu dans sa huitième béatitude. Une persécution qui met les disciples persécutés au rang des prophètes. Et Luc qualifie de «faux prophètes» ceux dont tout le monde dit du bien.
4a. Toutes ces malédictions ne sont pas des condamnations, mais des appels à la conversion. Au terme de sa prédication, Jésus énonce les réalités grâce auxquelles tout homme peut se compter parmi les bienheureux: il doit aimer ses ennemis, faire du bien à ceux qui le haïssent, bénir ceux qui le maudissent et prier pour ceux qui le calomnient.

* * *

Les bénédictions et malédictions proclamées par Jésus, c’est littéralement le monde renversé; celui de son temps comme celui d’aujourd’hui, c’est le règne de la grâce succédant au monde du péché, c’est à ce règne nouveau que tout disciple est appelé. Et qu’il est reconnu.
La méditation des Béatitudes nous interpelle. Est-ce ainsi que nous vivons l’Evangile? Ou celui-ci est-il simplement pour nous, pour moi, une sorte d’assurance tous risques qui permet de traverser la vie sans ce retournement dramatique de conviction et de comportement exigé par Jésus de ceux et celles qui Le suivent?
Que chacun se dise: je serai jugé non pas selon les apparences, mais sur ce que j’aurai fait du commandement de l’amour du prochain, tout aussi important que l’amour de Dieu (Mt 22,40).
Les Béatitudes redisent avec force cette vérité qui se trouve au cœur de notre foi. Une foi exigeante, mais libératrice.

René Lejeune


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