Par René Lejeune

Etre chrétien au 3e millénaire

=> STELLA MARIS 380 SOMMAIRE

Au dernier siècle du second millénaire, la science et la technique se sont progressivement emballées au point que l’homme de ce temps était désorienté par les théories les plus contradictoires.

L’Infini divin

Prenons la mutation. Elle est inscrite dans l’univers depuis les origines. Notre génération est frappée par le phénomène parce que les connaissances continuent à se développer à une allure prodigieuse, de telle sorte que la mutation devient immédiatement perceptible. Le progrès est désormais constant; il devrait ouvrir les esprits toujours davantage au spirituel et au mystère. En effet l’homme ne crée rien, il «invente» simplement, c’est-à-dire qu’il découvre graduellement les lois et les forces que recèle la nature depuis la Création; et il apprend à s’en servir. Les horizons infinis qui s’ouvrent ainsi peu à peu à l’homme dépassent tellement son entendement qu’ils devraient non pas rétrécir sa vision spirituelle, mais au contraire, l’amener à l’approfondir, passant ainsi insensiblement à la contemplation divine. Deux exemples: le phénomène de la vie aurait-il pu apparaître dans un univers «néant cerné de néant et promis au néant»? (Changeux) Il est infiniment improbable que «l’aventure du protozoaire» (Jean Rostand) ait pu aboutir, grâce à un extravagant concours de circonstances et une interminable chaîne d’heureuses réactions chimiques, au produit final le plus impossible et le plus merveilleux à la fois: l’être humain. Seuls des esprits qui se ferment délibérément à la lumière s’accrochent encore à des raisonnements absurdes de «lois» d’évolution nées en un siècle scientiste.
L’autre exemple est pris aux deux extrémités de la Création. L’infiniment grand des systèmes galactiques écrase à ce point que seul un cœur desséché se dérobe au frisson sacré et au vertige qui s’emparent de l’intelligence quand elle tente simplement d’imaginer les espaces de l’univers et leurs merveilles. Ainsi nous apercevons aujourd’hui, grâce aux télescopes géants, la lumière émise par des étoiles mille fois plus brillantes que notre soleil. Et pourtant elle jaillissait vers notre planète à la vitesse de la lumière, à savoir trois cent mille kilomètres à la seconde. Ces étoiles sont probablement éteintes depuis des milliards d’années. «Seigneur, que tu es grand!» (Ps 104,1). Et le psalmiste n’avait que ses yeux pour être bouleversé par le spectacle qui s’offrait à lui.
A l’autre extrême, l’infiniment petit est aussi hallucinant! D’énormes équipes de savants et de chercheurs, tels ces milliers de travailleurs du Centre Européen de Recherche nucléaire (CERN) à Genève, se livrent à une investigation fébrile du véritable «a-tome» («qu’on ne peut diviser»). Ils orientent leur approche du point zéro, de l’élément de base de l’univers, à coups d’hypothèses. Derrière le noyau, ils imaginent déjà l’existence de sous-particules en une chaîne se prolongeant littéralement à l’infini. Sur ces pentes vertigineuses, la science rejoint la mystique, car la raison humaine, à demeure dans le fini, s’évanouit aux abords de l’infini, comme la nuit se dissipe dans les lueurs de l’aurore.
Arrivée à ces altitudes où l’air se fait rare, la science, on peut en être persuadé, appuiera toujours plus la religion; pour la foi, en effet, l’Invisible est devenu évidence, en dépit de son étendue et de sa complexité insaisissables.

Le chrétien dans le chaos du monde

Dans un monde ébranlé jusque dans ses tréfonds par l’accélération des mutations de toutes sortes, l’Eglise a la capacité de former comme un îlot paisible au milieu d’un océan déchaîné. A condition que ses membres soient profondément ancrés, enracinés dans la foi. L’apostrophe de Jésus, en réponse au cri d’angoisse des apôtres: «Sauve-nous, nous coulons», s’adresse aussi à notre génération entraînée dans le mouvement d’agitation et de dispersion du monde présent. Ils ne sont pas rares, hélas, les chrétiens à adopter les convictions du monde et à l’imiter. Il faut, certes, plonger dans le monde pour le changer du dedans, mais sans se laisser contaminer par ses égarements et ses chimères.
C’est une tâche difficile et périlleuse. Même certains théologiens semblent ne plus découvrir suffisamment dans leurs recherches comment le divin s’incarne dans le monde et comment l’humain se divinise dans la Création; ces «penseurs de la foi» finissent souvent par répercuter surtout les échos profanes qu’ils recueillent dans le tumulte de la société. Il faut alors se souvenir de l’appel brûlant du Christ à une unité qui est, certes, œcuménique depuis les grandes divisions du second millénaire — et que le troisième est appelé à surmonter —, mais qui est aussi unité autour du magistère unique et universel de l’homme à qui le Christ Jésus a remis le Pouvoir des Clefs (Mt 16,19). Il y a là une ligne qu’aucun croyant, même contestataire, ne saurait franchir, sans se séparer de l’Eglise. Chaque fois que la contestation s’attaque, délibérément ou inconsciemment, aux colonnes centrales de l’édifice de la foi, le croyant bascule dans des abîmes où règne le Prince de ce monde.
Cependant, au milieu du chaos de ce monde et du trouble des esprits, la confiance du disciple authentique demeure totale. D’abord parce que l’Esprit est à l’œuvre dans l’Eglise depuis la Pentecôte, et il le restera jusqu’à la fin des siècles; ensuite parce que, quoi qu’il advienne, la victoire est assurée: «Vous aurez à souffrir. Mais prenez courage, j’ai vaincu le monde.» (Jn 16,33)

«Tabernacles vivants» du nouveau millénaire

Le chrétien se reconnaît à la qualité de sa présence. Il est ouvert, foncièrement optimiste, bienveillant. Il s’intéresse davantage à la peine des autres qu’à sa propre personne. Il a conscience de participer à l’édification du monde. Teilhard de Chardin disait aux chrétiens: «Que chacun de vous puisse se dire qu’il travaille pour que l’univers s’élève, en lui et par lui, d’un degré de plus.» Dans l’ordre de l’être comme dans celui de l’agir. Le chrétien travaille sous le regard de Dieu, en vivant concrètement l’Evangile. Aussi la femme de ce chrétien-là est ordonnée et féconde, dans le respect des lois de la nature; les élèves du professeur chrétien sont heureux de le suivre dans le développement du savoir; pour ce professeur il n’y a pas de «bons» et de «mauvais» élèves, mais des êtres «créés à la ressemblance de Dieu» (Gn 1,27) qu’il faut mener, chacun à son niveau et selon ses capacités, à l’épanouissement de l’esprit. Me permettra-t-on ici un souvenir personnel. C’était en 1960, à Alger. Un élève de première, Roland F., réputé pour être «un nullard indiscipliné» est transféré dans ma classe. Je l’accueille avec le sourire et des paroles chaleureuses. Je vois encore son air surpris. Pendant le cours, j’avais l’habitude de me promener au milieu des élèves. En interrogeant Roland, qui était en effet nul, je posais ma main sur son épaule, puis l’interrogeais en veillant à ce que dans la question figurent les éléments de la réponse. Je bavardais souvent avec lui à la fin des cours. Il prit confiance et devint, du moins dans ma classe, un élève modèle. Il venait d’une famille déchirée; son attitude au lycée était le reflet de sa souffrance. Mêlée de révolte.
Etre chrétien se vit dans toute condition, tout métier. Le malade du médecin qui rayonne sa foi chrétienne est plus confiant, élément non négligeable de sa guérison; l’ouvrage de l’ouvrier chrétien est bien fait, non pas seulement pour plaire au patron ou au contremaître, mais parce qu’il a conscience de la présence de l’Esprit-Saint dans son cœur. Le foyer des parents chrétiens est plus accueillant, leurs enfants plus épanouis.
C’est que le christianisme n’est pas un simple vêtement extérieur ou une couche protectrice. C’est un feu qui brûle de l’intérieur et qui rayonne nécessairement vers l’extérieur. Grâce à lui, le chrétien selon l’Evangile non seulement éprouve de la sympathie pour tout prochain et l’accepte tel qu’il est. «Ce n’est plus moi qui vis mais le Christ qui vit en moi» (Gal 2,20). Voilà la parole étoilée qui doit guider tout disciple soucieux d’imiter le Seigneur. Mauriac a donné une belle image de ceux qui se laissent dévorer par le feu du Saint Esprit: «Vous avez beau dire: cela tombe sous le sens qu’il existe des tabernacles
vivants et que, parfois, nous soyons obligés d’adorer la présence visible de Dieu dans un homme.»

En l’an 2002 comme en 1002

Au fond, le chrétien de 2002 ne devrait guère différer du chrétien de 1002, du chrétien de n’importe quelle époque. A travers l’histoire de l’Eglise, les saints en témoignent; ils ont tous pris l’Evangile à la lettre. Laissons-nous animer par le Christ, à leur exemple, dévorer par l’Esprit Saint qui habite nos cœurs, alors l’univers, en vous et par vous, en moi et par moi «s’élèvera d’un degré en plus», chaque fois. Imaginons un instant que se multiplient, en ce début du 3e millénaire, à travers le monde, des chrétiens semblables à Louis IX, Elisabeth de Hongrie, François d’Assise, Jean-Marie Vianney, Thérèse de Lisieux, Jean Bosco et Charles de Foucauld; des chrétiens animés de la foi ardente de ces saints transposant leur foi totale en principe d’action à la tête d’Etats, dans le monde de l’éducation, de l’économie, du travail, de la science, de la vie familiale et sociale, dans les communautés paroissiales: alors, on peut en être sûr, la société tout entière se réchaufferait à leur feu. Et leur rayonnement se mettrait à éclairer la marche du monde.
Si notre planète n’en est pas encore là, c’est que le nombre de ces saints du Grand large de l’Evangile ne sont encore qu’en un nombre dramatiquement insuffisant. Et pourtant, il ne faudrait pas de miracles pour qu’ils se multiplient. Il suffirait, pour cela, de suivre fidèlement deux demandes, l’une de l’Ancien Testament, la seconde de l’Alliance Nouvelle et Eternelle. Deux demandes divines à la portée de chacun de nous. La première a été faite par Dieu, au début même de la prodigieuse aventure de la foi, lorsqu’il dit à Abraham: «Marche en ma présence et tu seras saint (ou parfait)» (Gn 17,1). La seconde vient de Jésus: «Mettez-vous à mon école: car je suis doux et humble de cœur» (Mt 11,29).

Marcher en présence de Dieu?

A toutes nouvelles phases de la journée, renouveler la conscience d’être en présence de Dieu; une parole de louange suffit. On prend rapidement cette habitude. Elle vaut son pesant d’or. Essayez!

A l’école de Jésus pour l’imiter?

Que c’est difficile d’être doux et humble de cœur! C’est progressivement qu’on y parvient. Très progressivement, si j’en crois mon expérience. Je m’y essaie depuis des années. Le chemin qu’il me reste à parcourir est encore long. Cependant quelle joie, à chaque pas, vers la réalisation de cette symbiose avec Jésus! Prenez sur votre chemin de sainteté ces deux lumières de l’Ecriture Sainte. Vous avancerez plus vite dans la paix et la joie du Christ.
On le voit, être chrétien au 3e millénaire ne diffère pas de ce que cela représentait il y a mille ans ou deux mille ans. Simplement les horizons de nos connaissances se sont élargis jusqu’au seuil de l’infini. Les raisons d’être d’authentiques chrétiens aujourd’hui se sont multipliées comme la chaîne des galaxies dont nous savons maintenant l’immensité de leur nombre et des espaces où elles évoluent, et qui semble les faire basculer dans l’abîme de l’infini… Cet abîme n’est-il pas celui de l’amour, du Dieu d’amour qui porte chacun de nous dans Son Cœur?

René Lejeune

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