Mgr Georges Habib Hafouri

Marie et Ephrem au pied de la crèche

=> STELLA MARIS 376 SOMMAIRE


Quand Ephrem chante les gloires de la Vierge Marie, son cœur s’embrase d’enthousiasme, d’admiration et d’amour. L’encre où il plonge sa plume n’est plus matière de notre terre. A jet continu, ses sentiments filiaux partent en flèches, surprenant toujours par leur originalité mystique et par leur profondeur théologique. Malgré l’avalanche de ses allégories et métaphores poétiques et bibliques, il sent que ses paroles sont loin de traduire toujours toute l’ardeur de ses sentiments, c’est pourquoi il se permet parfois de se répéter pour mieux exprimer toute l’admiration et tout l’amour qu’il a pour cette Mère divine dont il fut le premier chantre de son Immaculée Conception, de sa Maternité divine et de sa perpétuelle Virginité.
En conformité de ce que nous disons, il nous plaît de rapporter ici, encore une fois, le témoignage auguste de S.S. le pape Benoît XV qui, dans sa proclamation Ephrem Docteur de l’Eglise Universelle, a dit ces paroles inoubliables: «Aucun homme, fût-il le plus éloquent des hommes, ne peut décrire l’amour ardent d’Ephrem pour la Vierge.»
Dans un manuscrit transcrit en 551, conservé dans la Bibliothèque Vaticane sous le numéro 112, Ephrem met sur les lèvres de la Vierge, en contemplation de son Nouveau-Né, le dialogue suivant que nous empruntons à l’une de ses célèbres hymnes sur la Nativité de l’Enfant Jésus:
«Qui donc m’accorde, de concevoir et d’enfanter un fils en même temps UN et Multiple, totalement à moi et totalement à tout le monde? Quand l’archange Gabriel me visita, je devins aussitôt servante et mère, servante de ta divinité, mon Seigneur et mon Dieu, et mère de ton humanité, mon enfant. Par toi, fils de roi, ta servante devint elle aussi fille de roi, et la fille de la terre s’éleva jusqu’au ciel, par toi fils du ciel. Je suis grandement ébahie de voir en toi un bébé-vieillard, aux yeux constamment fixés sur l’azur du ciel et aux lèvres qui ne cessent de remuer. Ton silence me semble un dialogue continu avec ton Père.
Comment puis-Je donner le lait à toi, la fontaine du lait; et comment puis-je donner la nourriture à toi qui nourris l’univers de ta table? Je ne sais comment t’appeler, source et origine de la vie. Je tremble de te dire fils de Joseph mon époux, car tu n’es pas de sa semence. Quoique d’un Père unique, tu es fils de plusieurs: fils de Dieu, fils de l’homme, fils de Joseph, fils de David et fils de Marie. Parce que je t’ai conçu et enfanté, le monde me hait. Source de la vie, je reste avec toi afin de gagner la vie. Avec toi, le puits n’est point un puits, car tu élèves l’homme jusqu’au ciel. Avec toi, le tombeau n’est point un tombeau parce que tu es la résurrection.
En tant que Dieu, tu es mon espérance, et en tant qu’homme, tu es mon amour. C’est avec crainte et amour que ta mère se tient devant toi. Pour toi, ô mer sans rivages, je suis un port. Les psaumes du roi David ton père et les prédictions de tes prophètes ont déversé en moi tes grands trésors. Tu sèmes le calme et le soulagement dans le cœur des coléreux et des rancuniers qui viennent te voir. Doux enfant, tu adoucis tout ce qui est amer. Celui qui est en peine et te regarde oublie sa peine, et qui est affligé oublie son affliction. Même l’affamé oublie sa nourriture, et le voyageur renonce à son but pour venir à toi.
J’ai commencé par toi, et par toi je finirai. A moi d’ouvrir la bouche et à toi de la combler. Je suis un champ qui t’appartient, et tu en es le laboureur. Toutes les vierges et les filles nobles d’Israël me jalousent; fille de pauvres, je suis jalousée à cause de toi; fille des humbles, je suis bienheureuse en toi. Qui donc me t’a donné? Fils très riche, tu as refusé le sein des filles riches. Pourquoi ta préférence pour les pauvres? Joseph et moi sommes de pauvres gens, et l’or nous est porté à la maison.
Béni soit le petit enfant qui fit de sa mère une lyre pour ses mélodies Que ta volonté remue en louanges la langue de ta mère. Son sein t’a conçu sans mariage, et ses entrailles t’ont enfanté sans semence d’homme. Donne à ma bouche de chanter avec effusion tes louanges. Dès avant ta naissance David ton père chanta qu’il te sera offert l’or de Saba1. De fait, à tes pieds se sont accumulés l’or et la myrrhe.
Cher petit fils, je ne suis pas jalouse de te voir avec toute autre personne que moi. Sois le Dieu pour qui te confesse, et le Seigneur pour qui te sert, et le Frère pour qui t’aime, afin de donner la vie à tous. Quand je t’ai conçu et enfanté, ta puissance secrète ne m’a point délaissée. Tu fus en moi et hors de moi, cher enfant tu déconcertes ta mère.
A travers ton image présente à mes yeux, je vois ton autre image cachée. Dans la première je vois Adam, et dans la seconde je vois ton Père uni à toi. Ta conception est merveille et ta naissance un miracle. Qui donc peut te chanter sans esprit surnaturel? Comment puis-je te dire étranger à notre nature toi qui devins un des nôtres? T’appellerai-je fils, frère, fiancé ou Seigneur? Je suis ta sœur par le roi David notre père commun; je suis ta mère pour t’avoir conçu et enfanté; je suis ta servante et ta fille parce que achetée et baptisée dans l’eau et dans le sang. Fils du très-haut, tu m’as fait ta mère parce que tu as habité en moi. Je t’ai donné une seconde naissance, et toi aussi tu m’as donné une deuxième naissance. Tu t’es habillé du corps de ta mère, et tu habillas ta mère de ta gloire.
Voici que la Vierge a conçu et enfanté sans mariage. Sur mes genoux je berce l’Emmanuel. Est-ce un songe ou une réalité? Si l’autel de notre temple est somptueux par son ivoire, plus grande et plus belle est la petite grotte où je t’ai enfanté. A travers tes langes, les bergers ont perçu ta majesté. Le misérable grandit en perdant une couronne; en toi, tout ce qui est misérable se transforme en grand: les épines sur la tête deviennent couronne, ta sueur devient eau de baptême, ta poussière devient médecine, ta salive devient, pour qui le mérite, lumière pour les yeux. Si tu appuies ta tête sur une pierre, on se la dispute pour se la partager; l’humble endroit où tu dors devient une église pour la prière; le pain ordinaire que tu romps devient un baume de la vie. Ton outrage se change en bénédiction, ta mort est vie, et cloué, sur la croix, tu es notre agneau de Pâques…»
Après ces envolées par lesquelles la Vierge Marie a cherché de pénétrer dans le mystère divin de son Fils, épuisée, elle avoue son impuissance et arrête ses recherches dans ce redoutable domaine de la divinité. C’est pourquoi elle demande à Jésus son Fils de lui permettre de se reposer dans le silence. Elle termine par ce cri où éclatent tout ensemble son amour, son admiration et sa lassitude:
«Ta grandeur divine, lui dit-elle, surpasse ton humble mère. Permets-moi de m’asseoir pour me reposer. Sois pour moi un port de refuge, mon Seigneur qui es inexprimable. Ordonne à ta mère de cesser de parler, car sa langue en est lasse. Suspends tes effluves sur ma lyre pour un temps de repos. Tout ce que j’ai dit, c’est toi qui me l’as enseigné. Encore une fois, veuille me permettre de me reposer dans le silence. Et que la volonté de ton Père soit à jamais glorifiée.»

Mgr Georges Habib Hafouri
Archev. émérite syrien cath. de Hassaké
B.P. 4892 Damas (Syrie)

Note:
1) Le Yémen de l’Arabie.


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