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La première nous montre lEglise primitive aux prises avec la persécution romaine et les multiples défis externes et internes qui menacèrent lEglise.
La seconde offre un tableau de lhistoire universelle dont les péripéties, «le clapotement des causes secondes» (Claudel), sont indiquées à laide dune typologie imagée conduisant, à travers le temps, à la fin lorsquil ny aura plus de temps.
Chacun est libre, dans une certaine limite, dillustrer ces schémas en évoquant des événements historiques concrets, à condition de ne pas imposer de manière univoque telle ou telle interprétation.
Ce qui est certain, cest que lApocalypse nest pas, pour un chrétien, un récit désespéré, mais au contraire, une source despérance, puisque cette prodigieuse histoire dont lEglise est lâme, se termine dans lémerveillement des Noces de lAgneau. Si le destin de ceux qui nont pas cru à lAmour de Dieu est effectivement épouvantable, comme celui des anges réprouvés dont ils partagent la condition, ce sont eux qui en décident en usant de la liberté qui leur a été donnée comme image de Dieu. La communion des Saints vise à sauver ceux qui étaient perdus et chacun est appelé à sassocier à ce salut.
Le premier tableau représente sept Eglises qui symbolisent la dispersion de lhumanité et des chrétiens; le dernier tableau est au contraire caractérisé par lunité de la nouvelle Jérusalem rassemblée autour de lAgneau. Entre ces deux moments, il y a une suite de tableaux souvent présentés à travers une imagerie septénaire: sept sceaux, sept trompettes, sept anges qui se succèdent. Dautres acteurs interviennent au cours de ce déroulement imposant de lhistoire du dessein de Dieu parmi les hommes qui acceptent ou refusent le plan de Dieu. Il y a la Femme «enveloppée de Soleil» et la «prostituée fameuse». Le Dragon, le faux prophète et la Bête on peut aussi ajouter les deux «témoins» et les anges qui mettent en scène lensemble des tableaux que Jean contemple pour nous. Les cavaliers occupent aussi une place importante dès le début des visions prophétiques qui suivent la présentation des Eglises. Nous avons là lessentiel des acteurs qui vont se succéder dans les visions de Jean.
Les mille ans
Un bref passage a longtemps mobilisé lattention: il sagit de ces mille ans au cours desquels le Dragon est enchaîné. Certains en ont même fait la prophétie par excellence du livre. Les premiers Pères apostoliques, dont Paul lui-même, attendaient un retour du Christ marquant la fin de lhistoire. Dès le IVe siècle, saint Augustin va contribuer à renier cette interprétation ou plutôt à lui donner un sens purement symbolique.
Ce cas particulier du millénarisme illustre un fait très significatif: chaque période va offrir une sensibilité spécifique à tel ou tel aspect de ce livre mystérieux dont le nom suggère un «dévoilement» qui nexclut nullement la permanence dun voile.
Pour tenter davancer un peu dans la connaissance qui se dévoile sous nos yeux, sans écarter pour autant lobscurité du mystère, on peut dabord préciser la différence entre lapproche historique et lapproche prophétique. Lhistorien sattache à décrire les faits du passé sans prétendre pouvoir prévoir lavenir. Lhistoire, en effet, ne peut être considérée comme une science parce quil ny a de science que du général, et lhistoire ne porte que sur le singulier. Le prophète ne décrit pas des événements de manière empirique et sous la lumière de la seule raison; il aperçoit, dans une vision surnaturelle, la finalité dun processus sans retenir, le plus souvent, les étapes intermédiaires. Lhistorien est dans la vallée, tandis que le prophète est sur les sommets.
Cette première remarque «méthodologique» doit être suivie dune autre: le prophète use dun langage particulier pour traduire ses vues. Toute une imagerie a été forgée par la tradition prophétique juive dont les chrétiens ont hérité. Cette imagerie utilise différents instruments, dabord des nombres (2, 4, 7 par exemple) qui permettent de suggérer des temps et des événements typiques (courte ou longue période). Il y a aussi, comme dans le théâtre classique, des personnages clés qui entourent lAgneau, autour duquel lApocalypse tout entière se concentre.
Voici donc deux remarques préliminaires, nature de la prophétie et langage des prophètes.
Maintenant, il faudrait voir comment elles peuvent servir à lire mieux ou moins mal ce livre mystérieux.
LApocalypse prophétise la fin de lhistoire qui sera la descente de Jérusalem, la nouvelle Jérusalem, et en ce sens, ce texte souvent qualifié de terrible, est donc une bonne nouvelle: cest le retour du Christ qui est lEpoux de lEglise, Jérusalem.
Cette finalité heureuse est cependant laboutissement dune prodigieuse épopée qui est aussi cruelle que lhistoire humaine. Le mal est présent dans la vie humaine, pas seulement un mal dorigine humaine, mais aussi, et plus mystérieusement, un mal dorigine surhumaine. La présence de cette source du mal est symbolisée par le Dragon, les bêtes, et en clair le Diable et Satan (adversaire).
La présence de ce formidable protagoniste est très sensible dans lEvangile où le Christ lui-même laffronte lors de son jeûne et au début de sa vie publique, ainsi quau moment de la Passion lorsquil évoque le «Prince du monde» qui vient et va orchestrer la lutte des ténèbres contre la lumière que Jésus incarne.
LApocalypse décrit en particulier deux combats eschatologiques (XIX, 11; XX, 7) séparés par les «mille ans» dont on a déjà parlé. Notons que le combat eschatologique est dirigé par Jésus lui-même, «Fidèle» et «Vrai» dont la bouche est comme une épée (1, 16 et XIX, 15).
On voit que dans son mouvement essentiel et dans son langage, lApocalypse est assez claire: lhistoire humaine est une lutte au cours de laquelle chacun doit faire un choix entre deux camps, dont le Christ et Satan sont respectivement les deux chefs.
Disons quen cherchant à comprendre lApocalypse par une certaine simplification, on ne prétend nullement que le mystère de lhistoire est dévoilé puisque le génie même du langage apocalyptique est de suggérer une interprétation qui dévoile un autre mystère. On va ainsi dun mystère à lautre, mais cette recherche nest pas illusoire, elle débouche sur une plus grande lumière. La théologie nest-elle pas, elle aussi, une recherche inlassable de la vérité avec des yeux de chouette incapables de fixer le soleil, mais en mesure dapercevoir dans la nuit quelque chose pouvant nourrir la méditation de lâme.
Un mot maintenant sur les représentations iconographiques de lApocalypse. Le texte est assez extraordinaire pour ne pas en rajouter et le meilleur moyen est probablement de sen tenir à une interprétation littérale, comme celle adoptée par les merveilleuses tapisseries dAngers. Il faut encore choisir les tableaux et les 80 tapisseries permettent effectivement de couvrir lensemble des scènes. Cette littéralité prend un charme particulier lorsquil sagit dillustrer par exemple le texte «heureux ceux qui sendorment dans le Seigneur, car leurs uvres les suivent». [«Heureux les morts qui sendorment dans le Seigneur; dès maintenant oui, dit lEsprit quils se reposent de leurs fatigues, car leurs uvres les accompagnent»] en montrant plusieurs dormeurs qui se réveillent au paradis en changeant détage sous nos yeux!
On peut aussi transposer lApocalypse au plan individuel ou plutôt personnel. Chaque histoire humaine est une apocalypse et les événements propres à chacun peuvent être éclairés par lApocalypse. Notre liberté est sollicitée par deux esprits: celui de Dieu ou celui du Prince de ce monde. Cest toute lhistoire de lEglise et de chaque âme qui est comme annoncée, et cest pourquoi chacun est intéressé par ce livre mystérieux.
On peut choisir tel ou tel passage pour illustrer une réalité contemporaine, à condition de ne pas rendre absolue cette interprétation. Il y a une base historique précise qui a fait lobjet de recherches, souvent pleines dérudition, pour montrer les correspondances entre le modèle historique et lhistoire concrète. Cette interprétation a toujours un aspect personnel et subjectif, mais ceci nexclut pas une certaine objectivité.
Conclusion:
Il faut lire ce livre sans vouloir tout de suite comprendre ce que lon lit. Il faut même éviter de trouver immédiatement des applications historiques ou contemporaines des différents chapitres. Nous sommes en présence de la Parole de Dieu: ce nest pas une mythologie. LEglise utilise ce livre dans la liturgie et, chose très remarquable, cest Jésus lui-même qui inaugure la vision qui se termine par un avertissement de ne rien ajouter ni retrancher dans cette révélation.
Contrairement aux livres prophétiques de lAncien Testament, sauf celui de Daniel, les différentes phases de cette révélation se commandent, se suivent chronologiquement, si lon peut dire. On ne peut donc retenir un passage sans tenir compte du contexte.
On peut aussi appliquer lApocalypse à une expérience personnelle et de manière éminente à la Vierge Marie, figure à la fois concrète et idéale, puisque cest lEglise qui est représentée à travers elle.
Ce nest pas uniquement la grandiose vision de la Femme revêtue de soleil, mais aussi Jérusalem et lEpouse de lAgneau.
Une lecture mariale de lApocalypse est dautant plus conseillée que lon assiste à un processus dunité, dunification, qui est au cur du mystère de lIncarnation. Dieu crée des êtres qui sortent de Lui pour retourner à Lui et ne faire plus quun avec Lui. Marie est le modèle même de cette union, de cette unité dans lAmour. Les multiples péripéties sont comme des fractions dun ensemble quil ne faut pas perdre de vue.
Patrick de Laubier, prêtre
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