Patrick de Laubier, prêtre

Apocalypse

=> STELLA MARIS 375 SOMMAIRE

Apocalypse (dévoilement) est un genre littéraire dont la tradition juive a connu un remarquable développement entre le 2e siècle avant J.-C. et le début du 2e après J.-C. Les livres de Daniel et d’Hénoch sont ici essentiels. Surtout celui de Daniel, dont la perspective historique n’a pas d’équivalent dans la littérature juive. Cette perspective historique débouche sur l’au-delà de la mort, comme dans le livre d’Hénoch, et prépare l’apocalypse chrétienne dont seul le livre de Jean a été reconnu comme canonique.
Un problème d’interprétation se pose en raison du style utilisé. On peut adopter une lecture historique contemporaine du livre ou choisir un sens purement allégorique ou symbolique. Les deux approches sont non seulement possibles, mais nécessaires et complémentaires.

La première nous montre l’Eglise primitive aux prises avec la persécution romaine et les multiples défis externes et internes qui menacèrent l’Eglise.
La seconde offre un tableau de l’histoire universelle dont les péripéties, «le clapotement des causes secondes» (Claudel), sont indiquées à l’aide d’une typologie imagée conduisant, à travers le temps, à la fin lorsqu’il n’y aura plus de temps.
Chacun est libre, dans une certaine limite, d’illustrer ces schémas en évoquant des événements historiques concrets, à condition de ne pas imposer de manière univoque telle ou telle interprétation.
Ce qui est certain, c’est que l’Apocalypse n’est pas, pour un chrétien, un récit désespéré, mais au contraire, une source d’espérance, puisque cette prodigieuse histoire dont l’Eglise est l’âme, se termine dans l’émerveillement des Noces de l’Agneau. Si le destin de ceux qui n’ont pas cru à l’Amour de Dieu est effectivement épouvantable, comme celui des anges réprouvés dont ils partagent la condition, ce sont eux qui en décident en usant de la liberté qui leur a été donnée comme image de Dieu. La communion des Saints vise à sauver ceux qui étaient perdus et chacun est appelé à s’associer à ce salut.
Le premier tableau représente sept Eglises qui symbolisent la dispersion de l’humanité et des chrétiens; le dernier tableau est au contraire caractérisé par l’unité de la nouvelle Jérusalem rassemblée autour de l’Agneau. Entre ces deux moments, il y a une suite de tableaux souvent présentés à travers une imagerie septénaire: sept sceaux, sept trompettes, sept anges qui se succèdent. D’autres acteurs interviennent au cours de ce déroulement imposant de l’histoire du dessein de Dieu parmi les hommes qui acceptent ou refusent le plan de Dieu. Il y a la Femme «enveloppée de Soleil» et la «prostituée fameuse». Le Dragon, le faux prophète et la Bête — on peut aussi ajouter les deux «témoins» et les anges qui mettent en scène l’ensemble des tableaux que Jean contemple pour nous. Les cavaliers occupent aussi une place importante dès le début des visions prophétiques qui suivent la présentation des Eglises. Nous avons là l’essentiel des acteurs qui vont se succéder dans les visions de Jean.

Les mille ans

Un bref passage a longtemps mobilisé l’attention: il s’agit de ces mille ans au cours desquels le Dragon est enchaîné. Certains en ont même fait la prophétie par excellence du livre. Les premiers Pères apostoliques, dont Paul lui-même, attendaient un retour du Christ marquant la fin de l’histoire. Dès le IVe siècle, saint Augustin va contribuer à renier cette interprétation ou plutôt à lui donner un sens purement symbolique.
Ce cas particulier du millénarisme illustre un fait très significatif: chaque période va offrir une sensibilité spécifique à tel ou tel aspect de ce livre mystérieux dont le nom suggère un «dévoilement» qui n’exclut nullement la permanence d’un voile.
Pour tenter d’avancer un peu dans la connaissance qui se dévoile sous nos yeux, sans écarter pour autant l’obscurité du mystère, on peut d’abord préciser la différence entre l’approche historique et l’approche prophétique. L’historien s’attache à décrire les faits du passé sans prétendre pouvoir prévoir l’avenir. L’histoire, en effet, ne peut être considérée comme une science parce qu’il n’y a de science que du général, et l’histoire ne porte que sur le singulier. Le prophète ne décrit pas des événements de manière empirique et sous la lumière de la seule raison; il aperçoit, dans une vision surnaturelle, la finalité d’un processus sans retenir, le plus souvent, les étapes intermédiaires. L’historien est dans la vallée, tandis que le prophète est sur les sommets.
Cette première remarque «méthodologique» doit être suivie d’une autre: le prophète use d’un langage particulier pour traduire ses vues. Toute une imagerie a été forgée par la tradition prophétique juive dont les chrétiens ont hérité. Cette imagerie utilise différents instruments, d’abord des nombres (2, 4, 7 par exemple) qui permettent de suggérer des temps et des événements typiques (courte ou longue période). Il y a aussi, comme dans le théâtre classique, des personnages clés qui entourent l’Agneau, autour duquel l’Apocalypse tout entière se concentre.
Voici donc deux remarques préliminaires, nature de la prophétie et langage des prophètes.
Maintenant, il faudrait voir comment elles peuvent servir à lire mieux ou moins mal ce livre mystérieux.
L’Apocalypse prophétise la fin de l’histoire qui sera la descente de Jérusalem, la nouvelle Jérusalem, et en ce sens, ce texte souvent qualifié de terrible, est donc une bonne nouvelle: c’est le retour du Christ qui est l’Epoux de l’Eglise, Jérusalem.
Cette finalité heureuse est cependant l’aboutissement d’une prodigieuse épopée qui est aussi cruelle que l’histoire humaine. Le mal est présent dans la vie humaine, pas seulement un mal d’origine humaine, mais aussi, et plus mystérieusement, un mal d’origine surhumaine. La présence de cette source du mal est symbolisée par le Dragon, les bêtes, et en clair le Diable et Satan (adversaire).
La présence de ce formidable protagoniste est très sensible dans l’Evangile où le Christ lui-même l’affronte lors de son jeûne et au début de sa vie publique, ainsi qu’au moment de la Passion lorsqu’il évoque le «Prince du monde» qui vient et va orchestrer la lutte des ténèbres contre la lumière que Jésus incarne.
L’Apocalypse décrit en particulier deux combats eschatologiques (XIX, 11; XX, 7) séparés par les «mille ans» dont on a déjà parlé. Notons que le combat eschatologique est dirigé par Jésus lui-même, «Fidèle» et «Vrai» dont la bouche est comme une épée (1, 16 et XIX, 15).
On voit que dans son mouvement essentiel et dans son langage, l’Apocalypse est assez claire: l’histoire humaine est une lutte au cours de laquelle chacun doit faire un choix entre deux camps, dont le Christ et Satan sont respectivement les deux chefs.
Disons qu’en cherchant à comprendre l’Apocalypse par une certaine simplification, on ne prétend nullement que le mystère de l’histoire est dévoilé puisque le génie même du langage apocalyptique est de suggérer une interprétation qui dévoile un autre mystère. On va ainsi d’un mystère à l’autre, mais cette recherche n’est pas illusoire, elle débouche sur une plus grande lumière. La théologie n’est-elle pas, elle aussi, une recherche inlassable de la vérité avec des yeux de chouette incapables de fixer le soleil, mais en mesure d’apercevoir dans la nuit quelque chose pouvant nourrir la méditation de l’âme.
Un mot maintenant sur les représentations iconographiques de l’Apocalypse. Le texte est assez extraordinaire pour ne pas en rajouter et le meilleur moyen est probablement de s’en tenir à une interprétation littérale, comme celle adoptée par les merveilleuses tapisseries d’Angers. Il faut encore choisir les tableaux et les 80 tapisseries permettent effectivement de couvrir l’ensemble des scènes. Cette littéralité prend un charme particulier lorsqu’il s’agit d’illustrer par exemple le texte «heureux ceux qui s’endorment dans le Seigneur, car leurs œuvres les suivent». [«Heureux les morts qui s’endorment dans le Seigneur; dès maintenant — oui, dit l’Esprit — qu’ils se reposent de leurs fatigues, car leurs œuvres les accompagnent»] en montrant plusieurs dormeurs qui se réveillent au paradis en changeant d’étage sous nos yeux!
On peut aussi transposer l’Apocalypse au plan individuel ou plutôt personnel. Chaque histoire humaine est une apocalypse et les événements propres à chacun peuvent être éclairés par l’Apocalypse. Notre liberté est sollicitée par deux esprits: celui de Dieu ou celui du Prince de ce monde. C’est toute l’histoire de l’Eglise et de chaque âme qui est comme annoncée, et c’est pourquoi chacun est intéressé par ce livre mystérieux.
On peut choisir tel ou tel passage pour illustrer une réalité contemporaine, à condition de ne pas rendre absolue cette interprétation. Il y a une base historique précise qui a fait l’objet de recherches, souvent pleines d’érudition, pour montrer les correspondances entre le modèle historique et l’histoire concrète. Cette interprétation a toujours un aspect personnel et subjectif, mais ceci n’exclut pas une certaine objectivité.

Conclusion:

Il faut lire ce livre sans vouloir tout de suite comprendre ce que l’on lit. Il faut même éviter de trouver immédiatement des applications historiques ou contemporaines des différents chapitres. Nous sommes en présence de la Parole de Dieu: ce n’est pas une mythologie. L’Eglise utilise ce livre dans la liturgie et, chose très remarquable, c’est Jésus lui-même qui inaugure la vision qui se termine par un avertissement de ne rien ajouter ni retrancher dans cette révélation.
Contrairement aux livres prophétiques de l’Ancien Testament, sauf celui de Daniel, les différentes phases de cette révélation se commandent, se suivent chronologiquement, si l’on peut dire. On ne peut donc retenir un passage sans tenir compte du contexte.
On peut aussi appliquer l’Apocalypse à une expérience personnelle et de manière éminente à la Vierge Marie, figure à la fois concrète et idéale, puisque c’est l’Eglise qui est représentée à travers elle.
Ce n’est pas uniquement la grandiose vision de la Femme revêtue de soleil, mais aussi Jérusalem et l’Epouse de l’Agneau.
Une lecture mariale de l’Apocalypse est d’autant plus conseillée que l’on assiste à un processus d’unité, d’unification, qui est au cœur du mystère de l’Incarnation. Dieu crée des êtres qui sortent de Lui pour retourner à Lui et ne faire plus qu’un avec Lui. Marie est le modèle même de cette union, de cette unité dans l’Amour. Les multiples péripéties sont comme des fractions d’un ensemble qu’il ne faut pas perdre de vue.

Patrick de Laubier, prêtre

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