par René Lejeune

Une grande aventure spirituelle

A la Source du Renouveau de l'Eglise
en France

=> STELLA MARIS 369 SOMMAIRE

De 1968 à 1978 j’ai exercé les fonctions de Directeur général de l’Ecole Internationale de Genève. Tâche captivante et écrasante: donner une âme à une institution comptant près de trois mille élèves et étudiants et une bonne centaine de professeurs issus d’une vingtaine de traditions pédagogiques différentes et parfois opposées. Une tâche quasi impossible sans l’aide du Saint Esprit.
Le matin, en arrivant à mon bureau, mon premier geste c’était de bénir l’Ecole et sa multitude d’âmes. Le spirituel était l’armure dont je me revêtais quotidiennement. Aussi étais-je habité par la paix et la joie du Christ, en dépit des choses et des êtres.

On percevait la «présence» dont j’étais «habité». Lors du banquet que la Fondation m’offrit à mon départ, je reçus le plus beau compliment de ma vie. L’un des Directeurs, un Anglais, qui était mon principal adjoint, se leva et dit: «On ne saurait travailler aux côtés de René Lejeune sans croître spirituellement.» Ce n’était pas René Lejeune, qui n’est qu’un pauvre serviteur, c’était le Christ que je cherchais à rayonner.

Savoir «casser les pieds»!

L’un des professeurs, un Français, Guy A. était un fervent catholique. Et un fidèle retraitant de Châteauneuf-de-Galaure. Un jour, il me dit: «Vous devriez aller faire une retraite à Châteauneuf. Vous en seriez émerveillé!» Le propos me laissa froid. De temps à autre, il revenait à la charge. Il avait, de toute évidence, de la suite dans les idées. Et de la patience…
Un jour, je lui dis, en souriant: «Guy, vous m’avez assez cassé les pieds avec votre Châteauneuf-de-Galaure. Je vais y passer ce week-end prolongé.» Le visage de mon collègue se mit à resplendir comme un matin printanier. Il avait gagné!
La suite, relatée ici, me remplit d’un vague sentiment de honte. Je la raconte cependant, car à travers cet épisode perce l’humour du Seigneur…
A vrai dire, Châteauneuf n’était pas mon but, mais simplement une étape sur une destination bien «plus importante». Le but, c’était Notre-Dame des Neiges dans l’Ardèche. Non pas ses Cisterciens de la Stricte Observance, dits Trappistes, mais… sa fameuse cave! A cette époque, le monastère avait un Père sommelier doué du génie vineux. Il parcourait le Midi à la recherche des perles parmi les cépages. Il ramenait amoureusement ses découvertes pour les faire mûrir dans des fûts de chêne, en altitude. A des prix défiant la concurrence, on obtenait des bouteilles ensoleillées magnifiant les arômes les plus subtils et complexes où se retrouvaient garrigues et fruits rouges…
Fiers de notre chargement, nous prîmes le chemin du retour; celui-ci passait justement par Châteauneuf-de-Galaure. Là, mon fils aîné et moi, nous entrâmes quelque peu indécis et embarrassés au Foyer de Charité. Accueil chaleureux, empressé! Dégel immédiat. On nous assigna une chambre très confortable. J’avais emporté avec moi des dossiers à étudier. Pas question de perdre mon temps à autre chose.
Mon fils avait 33 ans. L’âge du Christ. Il était assoiffé de spiritualité. Il se rendit à la conférence du Père. Il en revint enchanté, enthousiasmé même: «Papa, c’est extraordinaire! Laisse tes dossiers et viens avec moi. La prochaine conférence a lieu à 17 heures.»
C’est pour faire plaisir à mon fils que je l’accompagne à 17 heures.
…Je sortis de la conférence, à mon tour, émerveillé, enthousiasmé, littéralement ébloui. J’étais définitivement acquis à Châteauneuf-de-Galaure. J’ignorais encore qu’une âme prodigieuse veillait sur ce lieu saint depuis une quarantaine d’années; par son immolation permanente, elle canalisait des torrents de grâces vers les retraitants. Et pas seulement vers les retraitants, mais sur l’ensemble de la France, au point que c’est en ce bucolique espace ardéchois que s’est mise à jaillir la puissante source du Renouveau de l’Eglise dans notre pays…
Dès la Noël de cette année, j’étais de retour, accompagné de mon épouse et de nos enfants, cette fois pour l’une de ces fameuses retraites d’une semaine, passée dans un silence bienfaisant. C’était une retraite fondamentale où l’on déroule, comme en une fresque grandiose, l’ensemble de la sainte doctrine catholique.

La Mère céleste à l’œuvre

La conception et le déroulement de ces retraites admirablement novatrices viennent du Ciel. C’est la Sainte Vierge elle-même qui en est à l’origine. Dans ses innombrables apparitions à Marthe Robin, «l’âme prodigieuse» dont il est question dans ces pages, la Sainte Vierge a dévoilé le fonctionnement des Foyers de Charité, leur développement et leur future diffusion dans le monde entier. C’est Marie, et elle seule guidée par l’Esprit Saint, qui a créé ces lieux de ressourcement spirituel, efficaces, sûrs, rapides, en profondeur. Les Foyers de Charité constituent des centres, semblables à des centrales nucléaires, à partir desquels se diffuse une énergie spirituelle de haute fréquence et de sensibilité mariale. Phénomène unique dans l’histoire de l’Eglise, et si bien adapté à notre temps.
Pour réaliser ses projets, Marie avait besoin d’instruments, de relais. Elle avait, bien entendu, Marthe Robin, cette fille de la campagne ardéchoise vallonnée; Marthe fut terrassée à près de 20 ans par un mal mystérieux qui la transforma, du jour au lendemain, en victime offerte jusqu’à la mort sur un lit de souffrance. Celles-ci ne s’arrêteront jamais. Une immolation librement consentie, vécue dans le total abandon entre les mains du Seigneur, avec la douce présence ininterrompue de la Vierge Marie, Maîtresse des lieux.
Et il leur fallait un prêtre doué de qualités exceptionnelles. Il devait avoir un don hors-pair d’organisation, savoir tenir en haleine un auditoire de plus en plus nombreux, posséder un sens de l’humour fort développé. Et pour réaliser les constructions prévues, il devait être un remarquable gestionnaire doué d’un flair exceptionnel pour la récolte de… fonds!
Eh bien, cet homme d’exception, Marie le trouva à Lyon, la ville mariale par excellence. Entendre le Père Finet raconter l’histoire de l’invitation saugrenue qui lui vint un jour, alors qu’il dirigeait l’enseignement catholique diocésain, de se rendre avec un tableau auprès d’une stigmatisée de l’Ardèche, était un morceau de bravoure inoubliable. La salle se tordait de rire. Si le Bon Dieu a de l’humour, la maman de Jésus en possède elle aussi une bonne dose. Le Père Finet en témoignait.

Le goût des choses du Ciel lors d’une retraite

Me voici installé à table, entouré de mon épouse et de quatre de nos enfants. La salle à manger est spacieuse, lumineuse. Une musique de fond d’une exquise douceur accompagne le repas pris en silence. L’esprit s’envole dans l’azur des terres doctrinales parcourues par le Père Finet au fil de ses conférences. L’ensemble s’élève déjà dans l’âme comme les murs ajourés d’une cathédrale soutenue par les contreforts de la foi. Suit le repos de l’âme de la contemplation devant le T.S. Sacrement exposé toute la journée. Et le retour dans la salle de conférences spacieuse, confortable, aux fauteuils semblables à ceux d’un théâtre luxueux. La salle est en gradins. En bas, au milieu, le Père conférencier. Bigre, comme la Sainte Vierge soigne ses enfants! Il est vrai qu’elle sait admirablement choisir ses instruments, dont le Père Finet!
Miracle! Tout au long de ces jours de quiétude céleste, l’épouse et les trois jeunes filles gardent un silence d’or… Les grâces de toutes sortes coulent à flots! Durant tout ce temps de haut vol mystique, on a le cœur rempli d’un goût du Ciel. Je ne me souviens pas d’avoir si délicieusement plané par-dessus des paysages intérieurs harmonieux et éblouissants. «Seigneur, que tu es bon, ô Dieu de tendresse et de pitié qui m’a amené ici par des voies si étranges; elles vont du “casseur de pieds” aux cépages fastueux du sommelier cistercien!»

Dans la pénombre face à Marthe Robin

Vient le sommet de l’itinéraire somptueux de cette semaine de très riches événements. Des instants sublimes!
Les retraitants qui le désirent sont reçus par Marthe dans “la ferme”, sur le plateau. Mon tour et celui de mon épouse arrive le mercredi soir. Nous y montons en voiture; une autre voiture avec deux jeunes couples nous précède. Les phares trouent la nuit dans le serpentin de chemins de campagne. Au bout du chemin apparaît une grande maison; à côté, dans une cour, une ferme d’antan. Le lieu est champêtre. L’air fleure bon la campagne française.
Nous entrons dans la ferme. Nous voici en une grande cuisine. Dans le poêle pétille un feu de bois. Le souper mijote sur les plaques du poêle. Deux armoires paysannes, l’une parée d’assiettes d’ornement et de plats, font face à la cheminée qui s’élève derrière le poêle. Le plafond est en bois ouvragé. Une grande horloge découpe inlassablement le temps de son balancier. Trois dames, membres du Foyer de charité, s’affairent de ce côté-là. Elles vont souper.
Le premier couple pénètre chez Marthe. Depuis des décennies, la stigmatisée a reçu ainsi des hommes et des femmes, jeunes et vieux, en quête d’un conseil, d’un encouragement. Les uns ont demandé à la “sainte” de les aider à dévider l’écheveau emmêlé de leurs vies, d’autres lui ont exposé leurs drames, souvent familiaux, parfois les tragédies qu’ils vivaient et lui ont demandé le soutien de sa prière. Des paysans et des ouvriers, des artisans et commerçants, des intellectuels, un académicien éminent, des ingénieurs, des étudiants en grand nombre, des femmes de ménage et des mamans, bref, toutes les catégories sociales imaginables ont défilé dans la chambrette de la ferme, priant, suppliant, pleurant, se réjouissant avec la “sainte”. Là, se sont esquissées des Communautés nouvelles, telles les admirables Béatitudes de Frère Ephraïm, juif converti au protestantisme et qui a trouvé la plénitude de la foi chrétienne dans l’Eglise catholique rassemblée autour de Pierre, unique détenteur des clés du Royaume (Mt 19,16).
Perdu ainsi dans mes réflexions, je ne sens pas le temps passer. Justement, le second jeune couple sort de la chambrette, l’air radieux. Chacun emporte son secret dévoilé chez cette âme qui vit au Ciel plus encore que sur terre.
C’est mon tour. Des pensées fortes m’agitent au moment où je pénètre dans ce minuscule espace où notre planète est soutenue plus encore que par l’attraction universelle. La souffrance librement offerte a dressé là une tour invisible qui monte jusqu’aux cieux. Marie et son divin fils en descendent souvent. Ici passe un axe spirituel de notre monde désemparé. Le Père Finet dit: «Ici, l’Eglise connaît la plus intense participation d’une âme à la Passion de Jésus, depuis le Golgotha. La plus forte jusqu’à la fin des temps.» Mystère insondable pour les croyants. Pour ma part, témoin de ce qui se passe à Châteauneuf-de-Galaure, j’y crois de tout mon cœur. Ici l’Eglise se rénove dans ses membres. Une source miraculeuse y submerge les âmes.
En entrant chez Marthe, je suis ému, bouleversé même. La pénombre règne dans la chambrette. La dame m’accompagne jusqu’au lit de souffrance où la “sainte” gît, recroquevillée sur elle-même, littéralement à genoux comme quémandeuse des grâces pour notre société blessée. Petit amas de chair informe où se mire avec délice le Dieu d’amour et de miséricorde. «Présentez-vous», me dit la dame en sortant. Se présenter à un géant de la sainteté? Qui suis-je donc, pour oser cela? «Bonsoir!» dis-je dans un murmure. J’étais à un carrefour de ma vie. Dans un an je quitterai mes fonctions à l’Ecole Internationale. L’âge d’or de la retraite se profile à l’horizon. Je veux continuer à servir: l’Eglise d’abord, la Communauté nationale, l’Europe. Pas de frontière à mon désir de service, je suis “catholique” (Katà holòs): du monde entier. Tout être humain est mon frère, qu’il soit blanc, noir ou jaune. Chacun est créé à l’image de Dieu. J’expose à Marthe ma vision. «Que c’est beau, me dit-elle, c’est Jésus que nous devons suivre et imiter dans sa douceur et son humilité», ajouta-t-elle.
Un autre rêve me poursuit depuis un certain temps; il m’est particulièrement cher: Entrer dans la retraite comme diacre. Me retirer avec mon épouse dans une région solitaire de Haute-Provence et prendre en charge une Communauté paroissiale sans prêtre. Une solution qui m’apparaissait comme le sommet de l’action apostolique appropriée à mon âge et à ma situation; elle baignait dans le silence. Jusqu’à ce jour, je suis resté poète et romantique; Marthe me ramena aux réalités terrestres: «Votre vie s’est déroulée sous le signe des combats où les chrétiens sont indispensables. C’est là votre place et non pas dans la solitude!»
Le Seigneur m’indiquait-il sa volonté par la voix de cette humble paysanne? Toujours est-il que j’ai reconnu dans la réponse de Marthe, dite d’une voix douce et ferme à la fois, la volonté du Seigneur. Avec elle, Il partage, depuis si longtemps, sa vie souffrante comme sans doute il ne l’a jamais fait. Ou si rarement! Je suivis le conseil, la recommandation formelle de Marthe. Je ne l’ai jamais regretté.
«Merci, me dit-elle chaleureusement, de m’avoir exposé vos projets. Je prierai pour vous. Faisons ensemble une prière avant de nous quitter. Celle que vous désirez.» Je dis en latin le Veni Sancte Spiritus qu’au collège Saint-Augustin nous priions plusieurs fois par jour. Puis je lui dis, avant de la quitter: «Marthe, comme vous je suis né un 13 mars, jour pour jour vingt ans après vous. Vous êtes née le 13 mars 1902, je suis né le 13 mars 1922! J’en suis fier et je ne vous en aime que plus encore!» Je m’enhardissais. Ces vingt minutes d’intimité partagée ont fait de moi son petit frère! «Au revoir, très chère sœur en Christ», dis-je sur le pas de la porte, en sortant.
Mon épouse me succède. La conversation porte sur nos dix enfants. «Quelle belle famille! s’est-elle écriée. Que Dieu la bénisse aujourd’hui et sans cesse à l’avenir!» Deux ans plus tard, Marthe nous recevra une seconde fois. A mon épouse, elle demandera des nouvelles de chacun de nos enfants. Pour ne pas la fatiguer, ma femme voulait s’arrêter au quatrième. «C’est bien dix enfants que vous avez, n’est-ce pas? Donnez-moi des nouvelles de chacun d’eux.» Elle se souvenait, après deux ans — entre-temps elle avait reçu des centaines de visiteurs en plus —, du nombre de nos enfants. Une mémoire fabuleuse qu’on ne saurait comprendre que par rapport à son réceptacle: un corps totalement purifié, maître souverain des choses et du temps. Un corps doué de la «second sight», de la vision d’au-delà des contingences matérielles de la vie terrestre, réservée aux grandes âmes qui déjà vivent au Ciel autant que sur terre.
Au cours de cette deuxième visite, Marthe m’interrogea sur ma vie et revint à mes projets. Je lui parlai, entre autres, de Robert Schuman, mort six ans plus tôt. «Je l’ai connu comme homme politique; il m’honorait de son amitié au point de me faire entrer dans le petit cercle de ses amis intimes à Scy-Chazelles. Je ne connais qu’un mot pour définir cet homme, instrument docile du Seigneur, Maître de l’histoire, pour réaliser de grands desseins: «Robert Schuman était un saint!» J’eus alors la surprise, bouleversante pour moi, d’entendre monter du petit lit de souffrance, un murmure d’une infinie douceur, exhalé comme une prière: «Oh oui, oh, oui!»
Celle qui implorait, nuit et jour, le Dieu d’amour et de pitié pour ses frères humains, qui depuis un demi-siècle n’avait plus pris la moindre nourriture, se contentant de l’hostie, «pain de vie» (Jn 6, 33-35), elle «savait» bien des choses au-delà du visible…
Ce «Oh oui, oh oui» de Marthe Robin résonna si fort et longuement dans mon cœur que, quelques années plus tard, je m’engageai dans un autre combat, celui de la béatification de Robert Schuman.

Epilogue

Marthe Robin est morte le 6 février 1981. J’ai assisté à ses funérailles célébrées dans l’église du Foyer de Charité, un vrai chef-d’œuvre d’art sacré. Une foule immense était venue de partout. On sentait littéralement la palpitation de l’action de grâce de la multitude des cœurs rassemblés qui devaient tant à cette grande âme et à ce haut-lieu de spiritualité mystique et pratique.
Le Père Finet suivit Marthe dans la tombe en 1990.
Je reste fidèle à Châteauneuf et à ses retraites. Avec d’autant plus de profondes vibrations intérieures que le successeur du Père Finet possède un charisme rare — un double charisme, en fait —, celui d’un vigoureux enracinement de sa parole dans la Bible, et celui de proclamer la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ avec un feu intérieur qui embrase les fidèles. Le Père Michon est un grand bibliste, doublé d’une ardeur apostolique qui vous entraîne vers les sources où toutes choses sont nouvelles.
J’ai bénéficié du privilège inouï de pouvoir faire, en 1994, sous sa conduite, le pèlerinage en Terre Sainte. Mon esprit, et celui de mon épouse, en vibre encore. Jours inoubliables! Merci, cher Père Michon! Comme Marthe doit être fière de vous dans son face à Face avec le Dieu trinitaire! Ce face à Face éblouissant et éternel auquel nous sommes tous conviés.

René Lejeune
Fête de saint Luc 2000

Pour tous renseignements sur Châteauneuf et les retraites: Ecrire au «Foyer de Charité» BP 11, F-26330 Châteauneuf-de-Galaure. Tél. (33) 04.75.68.79.00. Fax (33) 04.75.68.79.79.


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