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On percevait la «présence» dont jétais «habité». Lors du banquet que la Fondation moffrit à mon départ, je reçus le plus beau compliment de ma vie. Lun des Directeurs, un Anglais, qui était mon principal adjoint, se leva et dit: «On ne saurait travailler aux côtés de René Lejeune sans croître spirituellement.» Ce nétait pas René Lejeune, qui nest quun pauvre serviteur, cétait le Christ que je cherchais à rayonner.
Savoir «casser les pieds»!
Lun des professeurs, un Français, Guy A. était un fervent catholique. Et un fidèle retraitant de Châteauneuf-de-Galaure. Un jour, il me dit: «Vous devriez aller faire une retraite à Châteauneuf. Vous en seriez émerveillé!» Le propos me laissa froid. De temps à autre, il revenait à la charge. Il avait, de toute évidence, de la suite dans les idées. Et de la patience
Un jour, je lui dis, en souriant: «Guy, vous mavez assez cassé les pieds avec votre Châteauneuf-de-Galaure. Je vais y passer ce week-end prolongé.» Le visage de mon collègue se mit à resplendir comme un matin printanier. Il avait gagné!
La suite, relatée ici, me remplit dun vague sentiment de honte. Je la raconte cependant, car à travers cet épisode perce lhumour du Seigneur
A vrai dire, Châteauneuf nétait pas mon but, mais simplement une étape sur une destination bien «plus importante». Le but, cétait Notre-Dame des Neiges dans lArdèche. Non pas ses Cisterciens de la Stricte Observance, dits Trappistes, mais
sa fameuse cave! A cette époque, le monastère avait un Père sommelier doué du génie vineux. Il parcourait le Midi à la recherche des perles parmi les cépages. Il ramenait amoureusement ses découvertes pour les faire mûrir dans des fûts de chêne, en altitude. A des prix défiant la concurrence, on obtenait des bouteilles ensoleillées magnifiant les arômes les plus subtils et complexes où se retrouvaient garrigues et fruits rouges
Fiers de notre chargement, nous prîmes le chemin du retour; celui-ci passait justement par Châteauneuf-de-Galaure. Là, mon fils aîné et moi, nous entrâmes quelque peu indécis et embarrassés au Foyer de Charité. Accueil chaleureux, empressé! Dégel immédiat. On nous assigna une chambre très confortable. Javais emporté avec moi des dossiers à étudier. Pas question de perdre mon temps à autre chose.
Mon fils avait 33 ans. Lâge du Christ. Il était assoiffé de spiritualité. Il se rendit à la conférence du Père. Il en revint enchanté, enthousiasmé même: «Papa, cest extraordinaire! Laisse tes dossiers et viens avec moi. La prochaine conférence a lieu à 17 heures.»
Cest pour faire plaisir à mon fils que je laccompagne à 17 heures.
Je sortis de la conférence, à mon tour, émerveillé, enthousiasmé, littéralement ébloui. Jétais définitivement acquis à Châteauneuf-de-Galaure. Jignorais encore quune âme prodigieuse veillait sur ce lieu saint depuis une quarantaine dannées; par son immolation permanente, elle canalisait des torrents de grâces vers les retraitants. Et pas seulement vers les retraitants, mais sur lensemble de la France, au point que cest en ce bucolique espace ardéchois que sest mise à jaillir la puissante source du Renouveau de lEglise dans notre pays
Dès la Noël de cette année, jétais de retour, accompagné de mon épouse et de nos enfants, cette fois pour lune de ces fameuses retraites dune semaine, passée dans un silence bienfaisant. Cétait une retraite fondamentale où lon déroule, comme en une fresque grandiose, lensemble de la sainte doctrine catholique.
La Mère céleste à luvre
La conception et le déroulement de ces retraites admirablement novatrices viennent du Ciel. Cest la Sainte Vierge elle-même qui en est à lorigine. Dans ses innombrables apparitions à Marthe Robin, «lâme prodigieuse» dont il est question dans ces pages, la Sainte Vierge a dévoilé le fonctionnement des Foyers de Charité, leur développement et leur future diffusion dans le monde entier. Cest Marie, et elle seule guidée par lEsprit Saint, qui a créé ces lieux de ressourcement spirituel, efficaces, sûrs, rapides, en profondeur. Les Foyers de Charité constituent des centres, semblables à des centrales nucléaires, à partir desquels se diffuse une énergie spirituelle de haute fréquence et de sensibilité mariale. Phénomène unique dans lhistoire de lEglise, et si bien adapté à notre temps.
Pour réaliser ses projets, Marie avait besoin dinstruments, de relais. Elle avait, bien entendu, Marthe Robin, cette fille de la campagne ardéchoise vallonnée; Marthe fut terrassée à près de 20 ans par un mal mystérieux qui la transforma, du jour au lendemain, en victime offerte jusquà la mort sur un lit de souffrance. Celles-ci ne sarrêteront jamais. Une immolation librement consentie, vécue dans le total abandon entre les mains du Seigneur, avec la douce présence ininterrompue de la Vierge Marie, Maîtresse des lieux.
Et il leur fallait un prêtre doué de qualités exceptionnelles. Il devait avoir un don hors-pair dorganisation, savoir tenir en haleine un auditoire de plus en plus nombreux, posséder un sens de lhumour fort développé. Et pour réaliser les constructions prévues, il devait être un remarquable gestionnaire doué dun flair exceptionnel pour la récolte de
fonds!
Eh bien, cet homme dexception, Marie le trouva à Lyon, la ville mariale par excellence. Entendre le Père Finet raconter lhistoire de linvitation saugrenue qui lui vint un jour, alors quil dirigeait lenseignement catholique diocésain, de se rendre avec un tableau auprès dune stigmatisée de lArdèche, était un morceau de bravoure inoubliable. La salle se tordait de rire. Si le Bon Dieu a de lhumour, la maman de Jésus en possède elle aussi une bonne dose. Le Père Finet en témoignait.
Le goût des choses du Ciel lors dune retraite
Me voici installé à table, entouré de mon épouse et de quatre de nos enfants. La salle à manger est spacieuse, lumineuse. Une musique de fond dune exquise douceur accompagne le repas pris en silence. Lesprit senvole dans lazur des terres doctrinales parcourues par le Père Finet au fil de ses conférences. Lensemble sélève déjà dans lâme comme les murs ajourés dune cathédrale soutenue par les contreforts de la foi. Suit le repos de lâme de la contemplation devant le T.S. Sacrement exposé toute la journée. Et le retour dans la salle de conférences spacieuse, confortable, aux fauteuils semblables à ceux dun théâtre luxueux. La salle est en gradins. En bas, au milieu, le Père conférencier. Bigre, comme la Sainte Vierge soigne ses enfants! Il est vrai quelle sait admirablement choisir ses instruments, dont le Père Finet!
Miracle! Tout au long de ces jours de quiétude céleste, lépouse et les trois jeunes filles gardent un silence dor
Les grâces de toutes sortes coulent à flots! Durant tout ce temps de haut vol mystique, on a le cur rempli dun goût du Ciel. Je ne me souviens pas davoir si délicieusement plané par-dessus des paysages intérieurs harmonieux et éblouissants. «Seigneur, que tu es bon, ô Dieu de tendresse et de pitié qui ma amené ici par des voies si étranges; elles vont du casseur de pieds aux cépages fastueux du sommelier cistercien!»
Dans la pénombre face à Marthe Robin
Vient le sommet de litinéraire somptueux de cette semaine de très riches événements. Des instants sublimes!
Les retraitants qui le désirent sont reçus par Marthe dans la ferme, sur le plateau. Mon tour et celui de mon épouse arrive le mercredi soir. Nous y montons en voiture; une autre voiture avec deux jeunes couples nous précède. Les phares trouent la nuit dans le serpentin de chemins de campagne. Au bout du chemin apparaît une grande maison; à côté, dans une cour, une ferme dantan. Le lieu est champêtre. Lair fleure bon la campagne française.
Nous entrons dans la ferme. Nous voici en une grande cuisine. Dans le poêle pétille un feu de bois. Le souper mijote sur les plaques du poêle. Deux armoires paysannes, lune parée dassiettes dornement et de plats, font face à la cheminée qui sélève derrière le poêle. Le plafond est en bois ouvragé. Une grande horloge découpe inlassablement le temps de son balancier. Trois dames, membres du Foyer de charité, saffairent de ce côté-là. Elles vont souper.
Le premier couple pénètre chez Marthe. Depuis des décennies, la stigmatisée a reçu ainsi des hommes et des femmes, jeunes et vieux, en quête dun conseil, dun encouragement. Les uns ont demandé à la sainte de les aider à dévider lécheveau emmêlé de leurs vies, dautres lui ont exposé leurs drames, souvent familiaux, parfois les tragédies quils vivaient et lui ont demandé le soutien de sa prière. Des paysans et des ouvriers, des artisans et commerçants, des intellectuels, un académicien éminent, des ingénieurs, des étudiants en grand nombre, des femmes de ménage et des mamans, bref, toutes les catégories sociales imaginables ont défilé dans la chambrette de la ferme, priant, suppliant, pleurant, se réjouissant avec la sainte. Là, se sont esquissées des Communautés nouvelles, telles les admirables Béatitudes de Frère Ephraïm, juif converti au protestantisme et qui a trouvé la plénitude de la foi chrétienne dans lEglise catholique rassemblée autour de Pierre, unique détenteur des clés du Royaume (Mt 19,16).
Perdu ainsi dans mes réflexions, je ne sens pas le temps passer. Justement, le second jeune couple sort de la chambrette, lair radieux. Chacun emporte son secret dévoilé chez cette âme qui vit au Ciel plus encore que sur terre.
Cest mon tour. Des pensées fortes magitent au moment où je pénètre dans ce minuscule espace où notre planète est soutenue plus encore que par lattraction universelle. La souffrance librement offerte a dressé là une tour invisible qui monte jusquaux cieux. Marie et son divin fils en descendent souvent. Ici passe un axe spirituel de notre monde désemparé. Le Père Finet dit: «Ici, lEglise connaît la plus intense participation dune âme à la Passion de Jésus, depuis le Golgotha. La plus forte jusquà la fin des temps.» Mystère insondable pour les croyants. Pour ma part, témoin de ce qui se passe à Châteauneuf-de-Galaure, jy crois de tout mon cur. Ici lEglise se rénove dans ses membres. Une source miraculeuse y submerge les âmes.
En entrant chez Marthe, je suis ému, bouleversé même. La pénombre règne dans la chambrette. La dame maccompagne jusquau lit de souffrance où la sainte gît, recroquevillée sur elle-même, littéralement à genoux comme quémandeuse des grâces pour notre société blessée. Petit amas de chair informe où se mire avec délice le Dieu damour et de miséricorde. «Présentez-vous», me dit la dame en sortant. Se présenter à un géant de la sainteté? Qui suis-je donc, pour oser cela? «Bonsoir!» dis-je dans un murmure. Jétais à un carrefour de ma vie. Dans un an je quitterai mes fonctions à lEcole Internationale. Lâge dor de la retraite se profile à lhorizon. Je veux continuer à servir: lEglise dabord, la Communauté nationale, lEurope. Pas de frontière à mon désir de service, je suis catholique (Katà holòs): du monde entier. Tout être humain est mon frère, quil soit blanc, noir ou jaune. Chacun est créé à limage de Dieu. Jexpose à Marthe ma vision. «Que cest beau, me dit-elle, cest Jésus que nous devons suivre et imiter dans sa douceur et son humilité», ajouta-t-elle.
Un autre rêve me poursuit depuis un certain temps; il mest particulièrement cher: Entrer dans la retraite comme diacre. Me retirer avec mon épouse dans une région solitaire de Haute-Provence et prendre en charge une Communauté paroissiale sans prêtre. Une solution qui mapparaissait comme le sommet de laction apostolique appropriée à mon âge et à ma situation; elle baignait dans le silence. Jusquà ce jour, je suis resté poète et romantique; Marthe me ramena aux réalités terrestres: «Votre vie sest déroulée sous le signe des combats où les chrétiens sont indispensables. Cest là votre place et non pas dans la solitude!»
Le Seigneur mindiquait-il sa volonté par la voix de cette humble paysanne? Toujours est-il que jai reconnu dans la réponse de Marthe, dite dune voix douce et ferme à la fois, la volonté du Seigneur. Avec elle, Il partage, depuis si longtemps, sa vie souffrante comme sans doute il ne la jamais fait. Ou si rarement! Je suivis le conseil, la recommandation formelle de Marthe. Je ne lai jamais regretté.
«Merci, me dit-elle chaleureusement, de mavoir exposé vos projets. Je prierai pour vous. Faisons ensemble une prière avant de nous quitter. Celle que vous désirez.» Je dis en latin le Veni Sancte Spiritus quau collège Saint-Augustin nous priions plusieurs fois par jour. Puis je lui dis, avant de la quitter: «Marthe, comme vous je suis né un 13 mars, jour pour jour vingt ans après vous. Vous êtes née le 13 mars 1902, je suis né le 13 mars 1922! Jen suis fier et je ne vous en aime que plus encore!» Je menhardissais. Ces vingt minutes dintimité partagée ont fait de moi son petit frère! «Au revoir, très chère sur en Christ», dis-je sur le pas de la porte, en sortant.
Mon épouse me succède. La conversation porte sur nos dix enfants. «Quelle belle famille! sest-elle écriée. Que Dieu la bénisse aujourdhui et sans cesse à lavenir!» Deux ans plus tard, Marthe nous recevra une seconde fois. A mon épouse, elle demandera des nouvelles de chacun de nos enfants. Pour ne pas la fatiguer, ma femme voulait sarrêter au quatrième. «Cest bien dix enfants que vous avez, nest-ce pas? Donnez-moi des nouvelles de chacun deux.» Elle se souvenait, après deux ans entre-temps elle avait reçu des centaines de visiteurs en plus , du nombre de nos enfants. Une mémoire fabuleuse quon ne saurait comprendre que par rapport à son réceptacle: un corps totalement purifié, maître souverain des choses et du temps. Un corps doué de la «second sight», de la vision dau-delà des contingences matérielles de la vie terrestre, réservée aux grandes âmes qui déjà vivent au Ciel autant que sur terre.
Au cours de cette deuxième visite, Marthe minterrogea sur ma vie et revint à mes projets. Je lui parlai, entre autres, de Robert Schuman, mort six ans plus tôt. «Je lai connu comme homme politique; il mhonorait de son amitié au point de me faire entrer dans le petit cercle de ses amis intimes à Scy-Chazelles. Je ne connais quun mot pour définir cet homme, instrument docile du Seigneur, Maître de lhistoire, pour réaliser de grands desseins: «Robert Schuman était un saint!» Jeus alors la surprise, bouleversante pour moi, dentendre monter du petit lit de souffrance, un murmure dune infinie douceur, exhalé comme une prière: «Oh oui, oh, oui!»
Celle qui implorait, nuit et jour, le Dieu damour et de pitié pour ses frères humains, qui depuis un demi-siècle navait plus pris la moindre nourriture, se contentant de lhostie, «pain de vie» (Jn 6, 33-35), elle «savait» bien des choses au-delà du visible
Ce «Oh oui, oh oui» de Marthe Robin résonna si fort et longuement dans mon cur que, quelques années plus tard, je mengageai dans un autre combat, celui de la béatification de Robert Schuman.
Epilogue
Marthe Robin est morte le 6 février 1981. Jai assisté à ses funérailles célébrées dans léglise du Foyer de Charité, un vrai chef-duvre dart sacré. Une foule immense était venue de partout. On sentait littéralement la palpitation de laction de grâce de la multitude des curs rassemblés qui devaient tant à cette grande âme et à ce haut-lieu de spiritualité mystique et pratique.
Le Père Finet suivit Marthe dans la tombe en 1990.
Je reste fidèle à Châteauneuf et à ses retraites. Avec dautant plus de profondes vibrations intérieures que le successeur du Père Finet possède un charisme rare un double charisme, en fait , celui dun vigoureux enracinement de sa parole dans la Bible, et celui de proclamer la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ avec un feu intérieur qui embrase les fidèles. Le Père Michon est un grand bibliste, doublé dune ardeur apostolique qui vous entraîne vers les sources où toutes choses sont nouvelles.
Jai bénéficié du privilège inouï de pouvoir faire, en 1994, sous sa conduite, le pèlerinage en Terre Sainte. Mon esprit, et celui de mon épouse, en vibre encore. Jours inoubliables! Merci, cher Père Michon! Comme Marthe doit être fière de vous dans son face à Face avec le Dieu trinitaire! Ce face à Face éblouissant et éternel auquel nous sommes tous conviés.
René Lejeune
Fête de saint Luc 2000
Pour tous renseignements sur Châteauneuf et les retraites: Ecrire au «Foyer de Charité» BP 11, F-26330 Châteauneuf-de-Galaure. Tél. (33) 04.75.68.79.00. Fax (33) 04.75.68.79.79.
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