par René Lejeune

«Merveille que je suis, merveille que tes œuvres!»

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La plus grande aventure de l’esprit, depuis l’invention de l’alphabet, au 18e siècle avant Jésus-Christ, dans l’espace syro-palestinien, a commencé, en 1865, dans le jardin d’un monastère de Pères augustins. Le Père Grégor Mendel (1822-1884) était un moine botaniste. Pendant huit ans, il réalisa des expériences sur l’hybridation des plantes. En 1865, il énonça les lois de la transmission des caractères héréditaires, que l’on appelle les lois de Mendel.
Cette prodigieuse aventure a traversé tout le 20e siècle. Elle vient d’aboutir, en sa dernière année, par l’annonce du décryptage du patrimoine génétique de l’homme.

Cathédrale ou tour de Babel?

Le décryptage n’est que le commencement d’une nouvelle aventure à laquelle vont être associées des légions de scientifiques dans une multitude de laboratoires. Elle se poursuivra tout au long du 21e siècle, et probablement au delà.
Le monde savant se trouve comme devant une montagne de pierres taillées. Il y en a plus de 3 milliards. Autant que de lettres dans 200 volumes du Grand Larousse! Que faire de ces pierres taillées? L’humanité a le choix: construire une cathédrale ou une tour de Babel. La cathédrale se construira dans le respect des lois infrangibles établies à tout jamais par le Créateur. Respect auquel se mêlent l’admiration et la louange face à la toute-puissance de Dieu, dont le décryptage du génome révèle un nouvel aspect, inimaginable il y a peu de décennies. «Que tes œuvres sont grandes, Seigneur!» (Ps 92,6) Respect, admiration et louange, mais aussi cette «crainte» biblique, sentiment inspiré par la merveilleuse, l’infinie complexité de l’œuvre du Créateur.
L’alternative, c’est la tour de Babel, les manipulations du trésor génétique de l’homme, comme on le fait déjà pour les souris, les singes et diverses plantes. Le champ du possible s’ouvre sur le mal comme sur le bien. L’apprenti-sorcier se laisse caresser par la voix du mal — celle du Malin — qu’il perçoit en lui-même; le sage la rejette, il reste à l’écoute de la voix divine en son cœur, celle de la conscience du bien et du mal. Le premier imagine avec des frissons pervers la tour de Babel qu’il va pouvoir construire; le sage frémit de joie à la vision de la cathédrale majestueuse que la montagne de pierres taillées lui permettra d’édifier. Pour lui, «le couronnement de la sagesse, c’est la crainte du Seigneur» (Si 1,18).

Qu’est-ce que la vie?

Semblables à Champollion devant les mystérieux hiéroglyphes égyptiens, certains savants spéculent déjà sur les réponses définitives qu’ils pourront donner à des questions fondamentales telles que: «Qu’est-ce que la vie», «qu’est-ce que l’être humain»? Même quand on aura terminé, dans un siècle ou deux, le séquençage des 3,2 milliards de lettres du grand livre de la vie que sont, en métaphore, les nucléotides de l’ADN,1 on ne pourra répondre à ces questions fondamentales. Celles-ci sont de l’ordre de la foi, de «l’ordre du cœur», comme disait Pascal, et non pas de la science. Au regard de la science, le mystère de la vie restera entier. Il n’y aura jamais ni décryptage, ni séquançage de ce mystère ultime, ni, a fortiori, création de la vie par l’homme. Les mécaniciens de génie qui se penchent sur la matière vivante auront beau découvrir les gènes qui commandent le développement du cerveau, ils ne pourront pas remonter de l’effet à la cause, ce serait comme ordonner au torrent de remonter le versant de la montagne.
Ce sera, sur un autre plan, une douce revanche des croyants sur les athées. Toute percée décisive de la science confortera de plus en plus la dimension religieuse de l’homme. La réponse au questionnement de la vie ne se trouve pas au moyen des microscopes électroniques, si puissants soient-ils, c’est au plus profond de l’homme, par la voix de l’Esprit-Saint, qui «habite en nos cœurs» et dont nous sommes «le Temple», qu’est donnée la réponse de notre destin ultime. Dans le nouveau contexte offert par le décodage du génome, la définition de l’homme, au début de la Genèse (1,26) prend un étonnant relief. Rien que du point de vue de son corps, il est plus complexe que l’univers, que dire alors de son esprit, capable de décrypter l’univers, et, plus encore, de son âme, apte à en découvrir et adorer l’Auteur, qu’il aime et dont il se sait aimé.
«Le 20e siècle sera celui de la barbarie et la science s’en fera le complice», prédisait le pauvre Nietzsche, qui a également annoncé «la mort de Dieu». Pour ce qui est de la science, il n’a vu qu’une face de la réalité. L’autre face proclame désormais qu’elle se fera l’auxiliaire de la foi. Une annonce aussi prodigieuse que le décodage du génome humain doit provoquer, chez le croyant, comme première et dernière réaction, un «chant nouveau»: «qu’ils redisent Ses œuvres en chants de joie» (Ps 107,22).

A qui appartient le génome humain?

Au lieu de chants de joie, on entend déjà les premiers tintements des agioteurs, des spéculateurs avides de construire de nouvelles fortunes sur l’exploitation médicale des gènes dont le nombre est évalué entre 30000 et 120000. Ainsi la société américaine «Human Genome Sciences» a breveté la séquence d’un gène protecteur contre le sida, avant même sa découverte. Plusieurs dizaines de milliers de demandes de brevets ont été déposées aux Etats-Unis et en Europe, y compris pour des gènes dont on ignore à quoi ils servent. Certes, la recherche exige de la part des laboratoires de lourds investissements; cependant le trésor génétique de l’homme appartient à l’humanité; il est un don divin de Dieu le Père à ses enfants, à tous ses enfants indifféremment.
Ce trésor commun est d’une telle richesse que son séquençage ne constitue que le premier chapitre du Livre de la Vie qui en comportera plusieurs milliards. Telle est l’œuvre du Créateur! Tel est son chef-d’œuvre, l’homme qu’Il a créé à son image! En annonçant le décodage du génome humain, le Président des Etats-Unis a dit: «Nous commençons aujourd’hui à apprendre le langage dans lequel Dieu a créé la vie.»
Inspiré par l’Esprit Saint, sans qu’il ait pu le moins du monde évaluer la portée de son verset, le psalmiste s’écrie, en une sorte d’extase: «Merveille que je suis, merveille que Tes œuvres!» (Ps 139,14). Le génome fait partie de cette merveille.

Note:
1) Acide Désoxyribo Nucléique: acide nucléique des chromosomes, en double hélice, qui assure le contrôle de l’activité des cellules. Chaque cellule contient environ 1,8 m d’ADN, ce qui donne 2,7 milliards de kilomètres au total. Le filament d’ADN est si ténu que si on le tendait entre la terre et le soleil, il ne pèserait qu’un demi-gramme.

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