A lécole de la croix (1920-1978)
Karol Wojtyla a côtoyé très tôt la souffrance, et a mûri par elle: «A vingt ans, javais déjà perdu tous ceux que jaimais
», a-t-il confié à André Frossard1: sa sur, sa mère, son frère, son père. Il a souffert pour la solitude de ce dernier, qui se levait la nuit pour prier. Il a souffert de la rigueur de la guerre qui lui a enlevé ses professeurs, ses amis, des camarades séminaristes; de léprouvant travail manuel à la carrière et à lusine de soude, de linsécurité alors quil était devenu seul à son tour pour subsister. Il a souffert de lhorreur du nazisme: les rafles et le reste. Il suffit de citer le camp voisin dAuschwitz-Birkenau
Une fois entré dans les Ordres, il subit un autre totalitarisme, celui du marxisme, prédit à Fatima, avec ses vexations, humiliations et persécutions allant jusquà lincarcération, de son Cardinal-Primat, Stefan Wyszynski.
Grandi dans la lumière des saints martyrs de Pologne, comme Stanislas, évêque, ou Kolbe, prêtre; imitateur des vertus dun saint Jean de la Croix ou dun saint Curé dArs, il offre sa contribution volontaire, selon la parole de saint Paul: sa pauvreté confinant à lascèse, ses privations et sacrifices, sa maîtrise de soi exemplaire, son ministère plénier, ses longues heures de prière, de veille et détudes2. Il pratique fréquemment le Chemin de croix.
Lessentiel est que, dès le temps où lOccupation éclaircit les rangs de son entourage, il sent surgir en lui par solidarité et vocation un appel à limmolation et à la sainteté, qui passera à coup sûr par la souffrance et sans quil en connaisse encore le sens lointain que Dieu, dans ses secrets desseins, lui assigne. Cela peut se résumer par ce quil a déclaré de son compatriote le Frère Albert: «Par lexemple impressionnant de son sacrifice, il suscita de nombreux disciples»3.
«Le Saint-Père aura beaucoup à souffrir»
Cette vie dépreuves et de luttes na pas épargné lévêque quil est devenu en 1958, puis le Cardinal, en 1967. La défense de son diocèse face aux tracasseries communistes au temps du Millenium et de la construction de léglise de Nowa Huta; sa contribution au Concile, face à laura des prélats occidentaux, en témoignent.
Tout cela nétait quune préparation à son destin de Pape, quil devient en 1978, comme Jésus puis saint Paul se préparèrent au désert pour évangéliser.
Ce destin de «serviteur souffrant», de «serviteur des serviteurs de Dieu», était même annoncé, écrit et gravé.
Annoncé, car, dès le 13 Juillet 1917, trois ans avant la naissance de Karol Wojtyla, par une célèbre prophétie, Notre-Dame avait dit aux trois bergers de Fatima: «Les bons seront martyrisés, le Saint-Père aura beaucoup à souffrir
» Dans la lande dAljustrel, la petite Jacinthe quil vient de béatifier a vu le futur Jean-Paul Il «pleurant et priant». Ayant un charisme particulier en sa faveur, elle déclara, à lattention de ses deux compagnons et de nous : «Voyez, il nous faut beaucoup prier pour lui!»
Destin écrit: cest ce que Sur Lucie a consigné plus tard dans ses Mémoires et précisé dans la troisième partie du secret, maintenant publié.
Gravé, parce que lors de son accession à lépiscopat, il choisit comme devise: «Totus Tuus ego sum, et omnia mea tua sunt», selon la formule de saint Bonaventure rappelée par Montfort; devise quil grave sur son blason, comme signe de sa consécration, de son abandon total et sans retour au Christ par Marie, ce Totus Tuus gravé sur lor de lanneau offert par le Cardinal Wyszynski, plus encore gravé et scellé dans le sang versé le 13 mai 1981 sur la Place Saint-Pierre. Et la modalité de cette consécration est la croix qui se dresse à côté du M de Marie, croix qui emplit tout le blason.
«Le disciple nest pas au-dessus du Maître»
Les principales raisons des épreuves de Jean-Paul II sont donc à chercher dans sa consécration totale qui le configure absolument au Christ souffrant mort pour racheter tous les hommes, Christ dont il a pris sa part de succession par son fiat, et dans son service pétrinien qui le livre à ses frères. Jésus lavait dit à ses apôtres: «Celui qui veut mimiter, quil prenne sa croix et me suive
Le disciple nest pas au-dessus du maître; ils mont haï, ils vous haïront! Ils mont persécuté, ils vous persécuteront! Ils vous traîneront devant les tribunaux et vous mettront à mort
» (Mais suivent les béatitudes).
Sans remonter aux premiers âges de lEglise, scrutons seulement lépoque contemporaine: la souffrance de Pie IX face aux oppositions de son temps, surtout en 1870, et plus encore le calvaire de Pie VI, mort en exil à Valence, en 1799. En quelques traits de plume, le légat de Jean-Paul II au bicentenaire commémoratif, le cardinal Etchegaray, a magistralement tiré les leçons de cet événement dramatique, disant notamment: «Plus le service auquel est appelé un pape est élevé, plus ce service est illuminé par la croix comme le signifie le bâton pastoral de Paul VI légué à Jean-Paul II.» Cette identification au Sauveur, cest le thème de la corédemption, en lien avec lencyclique Redemptor Hominis.
A la suite du Rédempteur, le Pape doit aussi implorer le pardon du Père pour la multitude pécheresse, et offrir sa réparation propre, en tant que Vicaire. Cest lesprit de Dives in Misericordia.
En 1976, devant Paul VI, Jean-Paul II a évoqué la nécessité quil y avait pour le Souverain Pontife de réparer également pour le péché de reniement de saint Pierre à Gethsémani4, réparation quil assume actuellement, puisquil la proposé. Et plus la crucifixion du Pape est grande, plus il «achète» les âmes au Sauveur. Jean-Paul II a très bien compris le sens profond de lholocauste sacerdotal du Curé dArs.
Cest pourquoi Marie a dit de «Jean-Paul Il, le Pape de mon amour et de ma douleur»5.
«LEvêque vêtu de blanc tombé à terre»
Comment exprimer la souffrance du Pape, à la fois si diverse, intense, continue, souvent cachée et donc en partie inaccessible? Et cela depuis près de 22 ans, puisque cest lun des plus longs pontificats de lhistoire. Seule une constitution aussi robuste que la sienne nonobstant la protection mariale peut expliquer sa résistance et son accoutumance aux épreuves.
Toute dichotomie est certes hasardeuse. Mais il faut bien convenir que le Saint-Père est frappé dabord dans son corps, plus facile à affaiblir que son esprit. Comme un défi diabolique au «Sportif de Dieu»6.
Ainsi a-t-il subi comme pape six hospitalisations, dont cinq opérations, la plupart graves, sans parler dautres accidents de santé. Il a essuyé deux attentats, dont le premier vient de faire lobjet de la récente révélation de Fatima7 qui prouve que lagression du 13 mai 1981 concernait bien Jean-Paul II, car «lEvêque vêtu de blanc
affligé de souffrances et de peines, à moitié tremblant, dun pas vacillant, parvenu au sommet de la montagne, prosterné à genoux au pied de la croix
», cet Evêque-là est unique: il ne peut être autre que notre Souverain Pontife.8
L«événement de la Place Saint-Pierre» venait de montrer et allait confirmer la juste observation du cardinal Etchegaray à Valence: «Dans toute vie de Pape, si glorieux soit son règne, il y a la persistance de la croix.»
«LEvangile de la souffrance»
En frappant directement le corps du Saint-Père, Satan voulait déjà sattaquer à son âme et nallait pas cesser de le faire ensuite, au prix de souffrances inouïes.
Cest ici que commencent ses grandes douleurs spirituelles et morales. Nous en avons un pathétique écho à travers son célèbre Angelus du 29 mai 1994, au sortir de sa cinquième hospitalisation, consécutive à celle de novembre 93: «
Pour faire entrer lEglise dans le nouveau millénaire, la prière ne suffit plus, il faut y entrer avec la souffrance, comme il y a treize ans, et avec ce nouveau sacrifice. Le Pape doit être agressé et souffrir pour que chaque famille et le monde voient que lEvangile supérieur est celui de la souffrance, avec lequel il faut préparer lavenir. Devant les puissants, il me reste largument de la souffrance
» Or, quel était lenvironnement de cette poignante confidence trahissant le summum de lépreuve? En 1994, le conflit du Liban venait dêtre relayé par le carnage de Bosnie, en particulier le siège de Sarajevo, un an avant lhorrible génocide du Rwanda; cétait le cur du combat au sujet de la famille, tandis que se profilait à lhorizon de lautomne 95, la fameuse Conférence de Pékin, sur la femme, qui voulait légitimer officiellement et universellement lavortement, alors quallait paraître lencyclique Evangelium Vitae. Comment, avec une telle concentration de souffrances personnelles et morales, le Père commun naurait-il pas été affecté au plus haut point? Cette douloureuse époque a cristallisé, peut-on dire, en son deuxième pôle les souffrances de son pontificat. En effet, les photographies montrent que cest à partir de ce moment-là que le Saint-Père a commencé à être plus courbé, plus usé, portant physiquement sur lui, et sur son visage, les profonds stigmates dune terrible souffrance intérieure. Et pourtant, sil y a quelquun qui est allergique au dolorisme, cest bien lui!
Le cur de la souffrance du Pape
Ce qua subi Pie VI jusquà en mourir la tourmente révolutionnaire française 9, Jean-Paul II le vit, lui, à une échelle planétaire, car la subversion satanique est partout. Les puissances infernales sont coalisées contre sa personne et son magistère lumineux, «ruissellement doctrinal» sans équivalent, a dit justement A. Frossard.
Que dattaques, frontales ou déguisées, que de campagnes diffamatoires, dans tous les secteurs médiatiques, y compris religieux, notamment dans les télévisions, nont pas profondément blessé lâme et la grande sensibilité du Saint-Père! Des slogans marxistes à la messe de Managua en 1983, aux caricatures carnavalesques actuelles, en passant par les punks néerlandais lors de sa visite en 1985 («Pape dehors! Pape, retourne à Rome!»)
Ne sont-ce pas ces douleurs aiguës auxquelles faisait allusion Jacinthe, quand elle disait à Lucie: «Nas-tu pas vu tous ces gens lançant des mauvaises paroles au Saint-Père et lui jetant même des pierres
»?
Les épreuves du Pape, ce sont celles du monde lui-même. Qui ne connaît la passion de Jean-Paul II pour lhomme, ne serait-ce quà travers son uvre philosophique, ses articles, ses livres, sa pièce de théâtre, ses poèmes? Cest lui qui a dit inlassablement: Lhomme est la route de lEglise.» Jean-Paul II, avant dêtre pape, est un homme qui a passionnément aimé son prochain, et il souffre dans tout son être pour toutes les misères qui étreignent lhumanité. Il est inutile de les énumérer. Son cur en déborde de souffrance contenue. En Israël, au Mémorial de Yad Vashem, malgré sa grande maîtrise de lui, il na pu réfréner un sanglot en se souvenant de la shoah
Ses épreuves, ce sont encore celles de lEglise, quil a «épousée», le 1er novembre 1946, et plus profondément en 1978. Pas la sienne, comme certains le croyaient au début, mais celle du Christ dont il ne peut changer les dogmes, léthique et la discipline fondamentale.
Il souffre de lopposition et de lindifférence à son enseignement; de la contestation théologique et morale, de voir que, malgré tous ses écrits, ses voyages et son exemple, le Christ est mal connu, sinon rejeté par beaucoup, comme il le confiait un jour à des enfants qui lui demandaient quelle était sa plus grande souffrance. L«apostasie» dont parle Marie dans le MSM10.
Il souffre fortement de toutes les atteintes à la vie, à la dignité de la personne humaine, aux droits souverains de la famille.
Il souffre des tensions et des discordes qui secouent lEglise, des retards apportés à la cause de lcuménisme, même sil se félicite des grands progrès déjà accomplis.
Et puis toutes ses douleurs secrètes que lon ne peut sonder, dont seul son cur peut ressentir la résonance. Douleurs quil a déposées au Saint-Sépulcre de Jérusalem, le 26 mars dernier. Cest là quil faut raconter cette méditation entendue de la bouche dun prêtre italien à la Capelinha de Fatima, le 13 août 1999: «A Turin, sur le Saint-Suaire, on a remarqué quautour de la tête du Crucifié il y avait 13 blessures émanant de la couronne dépines. A cause des péchés des hommes, ce casque dépines, au cours des siècles, sest prolongé jusquà enserrer le Cur de sa Mère, comme les petits bergers lont vu le 13 juin 1917.
«Et maintenant, locéan de la douleur venue de ces péchés, a encore allongé ces épines, qui entourent le cur du Pape.»
Si le monde na pas compris sa souffrance, il ne la comprendra jamais.
«Si le grain meurt, il porte du fruit» (Jn 12,24)
A en croire ses détracteurs, le Saint-Père aura-t-il souffert pour rien? Autant dire que Jésus est mort en vain!
Le paradoxe de la vie chrétienne est quil faut passer par la mort pour entrer dans la Vie. Le Compagnon des disciples dEmmaüs leur disait: «Ne fallait-il pas que le Christ souffrît pour entrer dans sa gloire?» Et Isaïe avait déjà prophétisé: «Cest par ses blessures que nous sommes guéris»; cest par sa mort que nous sommes sauvés.»
Après Jésus, Jean-Paul Il continue la lignée de ceux qui ont donné un sens à la souffrance11.
Les fruits les plus immédiats sont sa communion avec la souffrance des autres. Doù sa Lettre Apostolique Salvifici Doloris (sur le sens chrétien de la souffrance) et sa charité active incessante pour le monde des malades, «portion privilégiée du royaume de Dieu», dit-il. Cest pour eux quil a institué la Journée Mondiale du Malade12, fixée au 11 février de chaque année.
En ce qui le concerne, ne pouvant donner plus que son amour et ses épreuves, il a offert maintes fois le monde à Marie, «Consolatrice des Affligés, Secours des Chrétiens», y joignant les souffrances de tous les hommes, comme il la fait le 13 mai 1982 à la Cova da Iria et le 25 mars 1984 à Rome, afin que les douleurs de tous, jointes à celles du Sauveur, coopèrent au salut universel, ainsi quà la réévangélisation: «Par sa valeur rédemptrice, la souffrance est un précieux instrument dévangélisation» (1984).
A plus long terme, luvre exceptionnelle de Jean-Paul Il est impérissable, non seulement à cause de son génie et des dons de lEsprit-Saint, mais aussi par la fécondité inhérente à toute souffrance, dilatée par la consécration. De sorte quil a réalisé la parole prophétique de son Cardinal-Primat, Stefan Wyszynski: «Si le Seigneur ta appelé, tu dois conduire lEglise au seuil du troisième millénaire.»
Il faut aller plus loin. A limitation de Jésus, le Saint-Père est plus quun chemin pour ses frères; il est comme la porte qui ouvre et pose les fondations du troisième millénaire où les générations futures évalueront alors à sa juste valeur avec le recul du temps et lapaisement des passions son héritage magistériel extraordinaire.
Cest pourquoi, Celle à qui, comme Stefan Wyszynski13, il «sest livré en servitude damour», a pu dire, en retour:
«Priez pour le Pape: il est en train de vivre lheure de Gethsémani et du calvaire, de la crucifixion et de son immolation.
«Le Seigneur le regarde comme la victime la plus précieuse
«Fils bien-aimés, restez toujours avec moi sous la Croix, sur laquelle mon Pape, par moi formé, guidé et tant aimé, est désormais en train de consumer sa plus grande offrande damour et de douleur.
«Cest justement par le sacrifice de mon premier fils de prédilection, que la justice divine épousera la plus grande Miséricorde14.»
Bernard Balayn
26 juin 2000, jour de la publication du troisième
secret de Fatima.
Notes:
1) Cf. «Nayez pas peur».
2) «Mon ami, Karol Wojtyla»,
M. Malinski.
3) «Ma vocation» Jean-Paul II, p. 45.
4) Ses sermons de retraite au Vatican: «Le signe de contradiction».
5) Message donné à Don Gobbi à Salzbourg, le 13 mai 1991.
6) Expression du Cardinal F. Marty au Parc des Princes (2 juin 1980).
7) Cf. notre article précédent, «Fatima: vers le triomphe».
8) «A moitié tremblant»: il tremble de lune des deux mains; «dun pas vacillant»: il doit marcher, péniblement, avec sa canne; «parvenu au sommet de la montagne»: la Montagne sainte: cest Jérusalem, son voyage sommital; «prosterné au pied de la Croix»: il sest prosterné au Saint-Sépulcre, sur le tombeau du Christ.
9) Le cardinal Etchegaray dit de ce Pontife: «Pourquoi ce chapelet dhumiliations, inédit dans lhistoire des papes du premier millénaire?
10) Le Mouvement Sacerdotal Marial, voulu par Marie, né en 1972.
11) Face à lathéisme dialectique qui nengendre que le néant et le désespoir.
12) Créée le 13 mai 1992. Commencée le 11 février 1993.
13) Lettre du Cardinal à lauteur, déc. 1980.
14) Message donné à Perpignan, le 13 mai 1995.
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