Une longue attente récompensée
En 1916-1917, ils avaient eu avec leur cousine Lucie, devenue carmélite et toujours vivante, une intense expérience eucharistique, par la visite dun ange adorateur et réparateur. Ainsi préparés, Marie était venue leur apporter un message de conversion pour le monde et lEglise en péril. Ce message concernait aussi les enfants: par leur vie en Dieu, ils devaient accréditer la véracité de leurs visions.
Ils ont eu peu de temps pour se sanctifier, car, sur leur demande, Notre-Dame avait promis demmener bientôt les deux plus jeunes au ciel.
Les documents montrent à quel point, en suivant la Vierge, ils se sont rapidement élevés à une haute sainteté, cela avec dautant plus de mérite quils étaient très jeunes. François et Jacinthe moururent moins de trois ans après le début des apparitions.1
Des grâces de toutes sortes ne cessant daffluer dès leur vivant et surtout après leur mort, lEglise qui entre-temps a reconnu le message décida douvrir leur procès en béatification (1946).
Après une longue et minutieuse enquête, le Pape Jean-Paul II déclarait les deux bergers «vénérables» en 1989, affirmant quil fallait poursuivre leur procès conjointement pour les admettre ensemble aux honneurs des autels. Le miracle requis par le Droit Canon a été obtenu par une malade de la région, Maria-Amelia Santos. Immobilisée pendant 22 ans, elle a été guérie par lintercession de François et Jacinthe en 1989.2
Lenquête sur ce cas étant achevée, Jean-Paul II ordonna le 28 juin 1999 la promulgation du Décret de béatification, sous lautorité de Mgr J. S. Martins, Portugais, récemment nommé à la tête de la Congrégation de la Cause des Saints.
Il ne restait plus, dès lors, quà fixer la date et le lieu de la cérémonie.
Les gestes préparatoires
Cette longue attente prouve le sérieux de lEglise en la matière. Il faut se rendre compte que cette décision créait un précédent, car si des enfants martyrs avaient déjà été béatifiés, il nen était pas de même pour les deux bergers qui allaient être les premiers, à moins de 12 ans, à devenir bienheureux sur la seule base de lhéroïcité de leurs vertus.
Mais la foi portugaise na jamais désarmé et nul ne doutait dune issue favorable.
Les grands pèlerinages et les visites de Paul VI (1967) et surtout celles de Jean Paul II (1982 et 1991), entretenaient lespérance.
La Providence avait décrété que Jean-Paul II ferait la béatification, car, en vertu de la vision de Jacinthe, cest lui le vrai Pape de Fatima. Prévue pour le 9 avril à Rome, la cérémonie fut transférée au samedi 13 mai à Fatima, sur les instances de la Conférence Episcopale portugaise.
Or, pendant ce temps, lEurope était frappée par des inondations. Au Portugal, il pleuvait à seaux depuis le 21 mars. Le plateau castillan, dhabitude si aride, était parsemé de lacs. A notre arrivée, lesplanade de Fatima était détrempée, sans fleurs, les caméras de télévision encapuchonnées.
A lapproche du Saint-Père, le 12, le ciel séclaircissait soudain, et tandis que son hélicoptère se posait, le soir, le ciel devenait absolument serein, comme le 13 octobre 1917. Cétait le signe que le vieux continent avait besoin dune grande purification avant dêtre digne de vénérer deux enfants si candides.
Totus Tuus, toujours! La nuit dadoration
Avec le retour du «Berger en blanc», commençaient les grandes heures de Fatima. La nuit cristalline tombant, comment dépeindre la joie, comment transcrire les ondes damour de limmense foule rassemblée? Un enthousiasme indescriptible mais toujours digne , un frisson de reconnaissance parcoururent en un instant le «berceau» aux limites indécises de la Cova da Iria, vaste caisse de résonance dont les vivats et les chants paraissaient atteindre la voûte des cieux où la «lampe de Notre-Dame» venait de précéder les «lampes des anges».3
Placés au bord de la Capelinha, tandis que saffairaient cameramen et journalistes, nous avons pu voir le Saint-Père descendre de la papamobile, savancer, usé mais ferme, puis sagenouiller sur le prie-Dieu damassé de blanc, devant la statue de la Vierge du Rosaire. Et là, courbé, comme déposant le fardeau de lun des pontificats les plus longs et les plus crucifiants de lhistoire, il se recueille et sabîme dans la prière, tandis que la multitude sapaise et se tait en un silence impressionnant. Dans un colloque intime, le Saint-Père rejoint Celle qui, à travers le tragique épisode du 13 mai 1981, a montré sa réponse permanente à la consécration vécue de lEvêque de Rome devenu de ce fait le Pasteur suprême de lEglise: «Une main a voulu me tuer, mais une autre, plus puissante, len a empêchée», avait-il dit. Trois minutes où le temps est suspendu et qui invitent le peuple rassemblé à louer avec lui la douce protection de la Madone.
Puis il se relève, et, se dirigeant vers la statue dont la couronne porte en «joyau» la balle de lattentat4, il offre et dépose aux pieds de sa céleste souveraine un écrin de la couleur de lamour et du sang, renfermant un autre joyau, précisant lui-même à laudience hebdomadaire du 17 mai: «Je devais remercier Marie pour la protection quElle ma accordée au cours de mon pontificat: un remerciement que jai voulu lui renouveler symboliquement avec le don du précieux anneau épiscopal qui ma été offert par le Cardinal Wyszynski quelques jours après mon élection au Siège de Pierre.» Anneau où étaient gravés sa devise: Totus Tuus, et leffigie de N.-D. de Czestochowa; Cardinal indomptable qui devait lui prophétiser en même temps: «Si Dieu ta choisi, tu dois conduire lEglise au seuil du troisième millénaire.»
Par ce geste, il nenvisageait nullement de rendre sa charge! Cétait un acte dallégeance à sa reine, doffrande à sa protectrice, de dépouillement envers sa Mère. Il voulait lui remettre tout ce que son alliance avec Elle avait permis de beau, de bien et de vrai. Il désirait lui confier à nouveau, avant de partir, les «clés» qui scellent le passé, vivifient le présent, ouvrent lavenir, en conformité avec limage de son apparition où elle portait, suspendu à son cou virginal, un cordon dor soutenant le monde.
Après une courte allocution et un dernier regard filial, il quittait la Capelinha pour se rendre, en face, à la Maison des chapelains où une partie de létage lui était réservée, à quelques pas des invités du Recteur qui eurent le bonheur de loger pour une nuit sous le même toit que le Saint-Père
La veillée sest poursuivie comme de coutume avec le chapelet, la procession de la statue au milieu dun océan de bougies et de chants, la sainte messe célébrée par lEvêque de Fatima, puis la nuit retentissante de la prière et des cantiques eucharistiques jusquà laube. Car Fatima, cest avant tout «lAutel du monde», le sanctuaire par excellence de la dévotion christique. Il faut lavoir vécu pour le comprendre. Pendant ce temps, après son frugal dîner, nous avons vu la chapelle où priait encore Sa Sainteté, rester allumée tard dans la nuit
La béatification
«Lil na pas vu, loreille na pas entendu ce que Dieu réserve à ceux qui laiment», dit lEcriture. Qui a assisté à une telle manifestation de foi ne pourra jamais loublier.
Tandis que la «lampe de Notre-Seigneur» inonde déjà une foule dun million de pèlerins au moins, voici quà 8h30, «lhomme en blanc» traverse de part en part lesplanade sous une tempête dacclamations, des femmes jetant çà et là des brassées de pétales de roses, les cloches de la basilique sonnant à toute volée. Ah! Dieu, quel spectacle! quelle houle humaine qui déferle pour crier son amour au Père commun! Comme pour contrebalancer laffreuse vision de Jacinthe: «Ne vois-tu pas, Lucie, le Saint-Père dans une très grande maison, à genoux devant une table, la tête dans les mains et pleurant? Avec tant de gens dehors le maudissant ou lui jetant des pierres. Pauvre Saint-Père! Prions beaucoup pour lui!»
Parvenu enfin à la Basilique, il y rejoint Sur Lucie, qui priait sur la tombe (rénovée) de ses deux petits cousins. Tous deux gagnent alors lautel et la statue portée en procession, constellée de fleurs blanches et jaunes.
Dès le début de la messe solennelle, après le Kyrie, Mgr Serafim, accompagné des Postulateurs, adresse la demande rituelle de béatification au Pape, lequel, drapé dans une ample chasuble couleur du soleil, déclare de son siège: «Par Notre Autorité Apostolique, accueillant les vux de notre Frère Serafim de Sousa Ferreira e Silva
, Nous déclarons que dorénavant les vénérables Serviteurs de Dieu Francisco Marto et Jacinta Marto peuvent être appelés Bienheureux et que le 20 février, on pourra célébrer leur fête chaque année
Au Nom du Père
»
LEvêque le remercie et toute la foule reprend dans lallégresse: «Muito obrigado, Santo Padre! Merci, très Saint-Père!» Ainsi se vérifiait la prophétie lointaine de saint Pie X: «Il y aura des saints parmi les enfants!», et le conseil de Jean-Paul II lui-même quand, sur demande de Lucie, il lui répondait, en 1982: «Prie, ma fille, pour que tu voies cette béatification de ton vivant et du mien.» Et tandis que son vu se réalisait en cet instant et que, démotion, elle essuyait ses yeux, les deux voiles qui recouvraient leffigie des deux bergers de chaque côté de la Vierge du clocher, laissaient apparaître leur portrait géant. Le commentateur de la télévision française, M. Olivari, pouvait dire avec justesse: «Voici les deux enfants en majesté!»
A ce moment, trois colombes alignées se sont placées devant limposant cierge pascal jusquà la communion, ne bougeant que pour virevolter au moment de lAlleluia de lEvangile
Autour de lautel se tenaient cinq cardinaux dont un Français (R. Etchegaray), quelque 130 évêques et environ 1300 prêtres.
Dans son homélie si limpide, J.-P. II a montré à partir de la parole de saint Matthieu (Le Royaume révélé aux tout-petits) et de saint Jean (La Femme descendue du ciel revêtue de soleil), le secours de Dieu en ce siècle et comment Jacinthe et François ont secondé ce secours miséricordieux; comment, avec leur prière et leur immolation, leur croix devait secourir l«horreur» de «linterminable chemin de Croix du XXe siècle»; comment, avec laide du Peuple chrétien qui a accueilli le message de Fatima, la Dame du Rosaire allait terrasser le Dragon infernal. Il terminait en demandant aux enfants de continuer à imiter les pastoureaux pour aider au triomphe de Marie. Et il concluait: «Que Jacinthe et François demeurent des flambeaux qui illuminent le chemin de lhumanité!»
A la consécration et à lexposition du Saint-Sacrement qui a terminé la messe, une trentaine denfants habillés en blanc, ont adoré, devant lautel, front contre terre, Jésus-Eucharistie, comme pour donner une première réponse au Saint-Père.
La confidence du Pape: «LEvêque vêtu de blanc»
A la fin de la cérémonie, le Cardinal-Secrétaire dEtat, A. Sodano, a prononcé, au nom de Sa Sainteté, une allocution en forme dimportante mise au point concernant le 3e secret de Fatima. (Cela fera lobjet dun autre article dans ce numéro ou dans un suivant, dès que nous aurons connaissance du texte original du 3e secret.)
Et maintenant?
Rien ne serait plus contraire au message de Fatima que de croire à son extinction sous prétexte que le troisième secret va être publié. Lessentiel nest pas le secret, mais le message qui lenglobe et le sous-tend. De ce message, le Saint-Père a dit le 13 mai 1982 quil était «évangélique, urgent, actuel, plus actuel que jamais, extraordinaire».
En voici quelques raisons:
Le triomphe des deux T.S. Curs est à nos portes. Mais tant quil nest pas effectif, il ne faut rien relâcher de notre vigilance, vis-à-vis de «Celui qui ne dort jamais». Conformément aux demandes formulées par la Dame du Rosaire, il faut imiter les vierges sages pour aller «à la rencontre de lEpoux qui vient». La préparation ultime du triomphe ne doit souffrir maintenant ni délai ni défection. Cest laffaire de toute lEglise. Souvenons-nous de la réponse du Christ à la mère des fils de Zébédée (pas de gloire sans croix).
Le message de Fatima comprend dautres urgences prophétiques non encore réalisées:
La dévotion des premiers samedis du mois, qui est lune des conditions de la conversion de la Russie, nest toujours pas officialisée dans lEglise. Il faut donc mettre «la cognée à la racine de larbre».
Le spectre du marxisme sest éloigné de lURSS et des anciens pays de lEst, mais la Russie nest pas encore revenue à lunité, et faute de conversion, la prédiction du Père Kolbe nest pas accomplie. Il sagit de beaucoup prier et dinvoquer Dieu pour que Jean-Paul II puisse aller en Russie pour y consacrer de lintérieur ce pays promis à un relèvement spectaculaire. Noublions pas que 1.300 millions dâmes restent sous le joug du communisme, surtout en Chine, si crucifiée. Le Saint-Père en souffre tant
Fatima est le prélude au grand triomphe de lEucharistie. Que «lautel du monde» sétende à toute la terre! que les églises doccident fermées délibérément par notre manque de foi se rouvrent! Que les processions renaissent! Que la Présence réelle soit reconnue et considérée comme intangible, faisant nôtre la pensée de Jean-Paul II: «On ne peut céder dun pouce sur linterprétation de la Présence réelle.» Aidons la Mère de lEucharistie à obtenir bien vite ce triomphe5.
Marie a commencé auprès des trois bergers la réévangélisation du monde. Jean-Paul II a pris le relais. Une catéchèse incessante autour du globe, la Vérité proclamée Urbi et Orbi, le Catéchisme catholique publié. Malgré cet effort sans précédent, les dix Commandements sont piétinés. Quattendons-nous pour réagir?
Fatima a créé «la dévotion envers le Pape». Aimé par les uns, il est très attaqué par les autres. Le message de Fatima et ses secrets en témoignent. Point émouvant de son homélie, Jean-Paul II a dit: «Jexprime ma reconnaissance à la bienheureuse Jacinthe pour ses sacrifices et ses prières accomplis en faveur du Saint-Père, quelle avait vu tant souffrir.» Ne sommes-nous pas bouleversés par cette déclaration? Le Pape, cest le Vicaire du Christ. Les Catholiques doivent être forts et unis pour le défendre. Nous devons être tous envers lui des «Jacinthe» et ses compagnons.
Oui, Fatima est laube des temps nouveaux; son message, amplifié par Sa Sainteté Jean-Paul II, est le fondement de lère nouvelle: Après des décennies de désert, la Femme vêtue de Soleil nous désigne le nouveau Moïse, notre guide et notre berger, qui dit justement que «le Pape est celui qui prie pour tous les fidèles»6.
Alors, frères, à son image, ne baissons pas les bras! Lheure est venue, derrière Marie, les trois bergers et Jean-Paul II, dentrer dans la nouvelle Terre Promise.
Notes:
1) V. nos articles sur leur mort et notre livre: Les Bergers de lAurore.
2) Nous ne pouvons détailler ici toutes ces questions.
3) Ainsi les enfants désignaient-ils la lune et les étoiles (cf. Ves Mémoires de Lucie)
4) Le Saint-Père a donné la balle à lEvêque de Fatima (Mgr Cosme do Amaral), lequel la fait enchâsser dans la couronne de la statue (Cf. lhomélie du Pape).
5) «
Le grand message de Réparation Eucharistique, commencé à Fatima, est arrivé au monde à travers Manduria par la Vierge de lEucharistie» (Lettre manuscrite de Debora à lauteur).
6) Il est frappant que dans ses récentes homélies, comme ici à Fatima, Jean-Paul II évoque avec insistance Moïse.
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