La béatification de François et Jacinthe, samedi 13 mai 2000

Fatima: vers le triomphe

=> STELLA MARIS 361 SOMMAIRE

par Bernard Balayn

L’Eglise, rassemblée à Fatima en cette Année Jubilaire, vient de vivre un moment faste de son histoire: la béatification des deux petits bergers Jacinta et Francisco. Béatification prophétique!

Une longue attente récompensée

En 1916-1917, ils avaient eu avec leur cousine Lucie, devenue carmélite et toujours vivante, une intense expérience eucharistique, par la visite d’un ange adorateur et réparateur. Ainsi préparés, Marie était venue leur apporter un message de conversion pour le monde et l’Eglise en péril. Ce message concernait aussi les enfants: par leur vie en Dieu, ils devaient accréditer la véracité de leurs visions.
Ils ont eu peu de temps pour se sanctifier, car, sur leur demande, Notre-Dame avait promis d’emmener bientôt les deux plus jeunes au ciel.
Les documents montrent à quel point, en suivant la Vierge, ils se sont rapidement élevés à une haute sainteté, cela avec d’autant plus de mérite qu’ils étaient très jeunes. François et Jacinthe moururent moins de trois ans après le début des apparitions.1
Des grâces de toutes sortes ne cessant d’affluer dès leur vivant et surtout après leur mort, l’Eglise — qui entre-temps a reconnu le message — décida d’ouvrir leur procès en béatification (1946).
Après une longue et minutieuse enquête, le Pape Jean-Paul II déclarait les deux bergers «vénérables» en 1989, affirmant qu’il fallait poursuivre leur procès conjointement pour les admettre ensemble aux honneurs des autels. Le miracle requis par le Droit Canon a été obtenu par une malade de la région, Maria-Amelia Santos. Immobilisée pendant 22 ans, elle a été guérie par l’intercession de François et Jacinthe en 1989.2
L’enquête sur ce cas étant achevée, Jean-Paul II ordonna le 28 juin 1999 la promulgation du Décret de béatification, sous l’autorité de Mgr J. S. Martins, Portugais, récemment nommé à la tête de la Congrégation de la Cause des Saints.
Il ne restait plus, dès lors, qu’à fixer la date et le lieu de la cérémonie.

Les gestes préparatoires

Cette longue attente prouve le sérieux de l’Eglise en la matière. Il faut se rendre compte que cette décision créait un précédent, car si des enfants martyrs avaient déjà été béatifiés, il n’en était pas de même pour les deux bergers qui allaient être les premiers, à moins de 12 ans, à devenir bienheureux sur la seule base de l’héroïcité de leurs vertus.
Mais la foi portugaise n’a jamais désarmé et nul ne doutait d’une issue favorable.
Les grands pèlerinages et les visites de Paul VI (1967) et surtout celles de Jean Paul II (1982 et 1991), entretenaient l’espérance.
La Providence avait décrété que Jean-Paul II ferait la béatification, car, en vertu de la vision de Jacinthe, c’est lui le vrai Pape de Fatima. Prévue pour le 9 avril à Rome, la cérémonie fut transférée au samedi 13 mai à Fatima, sur les instances de la Conférence Episcopale portugaise.
Or, pendant ce temps, l’Europe était frappée par des inondations. Au Portugal, il pleuvait à seaux depuis le 21 mars. Le plateau castillan, d’habitude si aride, était parsemé de lacs. A notre arrivée, l’esplanade de Fatima était détrempée, sans fleurs, les caméras de télévision encapuchonnées.
A l’approche du Saint-Père, le 12, le ciel s’éclaircissait soudain, et tandis que son hélicoptère se posait, le soir, le ciel devenait absolument serein, comme le 13 octobre 1917. C’était le signe que le vieux continent avait besoin d’une grande purification avant d’être digne de vénérer deux enfants si candides.

Totus Tuus, toujours! La nuit d’adoration

Avec le retour du «Berger en blanc», commençaient les grandes heures de Fatima. La nuit cristalline tombant, comment dépeindre la joie, comment transcrire les ondes d’amour de l’immense foule rassemblée? Un enthousiasme indescriptible — mais toujours digne —, un frisson de reconnaissance parcoururent en un instant le «berceau» aux limites indécises de la Cova da Iria, vaste caisse de résonance dont les vivats et les chants paraissaient atteindre la voûte des cieux où la «lampe de Notre-Dame» venait de précéder les «lampes des anges».3
Placés au bord de la Capelinha, tandis que s’affairaient cameramen et journalistes, nous avons pu voir le Saint-Père descendre de la papamobile, s’avancer, usé mais ferme, puis s’agenouiller sur le prie-Dieu damassé de blanc, devant la statue de la Vierge du Rosaire. Et là, courbé, comme déposant le fardeau de l’un des pontificats les plus longs et les plus crucifiants de l’histoire, il se recueille et s’abîme dans la prière, tandis que la multitude s’apaise et se tait en un silence impressionnant. Dans un colloque intime, le Saint-Père rejoint Celle qui, à travers le tragique épisode du 13 mai 1981, a montré sa réponse permanente à la consécration vécue de l’Evêque de Rome devenu de ce fait le Pasteur suprême de l’Eglise: «Une main a voulu me tuer, mais une autre, plus puissante, l’en a empêchée», avait-il dit. Trois minutes où le temps est suspendu et qui invitent le peuple rassemblé à louer avec lui la douce protection de la Madone.
Puis il se relève, et, se dirigeant vers la statue dont la couronne porte en «joyau» la balle de l’attentat4, il offre et dépose aux pieds de sa céleste souveraine un écrin de la couleur de l’amour et du sang, renfermant un autre joyau, précisant lui-même à l’audience hebdomadaire du 17 mai: «Je devais remercier Marie pour la protection qu’Elle m’a accordée au cours de mon pontificat: un remerciement que j’ai voulu lui renouveler symboliquement avec le don du précieux anneau épiscopal qui m’a été offert par le Cardinal Wyszynski quelques jours après mon élection au Siège de Pierre.» Anneau où étaient gravés sa devise: Totus Tuus, et l’effigie de N.-D. de Czestochowa; Cardinal indomptable qui devait lui prophétiser en même temps: «Si Dieu t’a choisi, tu dois conduire l’Eglise au seuil du troisième millénaire.»
Par ce geste, il n’envisageait nullement de rendre sa charge! C’était un acte d’allégeance à sa reine, d’offrande à sa protectrice, de dépouillement envers sa Mère. Il voulait lui remettre tout ce que son alliance avec Elle avait permis de beau, de bien et de vrai. Il désirait lui confier à nouveau, avant de partir, les «clés» qui scellent le passé, vivifient le présent, ouvrent l’avenir, en conformité avec l’image de son apparition où elle portait, suspendu à son cou virginal, un cordon d’or soutenant le monde.
Après une courte allocution et un dernier regard filial, il quittait la Capelinha pour se rendre, en face, à la Maison des chapelains où une partie de l’étage lui était réservée, à quelques pas des invités du Recteur qui eurent le bonheur de loger pour une nuit sous le même toit que le Saint-Père…
La veillée s’est poursuivie comme de coutume avec le chapelet, la procession de la statue au milieu d’un océan de bougies et de chants, la sainte messe célébrée par l’Evêque de Fatima, puis la nuit retentissante de la prière et des cantiques eucharistiques jusqu’à l’aube. Car Fatima, c’est avant tout «l’Autel du monde», le sanctuaire par excellence de la dévotion christique. Il faut l’avoir vécu pour le comprendre. Pendant ce temps, après son frugal dîner, nous avons vu la chapelle où priait encore Sa Sainteté, rester allumée tard dans la nuit…

La béatification

«L’œil n’a pas vu, l’oreille n’a pas entendu ce que Dieu réserve à ceux qui l’aiment», dit l’Ecriture. Qui a assisté à une telle manifestation de foi ne pourra jamais l’oublier.
Tandis que la «lampe de Notre-Seigneur» inonde déjà une foule d’un million de pèlerins au moins, voici qu’à 8h30, «l’homme en blanc» traverse de part en part l’esplanade sous une tempête d’acclamations, des femmes jetant çà et là des brassées de pétales de roses, les cloches de la basilique sonnant à toute volée. Ah! Dieu, quel spectacle! quelle houle humaine qui déferle pour crier son amour au Père commun! Comme pour contrebalancer l’affreuse vision de Jacinthe: «Ne vois-tu pas, Lucie, le Saint-Père dans une très grande maison, à genoux devant une table, la tête dans les mains et pleurant? Avec tant de gens dehors le maudissant ou lui jetant des pierres. Pauvre Saint-Père! Prions beaucoup pour lui!»
Parvenu enfin à la Basilique, il y rejoint Sœur Lucie, qui priait sur la tombe (rénovée) de ses deux petits cousins. Tous deux gagnent alors l’autel et la statue portée en procession, constellée de fleurs blanches et jaunes.
Dès le début de la messe solennelle, après le Kyrie, Mgr Serafim, accompagné des Postulateurs, adresse la demande rituelle de béatification au Pape, lequel, drapé dans une ample chasuble couleur du soleil, déclare de son siège: «Par Notre Autorité Apostolique, accueillant les vœux de notre Frère Serafim de Sousa Ferreira e Silva…, Nous déclarons que dorénavant les vénérables Serviteurs de Dieu Francisco Marto et Jacinta Marto peuvent être appelés Bienheureux et que le 20 février, on pourra célébrer leur fête chaque année… Au Nom du Père…»
L’Evêque le remercie et toute la foule reprend dans l’allégresse: «Muito obrigado, Santo Padre! Merci, très Saint-Père!» Ainsi se vérifiait la prophétie lointaine de saint Pie X: «Il y aura des saints parmi les enfants!», et le conseil de Jean-Paul II lui-même quand, sur demande de Lucie, il lui répondait, en 1982: «Prie, ma fille, pour que tu voies cette béatification de ton vivant et du mien.» Et tandis que son vœu se réalisait en cet instant et que, d’émotion, elle essuyait ses yeux, les deux voiles qui recouvraient l’effigie des deux bergers de chaque côté de la Vierge du clocher, laissaient apparaître leur portrait géant. Le commentateur de la télévision française, M. Olivari, pouvait dire avec justesse: «Voici les deux enfants en majesté!»
A ce moment, trois colombes alignées se sont placées devant l’imposant cierge pascal jusqu’à la communion, ne bougeant que pour virevolter au moment de l’Alleluia de l’Evangile…
Autour de l’autel se tenaient cinq cardinaux dont un Français (R. Etchegaray), quelque 130 évêques et environ 1300 prêtres.
Dans son homélie si limpide, J.-P. II a montré à partir de la parole de saint Matthieu (Le Royaume révélé aux tout-petits) et de saint Jean (La Femme descendue du ciel revêtue de soleil), le secours de Dieu en ce siècle et comment Jacinthe et François ont secondé ce secours miséricordieux; comment, avec leur prière et leur immolation, leur croix devait secourir l’«horreur» de «l’interminable chemin de Croix du XXe siècle»; comment, avec l’aide du Peuple chrétien qui a accueilli le message de Fatima, la Dame du Rosaire allait terrasser le Dragon infernal. Il terminait en demandant aux enfants de continuer à imiter les pastoureaux pour aider au triomphe de Marie. Et il concluait: «Que Jacinthe et François demeurent des flambeaux qui illuminent le chemin de l’humanité!»
A la consécration et à l’exposition du Saint-Sacrement qui a terminé la messe, une trentaine d’enfants habillés en blanc, ont adoré, devant l’autel, front contre terre, Jésus-Eucharistie, comme pour donner une première réponse au Saint-Père.

La confidence du Pape: «L’Evêque vêtu de blanc»

A la fin de la cérémonie, le Cardinal-Secrétaire d’Etat, A. Sodano, a prononcé, au nom de Sa Sainteté, une allocution en forme d’importante mise au point concernant le 3e secret de Fatima. (Cela fera l’objet d’un autre article dans ce numéro ou dans un suivant, dès que nous aurons connaissance du texte original du 3e secret.)

Et maintenant?

Rien ne serait plus contraire au message de Fatima que de croire à son extinction sous prétexte que le troisième secret va être publié. L’essentiel n’est pas le secret, mais le message qui l’englobe et le sous-tend. De ce message, le Saint-Père a dit le 13 mai 1982 qu’il était «évangélique, urgent, actuel, plus actuel que jamais, extraordinaire».
En voici quelques raisons:
— Le triomphe des deux T.S. Cœurs est à nos portes. Mais tant qu’il n’est pas effectif, il ne faut rien relâcher de notre vigilance, vis-à-vis de «Celui qui ne dort jamais». Conformément aux demandes formulées par la Dame du Rosaire, il faut imiter les vierges sages pour aller «à la rencontre de l’Epoux qui vient». La préparation ultime du triomphe ne doit souffrir maintenant ni délai ni défection. C’est l’affaire de toute l’Eglise. Souvenons-nous de la réponse du Christ à la mère des fils de Zébédée (pas de gloire sans croix).
— Le message de Fatima comprend d’autres urgences prophétiques non encore réalisées:
— La dévotion des premiers samedis du mois, qui est l’une des conditions de la conversion de la Russie, n’est toujours pas officialisée dans l’Eglise. Il faut donc mettre «la cognée à la racine de l’arbre».
— Le spectre du marxisme s’est éloigné de l’URSS et des anciens pays de l’Est, mais la Russie n’est pas encore revenue à l’unité, et faute de conversion, la prédiction du Père Kolbe n’est pas accomplie. Il s’agit de beaucoup prier et d’invoquer Dieu pour que Jean-Paul II puisse aller en Russie pour y consacrer de l’intérieur ce pays promis à un relèvement spectaculaire. N’oublions pas que 1.300 millions d’âmes restent sous le joug du communisme, surtout en Chine, si crucifiée. Le Saint-Père en souffre tant…
— Fatima est le prélude au grand triomphe de l’Eucharistie. Que «l’autel du monde» s’étende à toute la terre! que les églises d’occident fermées délibérément par notre manque de foi se rouvrent! Que les processions renaissent! Que la Présence réelle soit reconnue et considérée comme intangible, faisant nôtre la pensée de Jean-Paul II: «On ne peut céder d’un pouce sur l’interprétation de la Présence réelle.» Aidons la Mère de l’Eucharistie à obtenir bien vite ce triomphe5.
— Marie a commencé auprès des trois bergers la réévangélisation du monde. Jean-Paul II a pris le relais. Une catéchèse incessante autour du globe, la Vérité proclamée Urbi et Orbi, le Catéchisme catholique publié. Malgré cet effort sans précédent, les dix Commandements sont piétinés. Qu’attendons-nous pour réagir?
— Fatima a créé «la dévotion envers le Pape». Aimé par les uns, il est très attaqué par les autres. Le message de Fatima et ses secrets en témoignent. Point émouvant de son homélie, Jean-Paul II a dit: «J’exprime ma reconnaissance à la bienheureuse Jacinthe pour ses sacrifices et ses prières accomplis en faveur du Saint-Père, qu’elle avait vu tant souffrir.» Ne sommes-nous pas bouleversés par cette déclaration? Le Pape, c’est le Vicaire du Christ. Les Catholiques doivent être forts et unis pour le défendre. Nous devons être tous envers lui des «Jacinthe» et ses compagnons.
Oui, Fatima est l’aube des temps nouveaux; son message, amplifié par Sa Sainteté Jean-Paul II, est le fondement de l’ère nouvelle: Après des décennies de désert, la Femme vêtue de Soleil nous désigne le nouveau Moïse, notre guide et notre berger, qui dit justement que «le Pape est celui qui prie pour tous les fidèles»6.
Alors, frères, à son image, ne baissons pas les bras! L’heure est venue, derrière Marie, les trois bergers et Jean-Paul II, d’entrer dans la nouvelle Terre Promise.

Bernard Balayn

Notes:
1) V. nos articles sur leur mort et notre livre: Les Bergers de l’Aurore.
2) Nous ne pouvons détailler ici toutes ces questions.
3) Ainsi les enfants désignaient-ils la lune et les étoiles (cf. Ves Mémoires de Lucie)
4) Le Saint-Père a donné la balle à l’Evêque de Fatima (Mgr Cosme do Amaral), lequel l’a fait enchâsser dans la couronne de la statue (Cf. l’homélie du Pape).
5) «…Le grand message de Réparation Eucharistique, commencé à Fatima, est arrivé au monde à travers Manduria par la Vierge de l’Eucharistie» (Lettre manuscrite de Debora à l’auteur).
6) Il est frappant que dans ses récentes homélies, comme ici à Fatima, Jean-Paul II évoque avec insistance Moïse.


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