|
Cette relation sest ensuite nourrie de lhéritage de ses origines et de sa jeunesse, vécue souvent dans la douleur; elle sest fortifiée dans lexigence de ses activités pastorales successives, et sest épanouie et élargie à lEglise et au monde par son service pétrinien.
Létudier, même en quelques lignes, cest découvrir en Karol Wojtyla, non seulement un maître de prière, mais encore, par son expérience et son exemple, lessence et les vertus de loraison elle-même, nécessaire à la vie spirituelle et à la sanctification de tout homme, surtout en nos temps.
Lenracinement originel
La piété de Karol Wojtyla doit beaucoup à son environnement originel.
Le futur pape est né dans un pays historiquement très fidèle à lEglise1. Plus celle-ci souffrait, plus on parlait de sa fidélité à Rome (la «Polonia semper fidelis»). A léchelon local et en fait national il est dès lors inséré dans un archidiocèse où se trouve le vénérable sanctuaire marial de Jasna Gora, près de Cracovie, où veille lIcône de Notre-Dame de Czestochowa à qui le pays a été maintes fois consacré.
Dans ses confidences autorisées2, le Saint-Père évoque ce quil doit:
à sa famille, surtout à son père, «lhomme profondément religieux, dont la vie, lorsquil fut veuf, devint une vie de prière constante», au point que son exemple fut pour lui son «premier séminaire, une sorte de séminaire domestique»;
à sa paroisse de Wadowice: les surs des écoles de lenfance, les prêtres surtout; le Père Figlewicz (dont il devient servant de messe, et le confident jusquà sa mort), le Père Zacher, son aumônier de lycée. Sans oublier les Pères Carmes de la cité, qui linitient à la prière mariale et au port du scapulaire («Et je le porte depuis», écrit le Pape en 1996);
à ses amis, notamment lun dentre eux, exceptionnel, un modèle de laïc chrétien, Jan Tyranowski, «apôtre de la transcendance de Dieu», qui accentue sa dévotion mariale (cest lépoque du «Rosaire vivant»), avec laide des Carmes de lendroit (Karol est alors à Cracovie). Cest lui, cet ami incomparable, qui loriente vers la connaissance et lexpérience approfondies des grands mystiques espagnols, notamment saint Jean de la Croix, sur qui il fera sa thèse de théologie à lAngelicum, en 1946-48. Si bien que Karol pense un moment devenir un contemplatif, ce dont le Cardinal-Prince Sapieha, le métropolite de Cracovie, si connaisseur en hommes, le dissuade;
à de grandes figures de la foi, françaises, tels St L.-M. G. de Montfort (à qui il empruntera la spiritualité mariale et son expression consécratoire, si capitale pour le pontificat et lentrée du monde dans lère du triomphe de Notre-Dame du Rosaire), et le saint Curé dArs (dont la vie sacramentelle et la pastorale ont si influencé le sacerdoce du Pape).
Le renforcement de sa piété
Ces convergences providentielles, pour importantes quelles soient, ne sont pas les seules. La prière de Karol a pris consistance non seulement par les exemples donnés pratiques ou théoriques, mais aussi par le rôle décisif des épreuves premières, mais déjà grandes, quil a eu à subir.
De 1929 à 1941, il perd sa mère, son frère, son père. Après la mort de sa maman, Emilia, son père et son frère, Edmond, médecin (+1932), vont souvent prier au sanctuaire de Kalwaria Zebrzydowska, pèlerinages qui lont beaucoup marqué.
Il ne cessera jamais, par ailleurs, de sincliner sur la sépulture familiale au cimetière de Rakowice.
Comme tous ses compatriotes, parfois moins chanceux que lui, Karol doit endurer la rigueur de loccupation nazie, de 1939-45. Elle a commencé un vendredi, alors quil servait la messe au Père Figlewicz à la cathédrale du Wawel. Pour survivre et échapper à la Gestapo, il travaille et se cache. A la carrière et à lusine de soude, tout en poussant les wagonnets ou en portant des seaux de chaux, il étudie et prie, même et surtout la nuit. Ses camarades le voient plongé dans ses méditations (à propos du livre sur «La vraie dévotion
» de Montfort, ou de celui de Mgr Trochu sur la vie de saint J.-M. Vianney
), ou sarrêtant, ses seaux en mains, pour réciter lAngélus. Ils le respectent et laident.
A partir daoût 44, lArchevêque cache les séminaristes dont Karol fait partie, à son palais épiscopal. Son ami, le futur cardinal Deskur, pourra témoigner: «Il se distinguait parmi nous par la sainteté et la profondeur de sa vie de prière.»
Après la guerre, il est confronté à une autre Occupation et une autre idéologie, celle du marxisme. Avec patience, calme, intelligence, foi et douce fermeté, il y fait face, avec, à la racine, toujours le même secret: sa prière.
Devenu évêque (1958), archevêque (1963), puis cardinal de Cracovie (1967), il «jongle» avec le pouvoir communiste, notamment en deux occasions fameuses: la célébration du Millenium du baptême de la Nation (printemps 1966), et la construction de la célèbre église de Nowa Huta au cur du chantier ouvrier de lest cracovien (1967-77). En fait, lors de son vicariat de Niegowic (1948). Pour lui et pour Dieu la prière dune famille ouvrière compte. Il le redira à Saint-Denis, à Paris, en 1980
Entre-temps, tout en exerçant son enseignement théologique à Cracovie, et éthique à Lublin, il devient laumônier préféré des étudiants, auxquels il se consacre depuis son deuxième vicariat, celui de Saint-Florian à Cracovie. Ils le recherchent pour ses qualités, tant humaines que morales, surtout la simplicité, la disponibilité et le discernement spirituel. Quand ils le cherchent, ils le trouvent, priant à la chapelle de lUniversité, ou méditant dans un couloir retiré.
Pour assumer ses charges pastorales croissantes et de plus en plus lourdes il sinvestit sans cesse dans loraison, devenue comme une seconde nature. Ce nest quavec elle, conjuguée à la souffrance, quil peut maîtriser les «situations difficiles et délicates de son ministère». Pour cela, il nhésite pas à chercher conseil et refuge à Kalwaria
Un Pape surgi de la prière
«Ainsi confie-t-il , même si je nai pas été appelé à une vie contemplative, jai été pénétré de limportance primordiale de la prière, pour toute activité pastorale. Il en a été ainsi à toute étape de ma vie, notamment depuis le 16 octobre 1978.»3
Sil est élu Pape à cette date-là, cest que la première partie de sa vie de prière a porté les meilleurs fruits, comme le constate Maria Winowska: «Ce nest pas en étudiant les livres, mais à genoux quil est devenu pape.»
Dès le premier conclave, il avait tracé le vrai programme de tout Pontife, quand il laissa échapper: «LEglise et le monde ont besoin dun pape très pieux.» A juste titre, le cardinal Deskur se souvient de la prière de Karol à quelques jours de son élection, dans léglise de la Storta, à louest de Rome, là où le Père avait donné Ignace de Loyola comme compagnon à son Fils
Quest-ce donc, fondamentalement, que la prière pour le nouveau Pape? La définir en peu de mots est difficile. Jean-Paul II sen explique dès son élection: «La prière est le premier devoir du Père commun, la condition primordiale de son service pour le monde entier
LEglise prie pour être à lécoute de lEsprit, pour servir lhomme.» Tout est là. Dans son livre «Entrez dans lespérance»4, il approfondit et livre sa pensée sur lessence de loraison, selon une conception très iréniste et ignatienne. Il faut partir de saint Irénée, pour qui la gloire de Dieu est «lhomme vivant». Et la gloire de lhomme, précise saint Ignace, est de glorifier Dieu, cest l«Opus gloriae», «vocation première de lhomme, créé, dans le Christ, prêtre, prophète et roi de toute la Création». Mais, à cause de la faiblesse originelle de lhomme, lEsprit Saint vient au secours de notre prière, dit saint Paul. «Doù le fait que celle-ci est toujours une initiative de Dieu. Et dans ce dialogue, le Tu est plus important que le je.»5 Le besoin de la prière de lhomme jaillit de son combat contre le Mal, pour sa rédemption. Ainsi, la dynamique profonde de loraison a, à la fois, une causalité, une modalité et une finalité trinitaires: «Comme créature, lhomme doit hommage à son Créateur; comme pécheur, il demande la grâce du salut à son Sauveur; comme fils adoptif, il attend la force sanctificatrice de lEsprit Saint». Quant au Pape, médiateur (en Jésus-Christ) entre Dieu et le monde, il se trouve au carrefour de la prière universelle suscitée par lEternel.
Ainsi préparé et convaincu; soucieux de la charge qui désormais pèse sur ses épaules, lon comprend lobservation de sa compatriote: «Jean-Paul II prie comme il respire. Ses intimes savent bien ce quest sa prière: un besoin vital, le rendez-vous avec son Seigneur et Maître. Dans ce dialogue silencieux, littéralement, il sabîme. Avec peine il sen arrache
»
Karol Wojtyla, image de la prière
Son attitude est déjà tout un enseignement. Tous ses biographes en témoignent. Depuis lorée de son sacerdoce, Jean-Paul II prie beaucoup, médite profondément; cest un homme à genoux.
Chaque jour, dit Malinski, il passe de longues heures à la chapelle, devant le Saint-Sacrement, un pupitre près de lui, pour noter ce quil appelle les «contemplata», lobjet de ses contemplations doù germent ses modalités pastorales. «Il ne fallait pas le déranger
Penché en avant, dune manière typique, la tête entre les mains6, il restait ainsi très, très longtemps.»
Il prie et médite ainsi à genoux. Cest pour lui un besoin et une nécessité venus de son humilité non moins que de lexemple paternel. «Mon père était un être exceptionnel. Enfant, après la mort de ma mère, marrivant de me réveiller la nuit, je trouvais mon père à genoux, de même que je le voyais toujours à genoux à léglise. Le simple fait de le voir sagenouiller a eu une influence décisive sur mes jeunes années.» Les traits de cette profonde piété abondent. Comment choisir? Ses jeunes amis le voyaient prostré, plongé dans loraison, indifférent au reste. Un jour que, cardinal, il passait à Lourdes, arrivé à lheure de la fermeture, il est entré dans la crypte de la basilique, sest jeté à genoux à même la dalle et est resté ainsi plusieurs heures devant le tabernacle.7
Il allait plus loin quand il le pouvait. Jeune prêtre, il lui arrivait de senfermer dans son église pour mieux prier. «Il sétendait sur le sol, note Malinski, les bras en croix. Cest son chauffeur qui me la dit: il la surpris en entrant sans prévenir dans le sanctuaire.» Cet épisode nest ni fortuit ni isolé. Il vient de deux circonstances singulières. Un jour que pendant la guerre il était pourchassé par la Gestapo, il put se réfugier chez lui, et, porte close, il sétendit à plat ventre, les bras en croix, priant. Il fut sauvé, ses poursuivants oubliant son entrée8. Peu de temps après, quand, le 1er novembre 1946, il fut ordonné prêtre, il sallongea ainsi, comme tout ordinand, en signe dabandon et de soumission. Il en parle dans son beau livre sur sa vocation: «Ce rite (de la prostration) a profondément marqué ma vie sacerdotale.» (Le Pavement, p. 58)
Devenu lhôte du Vatican, Jean-Paul II na rien changé à lessentiel de sa vie: «Toutes nos activités doivent senraciner dans la prière comme dans une glèbe spirituelle», confesse-t-il à son ami A. Frossard. Et il ajoute: «Pour atteindre la plénitude de lâme, il faut commencer et finir chaque journée par la prière.»
Selon cet axiome, il prie diversement et imperturbablement au fil des jours et des ans. Tôt le matin, il médite avant et après sa messe. Dans laprès-midi, il lit son bréviaire, puis récite le rosaire; le dimanche, lAngélus ou le Regina Caeli. Il prie encore le soir, avant de sisoler dans sa chambre. Quand tard il sy retire, enfin seul, il se livre à son Maître et à sa Mère, pour de secrets et quelquefois de très longs colloques, en périodes dramatiques. Chaque vendredi voire tous les jours, selon les périodes il accomplit le chemin de la Croix, comme jadis dans la chapelle de la Passion du couvent franciscain de Cracovie. Ainsi faisait-il, évêque, au temps du Concile9.
Il conserve tout cela dans ses voyages, comme la observé lévêque de Tours, Mgr J. Honoré, en 1996: «Dès le premier jour, au cours dun trajet je lai vu les yeux fermés, la tête retombée
En fait, il avait son chapelet entre les mains et les lèvres remuaient
Le soir de la journée épuisante de Sainte-Anne dAuray, il ma confié que cétait vendredi et quil allait se rendre à la chapelle pour son chemin de Croix. Et ce fut la même chose le lendemain
»
En 1965, au cours de la dernière session du Concile, il se rend à Paray-le-Monial pour la fête de sainte Marguerite-Marie. La Semaine religieuse du diocèse dAutun relate: «LArchevêque de Cracovie, étranger à tout spectacle, suit le Saint-Sacrement, image frappante de ladoration.»
Cette adoration est sa nourriture fondamentale. Elle sexprime surtout par sa célébration du saint Sacrifice de la messe, dont Frossard a parlé en termes inoubliables.
En entrant dans sa chapelle privée, «je vis le Saint-Père à genoux
Javais devant moi un bloc de prière». «Lacte par excellence de chaque jour, lui dit plus tard le Pape, est la sainte Messe, qui constitue la synthèse la plus parfaite de la prière, le cur de la rencontre avec Dieu dans le Christ.» «Source et sommet de la vie chrétienne, disait déjà Vatican II». «Après la messe, dite avec une minutie extrême et la lenteur des astres en giration, vingt minutes furent consacrées à laction de grâces, toujours à genoux sur son prie-Dieu.»
Rien ne peut arrêter la force dune telle oraison. On la vue lors de lattentat du 13 mai 1981. Durant le transport à lhôpital Gemelli, le Pape priait. Dès le lendemain de lopération, il sassociait au bréviaire et concélébrait de son lit.
A côté de ladoration10, il pratique la prière de contemplation et de louange, par exemple quand il se trouve dans le massif alpin ou dans quelque merveille de la nature à létranger. «En Pologne, en 1983, dans les Tatras, raconte le cardinal Macharski, nous nous arrêtâmes tous devant la beauté fascinante dun torrent qui coulait dans la forêt. Le Saint-Père sapprocha seul du ruisseau, resta longtemps immobile en contemplation, puis sinclina, plongea sa main dans leau et fit le signe de la Croix: le geste de spiritualité de saint François
» Lopus gloriae
Il nomet pas la prière de reconnaissance: après chaque voyage, il descend dans les grottes vaticanes rendre grâce à la protection de saint Pierre. Il ne cesse dimplorer le Dieu tout-Puissant et miséricordieux pour les souffrances et les nécessités de ce monde. Et partout où il passe, il accomplit une prière de consécration en faveur du pays traversé.
Tel un prophète
Il conduit le Peuple qui lui est confié vers la Terre promise de la Civilisation de lAmour, non seulement par son évangélisation mais aussi par la puissance de sa prière. Forte et constante, elle embrasse tout, lEglise et les Eglises, par lcuménisme; tous les Peuples, toutes les catégories sociales qui affluent à Rome ou à la rencontre de qui il va à travers la planète. Cette prière, solitaire ou communautaire (on pense par exemple aux JMJ, comme les 5 millions de jeunes rassemblés à Manille en 1995) catalyse la prière universelle par sa médiation de Pontife. Il est devenu comme un paratonnerre, qui adoucit la colère de Dieu sur lapostasie contemporaine, et qui attire les effluves de sa miséricorde sur notre monde pécheur. Par ses souffrances et ses mérites exceptionnels, il maintient la cohésion de lEglise de son mieux, rapproche les diverses Confessions, notamment chrétiennes, sanctifie les hommes par son exemple, limite leurs discordes, conjure des conflits, et est parvenu ainsi à acheminer lhumanité au rivage de la grande Pentecôte dAmour prophétisée par ses prédécesseurs.
Usé par sa tâche écrasante et par la souffrance, il mérite bien que nous priions beaucoup pour lui, comme il la si souvent demandé, et que nous fassions nôtre le bel hommage dune jeune fille à Manille: «Très Saint-Père, ce nest pas lâge qui compte, cest votre jeunesse desprit qui se nourrit de la relation profonde avec Dieu à travers votre prière
Nous vous remercions de ce courage.»
Notes:
1) Il suffit de citer la dynastie des Jagellons et les saints patrons du pays, de St Stanislas à St M.-M. Kolbe, en passant par Ste Edwige.
2) Les citations, forcément limitées, sont puisées essentiellement dans: «Ma vocation» (J.-P. II); «Jean Paul II, tout à tous» (M. Winowska, Ap. des Ed. et Ed. Paulines); «Mon ami, Karol Wojtyla» (M. Malinski, Le Centurion); «Les fumées du Vatican» (O. collectif, Fayard); «J.-P. II, le Pape de Pologne (traduit du polonais, Ed. des Nesle), «Nayez pas peur», A. Frossard.
3) Cf. A. Frossard: «Nayez pas peur», Laffont, pp. 43-44.
4) V. Messori, Plon-Mame.
5) Cf. son discours aux jeunes, au Parc des Princes, en juin 1980.
6) Ainsi le décrit sur Lucie dans ses mémoires, daprès la vision de sa cousine Jacinthe dans la lande dAljustrel.
7) et 8) Cf. «Les fumées du Vatican»
9) (Dans sa résidence romaine), «tard dans la nuit, lévêque ouvrait doucement la porte du rez-de-chaussée de la chapelle, se recueillait un instant, puis tombait littéralement à genoux, face à la première station, mains jointes, tête baissée, dans une ferveur qui valait toutes les prédications». Avant dentrer en réunion conciliaire, et entre deux séances, il allait le plus souvent adorer le Saint-Sacrement dans la grande chapelle de ladoration de la Basilique Saint-Pierre.
10) Quil manifeste publiquement par des processions, comme à Rome, chaque année, pour le Corpus Domini; ou, à létranger, par son assistance à des veillées, comme celle de Madrid, en 1982; ou à des Congrès Eucharistiques internationaux quil préside, comme à Wroclaw en 1997.
Littérature:
«Fatima, Message extraordinaire pour notre temps», par B. Balayn, 576 pages, E 20.60 CHF 33.
«Les Bergers de lAurore», par B. Balayn, 360 pages, E 15. CHF 24.
|