Les bergers de l'aurore (1)

La mort du bienheureux François

=> STELLA MARIS 359 SOMMAIRE

L’holocauste final

«François et Jacinthe, je les prendrai bientôt» (13 juin 1917)

Après l’annonce de Marie, il suffit de dix-huit mois pour que François accomplisse sa destinée terrestre, selon la vocation que Dieu lui avait assignée, et qui était de consoler les saints Cœurs de Jésus et de Marie outragés par la boue du péché contemporain, de prier et de se sacrifier en esprit de réparation et pour le salut des pécheurs.
Le calice de son offrande était comble. Au-delà de la coupe débordante, le nectar de son oblation ne pouvait que s’exhaler vers le ciel où il voulait aller. Non pas qu’il fût fatigué de vivre, mais parce qu’il lui avait été donné de comprendre que là seulement est notre véritable patrie. Son départ n’était ni une fuite, ni une résignation, mais le désir puissamment ressenti et motivé de demeurer pour toujours en Dieu, en accomplissement des prémices du 13 juin 1917 où, avec Jacinthe, il s’était vu montant au ciel dans une grande lumière. Cet enfant avait la sainte nostalgie, non du paradis perdu, mais de la Jérusalem céleste. Il voulait mourir pour voir Dieu, pour «contempler ce que l’œil n’a pas vu», pour «entendre ce que l’oreille n’a pas entendu… tout ce qui est promis à ceux qui l’aiment».
Cette heure était venue. Il le savait. Il l’attendait. Sans crainte, dans la sérénité. Il avait tant confiance en Celle qui lui avait promis de venir le cueillir!

«Notre-Dame va venir me chercher»
L’adieu à la terre

A partir de 1918 s’abattit en péninsule ibérique, au Portugal, puis ailleurs, la fameuse grippe dite «espagnole», appelée par les gens d’Aljustrel la «pneumonique». François, Jacinthe et les leurs furent atteints dès octobre. Seul le père, Manuel Pedro, resta debout et soigna la maisonnée, admirablement.
Après une amélioration passagère, François rechuta. Jacinthe confia alors à Lucie que la Vierge était venue leur dire qu’Elle viendrait les chercher sans tarder, à commencer par François…
Tous deux redoublèrent d’ardeur pour le ciel et de ferveur pour la prière et le sacrifice, autant que la maladie le permit. «Le petit, disait sa mère Olympia, acceptait tous les remèdes qu’on lui donnait, sans manières, même les médecines amères…»
En janvier, à la faveur d’une nouvelle accalmie, il put se relever. Sa famille se réjouit. Mais les benjamins ne démordirent pas de la promesse mariale. François répétait toujours la même chose: «Notre-Dame va venir me chercher pour aller au ciel.» «Lui, il savait bien son destin!», déclara plus tard son père.
L’enfant en profita pour retourner doucement sur les lieux sanctifiés par l’ange et la Dame de lumière. Il y pria et y prépara son âme pour le dernier et grand voyage. De la grotte du Cabeço et des oliviers de la Cova da Iria, ses yeux fatigués quêtèrent par-delà le firmament l’Invisible où étincelle la Lumière incréée.
Son père continuait à espérer: «Tu vas guérir, François; tu seras un homme vaillant!» Mais, lui, faisait invariablement la même réponse.
Quelques jours après ce répit, la maladie revint à la charge et François se recoucha pour ne plus jamais se relever. Le mal empirant malgré les soins acharnés, ses parents commencèrent à comprendre. Mais, lui, répondait toujours: «C’est inutile! Notre-Dame me veut avec elle au ciel.» Pour eux, l’illusion subsista tant que son visage afficha la paix, c’est-à-dire jusqu’au bout.
Il continua, quoique de plus en plus péniblement, ses entretiens spirituels avec sa sœur et sa cousine. A Lucie qui lui dit un jour: «François, tu souffres beaucoup?», il répondit: «Oui, je souffre… Mais je souffre pour l’amour de Notre-Seigneur et de Notre-Dame. Je voudrais souffrir davantage, mais je ne peux pas.» Et joignant le geste à la parole, il dénoua de son corps amaigri la corde qu’il portait comme cilice depuis deux ans, et la lui remit en disant: «Prends-la, avant que ma mère ne la voie… Maintenant, je ne suis plus capable de la porter.» Et il lui confiait: «Je me sens très mal. J’irai bientôt au ciel.»

«Oh, maman! Quelle belle lumière, là…»

Les dernières prières

Tant que les trois purent rester ensemble — le mal progressait aussi chez Jacinthe — ils prièrent le plus intensément, allant jusqu’à réciter sept à neuf chapelets par jour. La chambre de François était devenue comme une petite chapelle. D’ailleurs, les visiteurs disaient: «Je ne sais pas ce qui émane de François, mais on se sent meilleur près de lui.» Et comme lorsqu’il était en bonne santé, il continuait à promettre son intercession, au ciel, pour les demandes qu’on lui adressait. Mais, vers la fin, n’ayant plus la force de prier, il demanda à Lucie de le faire pour lui. La douleur et le besoin de recueillement lui firent refuser la compagnie de ses petits camarades. Il disait encore à sa mère: «Oh maman! je n’ai plus la force de réciter le chapelet…. j’ai la tête tellement vide!» Et la bonne Olympia répondait à son petit: «Si tu ne peux dire le chapelet avec tes lèvres, récite-le avec ton cœur. Notre-Dame l’entend aussi bien; elle en est aussi contente!» Et la réponse maternelle l’apaisait. Le silence était devenu son sanctuaire.

L’examen de conscience
La dernière confession

On était à l’aube d’avril. Sentant sa fin approcher, il voulut recevoir pour la première fois «Jésus-caché» (il ne l’avait jamais reçu, si ce n’était de la main de l’ange). Celui qu’il était tant venu visiter et adorer, allait-il refuser d’accourir à sa demande et de lui apporter la force suprême? François dit doucement à son père: «Oh, papa, je voudrais recevoir notre Père du ciel avant de mourir!» — «Je vais m’en occuper», lui promit-il, le cœur serré à la pensée d’avoir à accomplir ce devoir sacré. Et il partit au presbytère en disant son chapelet.
Dans l’intervalle, François fit appeler discrètement Lucie, le temps pressant désormais. Elle s’habilla (c’était de bon matin), et vint rapidement. Après avoir fait sortir tout le monde, il lui dit: «Je vais me confesser pour communier et mourir ensuite. Dis-moi si tu m’as vu faire quelque péché, et demande aussi cela à Jacinthe.» — «Tu as quelquefois désobéi à ta mère, t’échappant vers moi, ou allant te cacher.» — «C’est vrai, j’ai ce péché-là… Maintenant, va interroger Jacinthe!» Celle-ci, couchée, rapporta à Lucie quelques-uns de ses menus péchés. «Je les ai déjà confessés, mais je les confesserai de nouveau, répondit François. C’est peut-être à cause de mes fautes que Jésus est si triste… je m’en repens encore.» Et mains jointes, il répéta la prière d’imploration que la Vierge leur avait apprise. «Ecoute, Lucie — ajouta-t-il —, demande à Jésus que Monsieur le Curé vienne me donner la communion!» L’avant-veille de sa mort, le remplaçant du Père Ferreira, le Père Moreira, plus commode, répondit à ces saints désirs, confessa le petit berger et le prépara à recevoir le Bon Dieu.

L’ultime communion
Le départ vers le Père

Le matin du 3 avril, l’enfant était prêt. Quoique très affaibli, il avait obtenu de sa mère de rester à jeun depuis minuit, pour recevoir dignement le Christ. Le prêtre revint, porteur de la communion, souhaita la paix à la maison éprouvée, et sur la langue brûlante de François déposa la sainte hostie. Les yeux fermés, le pastoureau adora longtemps celui qu’il aimait tant. Puis il confia sa joie à Jacinthe: «Aujourd’hui, je suis plus heureux que toi, parce que j’ai dans ma poitrine “Jésus-caché”! …»
Les trois enfants purent passer ensemble pour la dernière fois cette journée précédant la mort de François, les lèvres priantes des fillettes suppléant à la faiblesse de leur compagnon. «Il faisait déjà nuit quand je lui fis mes adieux — raconte Lucie. Adieu, François! Si tu vas au ciel cette nuit, ne m’oublie pas là-haut, entends-tu?» — «Non, je ne t’oublierai pas, sois tranquille!» — «Et me prenant la main droite, il me la serra un bon moment avec force, me regardant avec des larmes dans les yeux.» — «Veux-tu encore quelque chose?» lui demandai-je, avec des larmes qui coulaient aussi sur mes joues. — «Non, répondit-il d’une voix faible.» Comme la scène devenait trop émouvante, ma tante me demanda de sortir de la chambre. «Alors, adieu, François! Au ciel! Adieu, au ciel!…»
Après son départ, le soir s’étant fait, il appela sa mère et, soudain, lui dit: «Oh, maman, voyez! … Quelle belle lumière, là, près de la porte!» Puis, peu après: «Maintenant, je ne la vois plus…»
Le lendemain, le vendredi 4 avril 1919, était une belle journée de printemps. François donna les signes de la fin. Il put encore se recommander à sa marraine, modèle d’assistance spirituelle, et lui demander sa bénédiction. Le soleil avait fait irruption dans la pièce. Peut-être pour indiquer qu’en ce jour on devait plus louer Dieu de l’entrée d’un ange au ciel, que regretter un envol de cette terre d’exil. Il était environ dix heures. Le visage de l’enfant devint radieux, irradié d’une paix surnaturelle. Sans agonie, sans plainte, il s’éteignit comme il avait vécu, dans l’effacement, le silence et l’humilité. «Il parut sourire, et cessa de respirer», déposa sa mère; «Il est mort en souriant», déclara son père.
La prophétie — alors inconnue des parents — s’était réalisée. Celui qui avait été le dernier à voir Notre-Dame, était le premier à la contempler dans l’éternité. Il n’avait pas onze ans.

Vers la gloire des autels

Le lendemain, il fut inhumé au cimetière de Fatima, dans la plus grande simplicité, en présence de Lucie qui écrivit: «Mon chagrin ne peut se décrire. C’est une triste épine qui me perce encore le cœur après tant d’années. C’est le souvenir du passé qui résonne toujours dans l’éternité.» Fidèle, elle ajoute: «Quand le cimetière était ouvert, je m’asseyais près de la tombe de François…, et j’y passais de longues heures.» Tandis que Jacinthe, déjà bien malade, ne cessait de répéter: «Qui me donnera de revoir mon petit François?»
Quand, en février 1952, on exhuma les restes de François, on trouva entre ses doigts 148 grains de son rosaire…
Le 13 mars, le corps fut transféré solennellement dans le transept gauche de la Basilique de Fatima où, après Paul VI, le 13 mai 1967, Jean-Paul II, les 13 mai 1982 et 1991, est venu s’agenouiller et prier, lui, l’apôtre des jeunes, lui qui va le leur proposer comme prototype de la réévangélisation le 13 mai 2000 lors de la béatification de François et Jacinthe.
Prions intensément le serviteur de Dieu et futur bienheureux pour le Saint-Père et pour la jeunesse du monde.

Bernard Balayn

Littérature:
«Les Bergers de l’Aurore», par B. Balayn, 360 pages, E 15.– CHF 24.–


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