![]() |
En 177, la première chrétienté de Gaule connue, à Lyon, est cruellement éprouvée; mais, grâce à Dieu, elle en sort victorieuse, justifiant l’assertion de Tertullien: «Sang des martyrs, semence de chrétiens». Au sortir d’un XXe siècle laminé par le martyre, dans l’espérance du triomphe promis à Fatima par Notre-Dame du Rosaire, il est bon de retracer l’histoire de l’héroïque et populaire Blandine et de ses compagnons.
La «Fille aînée de l’Eglise» (Pie XI) est la première née dans le sillage de Rome, dès le premier siècle, selon la tradition, avec l’arrivée sur le sol gallo-romain des disciples oculaires proches du Christ (Lazare et les siens). Mais son début n’est historiquement attesté qu’à partir du IIe siècle, à l’occasion des martyrs de Lyon, groupés autour de leur vénérable évêque et de l’intrépide Blandine.
C’est dans une Gaule toute romaine en 51 av. J.-C., qu’est fondée, peu après (43), sa «capitale» provisoire, Lugdunum Lyon , métropole complète, y compris spirituellement, car s’y multiplient et se croisent, dans ce milieu cosmopolite, diverses tendances religieuses. Une cité de moins de 50’000 âmes au IIe s. Les chrétiens de Vienne et de Lyon, une colonie de fraîche date, entre 100 et 150, évangélisée par des colons grecs venus par la vallée du Rhône, ont une existence précaire, en vertu de la législation de l’empereur Trajan, à la demande de Pline le Jeune. Car, son fameux rescrit de 112 les tolère tant qu’ils obéissent à Rome. Mais ils sont passibles de mort par raison d’Etat s’ils sont arrêtés et convaincus du seul fait d’être chrétiens. Ces dispositions laissent la porte ouverte à l’arbitraire des juges, surtout si les foules s’en mêlent. Ainsi a fini saint Polycarpe de Smyrne, disciple de saint Jean, brûlé vif vers 155.
C’est sur cet arrière-plan que l’inévitable surgit vingt ans après en occident: la chrétienté lyonnaise, prise en étau entre la religion impériale officielle qu’elle récuse et les cultes orientaux qu’elle refuse, est confrontée à son destin: sacrifier aux faux-dieux et apostasier, ou confesser ouvertement le Christ et mourir.
A cette cause de fond s’ajoutent des griefs de circonstance: en 176, les chrétiens lyonnais boudent le triomphe de l’empereur régnant, Marc-Aurèle (161-180), sur les Germains du Danube. On les considère de plus en plus comme des marginaux, une secte, et on les exclut des lieux publics. Dès lors, la vindicte ne va pas cesser de s’acharner contre eux. Le pape (saint) Eleuthère, grec lui aussi, (175-189), informé au même moment par le prêtre de Vienne (saint) Irénée, n’ignore rien de la situation. L’évêque de la cité lyonnaise étant Pothin, disciple de Polycarpe, en place depuis environ 150.
Ces événements dramatiques nous sont relatés par Eusèbe, évêque de Césarée de Palestine, et historien (IVe s.), dans son Histoire Ecclésiastique. L’auteur y rapporte la lettre de douleur et d’espérance des chrétiens survivants de Vienne et de Lyon à leurs frères d’Asie (Mineure) et de Phrygie. C’est un document exceptionnel: la première pièce d’archives irréfutable de l’Eglise des Gaules.
Dans l’été 177, la persécution effective commence, en deux temps. D’abord au sommet de la citadelle, au tribunal et au forum («Fourvière», depuis), en juin. Des chrétiens, que leur origine étrangère rend plus exécrables, sont tout à coup «insultés, frappés, traînés, pillés, lapidés, emprisonnés», par la collusion de la foule surexcitée et des magistrats. On les accuse non seulement d’opposition au culte impérial, mais de mœurs infâmes. Le légat (gouverneur) les ayant interrogés, quelques-uns abjurent, mais la plupart confessent courageusement Dieu. Condamnés, astreints à la torture et aux cachots sans air, les premiers succombent, et parmi eux, l’évêque Pothin, sans respect pour son âge (plus de 90 ans), affirmant au légat qui lui demandait qui était son Dieu: «Si tu en es digne, tu le connaîtras».
Début août, à l’occasion des fêtes de Rome et d’Auguste, arrêtés en plus grand nombre, les chrétiens servent d’appâts aux jeux de l’amphithéâtre, sur le revers de la colline jouxtant le confluent Saône-Rhône. Sur les instructions de Rome (car il y a parmi eux des citoyens romains), le légat gracie les apostats, mais condamne à mort les croyants. Une série admirable de jeunes sont dès lors voués aux supplices, notamment aux bêtes féroces. Sont immolés, soit par elles, soit par les lames rougies au feu et autres effroyables tortures, les chrétiens non-citoyens ou étrangers: le diacre de Vienne Sanctus, qui ne cesse de confesser: «Je suis chrétien!», Maturus, un néophyte valeureux, Biblis, une femme du commun. Les citoyens romains sont suppliciés sans pitié: le jeune Attale, de Pergame, meurt brûlé vif sur une chaise chauffée à blanc, en proclamant: «Dieu n’a point de nom comme un homme»; le riche Vettius Epagathus est décapité, comme saint Paul. Les persécutions, encouragées par la populace insatiable, se focalisent sur trois jeunes gens: Alexandre, médecin phrygien, Ponticus, du Pont, et, le joyau de cette couronne, Blandine, esclave gauloise de dix sept ans (condamnée avec sa maîtresse), dont l’ardeur,
la flamme, la vaillance, l’emportent sur tous, car, respectée par les bêtes, réemprisonnée, elle est ressortie pour les derniers combats, soutient la vaillance de ses frères comme le fera plus tard le Père Kolbe et reparaît dans l’arène pour le sacrifice suprême, en sa juvénile beauté que fait resplendir la grâce d’En-Haut: «Restait la bienheureuse Blandine, la dernière de tous rapporte la Lettre des chrétiens. Elle parcourut à nouveau toute la série des supplices endurés par ses frères: le poteau, les fouets, les fauves et le gril; on la mit enfin dans un filet et on la présenta à un taureau. Elle fut projetée fortement par l’animal, mais elle restait dans l’espérance et dans sa conversation avec le Christ, comme appelée à un banquet de noces. Achevée au glaive, les Gentils eux-mêmes avouèrent que jamais, parmi eux, une femme n’avait enduré d’aussi nombreux et cruels tourments». Ainsi, finit glorieusement la geste des premiers martyrs de Gaule pour la foi. Ils étaient au nombre de 48, dont 19 en prison et 6 dans l’arène.
La Lettre conclut: «Les corps des martyrs furent exposés six jours, puis brûlés et les cendres jetées au Rhône pour qu’il n’en demeurât aucune trace sur la terre [cf. le sort de sainte Jeanne d’Arc.], comme si on pouvait les priver de la résurrection et vaincre Dieu». Rejetées par le fleuve sur le rivage de la presqu’île d’Ainay selon la tradition elles furent vénérablement recueillies et réparties entre trois des églises majeures de Lyon: la basilique d’Ainay, l’église Saint-Irénée (future Primatiale Saint-Jean), où reposait le premier évêque martyr de France, le sanctuaire de Saint-Nizier, mausolée de ses successeurs, et, parmi eux, celui de saint Irénée, qui porta la fameuse Lettre au pape Eleuthère, avant d’être consacré évêque et de mourir à son tour martyr en 202. La liturgie les fête le 2 juin.
Ce n’est qu’en 1957 que l’on a retrouvé l’emplacement de l’amphithéâtre où les martyrs avaient versé leur sang. Le fait est attesté par la découverte, l’année suivante, d’un puits avec deux dalles où étaient gravés le nom de l’édifice, ellipsoïdal, et celui du prêtre romain constructeur, avec la date (19 de notre ère). C’est sur cette pierre d’angle qu’a été bâtie la foi de la France chrétienne. Grâce au martyre d’un vieillard, imité par une poignée de jeunes intrépides, Lyon est devenue notre capitale spirituelle, son archevêque, Primat des Gaules, et Blandine, patronne de la cité.
Venu en pèlerinage, le 4 octobre1986, sur les pas de nos saints et de nos premiers témoins, c’est ce qu’a voulu nous remémorer le Pape Jean Paul II, à l’Amphithéâtre des Trois Gaules (extraits): «…Ce témoignage de vos premiers martyrs appartient à tous les chrétiens… "Je suis chrétien!", clamait le diacre Sanctus. Nous aussi nous le sommes et toute notre existence, notre vocation et notre mission, tiennent dans ce titre. Les martyrs d’hier et d’aujourd’hui nous environnent et nous soutiennent pour que nous gardions notre regard fixé sur Jésus, le chef de notre foi». Et comme au Bourget, six ans auparavant, le Pape de renouveler son appel: «Chrétiens de Lyon, de Vienne, de France, que faites-vous de nos glorieux martyrs? D’autres formes d’épreuves atteignent subrepticement les chrétiens et minent leur foi. L’esprit du mal qui s’opposait à nos martyrs est toujours à l’œuvre, cherchant, avec d’autres moyens, à détourner de la foi. Chrétiens de Lyon et de France, ne vous y laissez pas prendre! Que faites-vous pour démasquer et vous affranchir des idoles actuelles? Restez fermes dans la foi!»1
Qu’en nos jours sombres brille la pure lumière de sainte Blandine et de ses compagnons, et perdurent les salutaires rappels du Souverain Pontife.
Bernard BALAYN
Note:
1. Sur les voyages du Pape en France, voir: «Jean Paul II le Grand, Prophète du IIIe millénaire», 864 pages + 80 pages d’illustrations couleurs, 15,5x23,5 cm
E 30.- CHF 45.-
|
Copyright © 1999 - 2005 |